CHAPITRE II
et il dit crûment : « Passons à la seconde partie. » Il est difficile de lire cette seconde partie, sans être étonné de la manière dont l'orateur sacré y parle de l'épiscopat d*3 son temps. Si, de nos jours, un prédicateur profitait de l'occasion d'une oraison funèbre pour adresser aux évêques de France de si rudes leçons, il soulèverait l'opinion publique contre lui et toutes les chaires lui seraient interdites. D'où vient cette différence? Faut-il dire que les mœurs oratoires sont changées? Ne faut-il pas plutôt reconnaître que la situation de l'église de France a été profondément modifiée? « Qu'est-ce que l'honneur de « Tépiscopat, se demande Massillon, si l'on en juge par (c la corruption et le relâchement de ces derniers temps? ce c'est un poste éminent qu'il est permis de souhaiter, « auquel il est glorieux d'atteindre et dont il est doux de « jouir; c'est un titre pompeux, mais vide, qui retient <c tous les honneurs du sacerdoce et qui en distribue « aux autres les fatigues comme des faveurs ; c'est une « autorité tranquille qui, à l'ombre du faste qui l'envi- « ronne, décide du travail de ceux qui portent le poids « du jour et de la chaleur. » Quelques lignes plus bas, l'orateur adresse aux prélats de cour ces redoutables questions : « Qu'aurez-vous à répondre au tribunal de « Jésus-Christ, vous dont la démarche la plus innocente, « en entrant dans l'héritage du Seigneur, a été de le défi sirer; qui ne devez qu'à des bassesses profanes, une « élévation toute sainte (1) ; qui n'êtes monté qu'en ram- « pant sur le trône sacerdotal ; vous, qu'on ne voit assis <c dans le sanctuaire du Dieu vivant, que pour avoir été <c longtemps debout dans les antichambres des grands, et
(1) Qu'aurait dit Massillon cinquante ans plus tard, lorsque le duc de Clioiseul répondait à des évêques qui cherchaient à repousser un indigne confrère : <. C'est de ces hommes-là que nous voulons et qu'il nous faut. »
«c qui n'auriez jamais été placés sur la tête des hommes, « pour parler avec David, si vous n'aviez été mille fois « lâchement à leurs pieds. »
Après le succès obtenu par les deux oraisons funèbres que nous avons analysées, les supérieurs de Massillonne pouvaient plus hésiter sur sa vocation. Ils le destinèrent à la chaire, persuadés qu'il ferait plus d'honneur à leur congrégation en préchant, qu'en se livrant à l'enseignement. Mais, soit qu'il doutât de son aptitude pour la prédication, soit qu'il craignît les dangeis qu'entraîne après elle une renommée précoce, Massillon quitta subitement l'oratoire pour aller cacher ses jours dans la solitude et le silence. Il entra dans l'abbaye de Sept-Fonts, soumise à la règle austère de la Trappe. Cette démarche de Massillon a été diversement appréciée. Nous croyons que d'Alembert en a donné l'explication la plus naturelle . « Les oraisons funèbres des archevêques de Lyon et de (c Vienne, dit-il, qui n'étaient à la vérité que le coup <t d'essai d'un jeune homme, mais d'un jeune homme « qui annonçait déjà ce qu'il fut depuis, eurent le plus « brillant succès. L'humble orateur, eiîrayé de sa répu- « tation naissante et craignant, comme il le disait, le <c démon de l'orgueil, résolut de lui échapper pour tou- (c jours, en se vouant à la retraite la plus profonde et « même la plus austère. Il alla s'ensevelir dans l'abbaye a de Sept-Fonts (1). »
Pendant que l'abbé de Rancé accomplissait la réforme de l'abbaye de la Trappe, Eustache de Beaufort conçut le projet de faire revivre le premier esprit de Giteaux dans
(1) Éloges de Massillon. B'Alembert ajoute dans ses notes : « L'anecdote relative au jeune orateur qui, à l'âge de vingt-six ans, (lisez : trente-deux. Né en 1662, Massillon n'a pu entrer à Sept-Fonts qu'en 1694) se retire à Sept-Fonts, est très-vraie. Celui qui nous l'a racontée, prédicateur célèbre et vivant, l'avait apprise à l'oratoire. »