CHAPITRE II
son abbaye de Sept-Fonts. Cette maison était fille de Clairvaux, et, selon une ancienne tradition, saint Bernard l'avait sanctifiée par sa présence. Mais, comme les eaux deviennent moins pures en s'éloignant de leur source, celte abbaye avait perdu l'esprit de ses premiers fondateurs et se ressentait autant qu'aucune autre de la décadence du grand ordre de Citeaux. Eustache de Beaufort, qui avait fait profession dans une observance au-dessous de la commune, fut touché de l'esprit de Dieu, après avoir mené une vie mondaine, se convertit en l'année 1663 et entreprit de réformer son abbaye. Il en vint à bout, malgré les obstacles qu'il rencontra. Tous les anciens religieux se retirèrent, ne voulant pas embrasser la stricte observance. Eustaclie de Beaufort se trouva seul, pendant plusieurs années, à soutenir une nouvelle réforme et subit toutes les épreuves qui accompagnent une si difficile entreprise. Il commença par exercer sur soi les austérités de la vie pénitente qu'il voulait établir. Il ne put réunir d'abord que trois ou quatre religieux, mais Dieu le consola, comme il avait consolé autrefois les premiers fondateurs de son ordre, en lui envoyant quelques âmes généreuses. Leur nombre s'accrut insensiblement et enfin l'abbaye de Sept-Fonts devint une des plus régulières qu'on eut vues depuis saint Bernard. Elle était située dans le diocèse d'Autun, en Bourbonnais, à six lieues de Moulin et à un quart de lieue de la Loire, au milieu d'une plaine assez fertile, très-diversifiée par des bocages, des étangs, des terres labourables et des prairies arrosées par la petite rivière de Vèbre. L'esprit de l'abbaye de Sept-Fonts était le même que celui de la Trappe. Ces deux maisons, parfaitement unies, étaient comme deux sœurs, non-seulement parce qu'elles étaient toutes les deux filles du grand ordre de Citeaux, mais aussi parce qu'elles s'ap-
pliquaient, avec beaucoup de zèle et de ferveur, à faire revivre les premières austérités de Clairvaux. S'il y avait quelque ditférence entre elles, c'était peut-être que la Trappe avait plus de réputation et Sept-Fonts plus d'austérité (1).
M. Sainte-Beuve, qui, du reste, a fait bonne justice des pitoyables calomnies débitées contre Massillon par des collecteurs d'anecdotes et des auteurs de chansons satiriques, à une époque où aucune grande renommée, pas même celle de Bossuet, n'était à l'abri des atteintes du pamphlet et de la chronique scandaleuse, M. Sainte- Beuve incline cependant à penser que les motifs qui déterminèrent Massillon à se retirer à Sept-Fonts, n'ont pas été complètement indiqués par d'Alembert. « Massillon, « jeune, a-t-il connu les passions? Un de ses biographes (( (Audin) a raconté à ce sujet des détails qu'il dit tenir <c de source authentique. Il s'en suivrait que Massillon, te dans cette première jeunesse, aurait eu quelques « écarts de conduite qui l'auraient brouillé avec ses suce périeurs, avec lesquels, toutefois^ il ne tarda pas à se « réconcilier. J'ai trouvé dans les notes manuscrites de « la bibliothèque de Troyes, une inculpation du même « genre, mais provenant d'une source toute janséniste (2). « Il n'y aurait au reste, rien que de très-simple et de « très-naturel à cela : Massillon, jeune, beau, doué de « sensibilité et de tendresse, ayant du Racine en lui par « le génie et par le cœur, put avoir en ces vives années « quelques égarements, quelques chutes ou quelques « rechutes, s'en repentir aussitôt, et c'est à ces premiers
(1) V. Hermant. Histoire des ordres religieux, T. ÎY, p. 253 et suivantes.
(2) Chaudon, dans une lettre au savant bibliographe Barbier, dit la même chose. (Bulletin du lihUophiJe, 1839, p. 617) — Note de jVI. Sainte-Beuve.