CHAPITRE III
pas encore le siècle de Voltaire, mais ce n'était plus le siècle de Bossuet. Pour faire comprendre à ses jeunes auditeurs les dangers de la fréquentation du monde, Massillon ne pouvait pas montrer l'incroyable mélange de profane et de sacré que devaient bientôt présenter la vie de l'abbé de Grécourt, de l'abbé de Voisenon, ou de l'abbé Pellegrin, qui « dînait de l'autel et soupait du théâtre. » Mais les types d'abbés mondains n'étaient déjà que trop nombreux. Avant d'essayer de partager, à la Trappe, les austérités de Rancé, l'abbé Têtu n'avait-il pas été c( le doyen des abbés blondins ? » Que d'exemples à l'appui aurait pu citer Massillon, quand il disait, à Saint-Magloire : « Les personnes que nous devons éviter sont premièrement celles à qui nous sommes inutiles, secondement celles qui peuvent nous être dangereuses. » Parlant de ces dernières, il ajoutait : « Qu'il en est de ce nombre, soit par Tascendant de leur esprit, soit par le caractère de leur cœur, soit par les suites de leur profession, soit par les pièges de leur sexe ! )>
Ailleurs Massillon analyse avec une remarquable sagacité les divers caractères de l'esprit du monde pour décider les jeunes clercs à se préserver de sa contagion. « L'esprit du monde, dit-il, n'est qu'un commerce de souplesse, d'égards, de complaisances, d'attentions, de ménagements. Il faut n'avoir point de sentiment à soi, penser toujours avec le plus grand nombre ou du moins avec le plus fort; avoir des suffrages toujours prêts, pour ainsi dire, et n'attendre pour les donner que le moment où ils peuvent être agréables. Il faut pouvoir sourire d'une impiété, applaudir à une obscénité finement enveloppée, accoutumer ses oreilles aux traits les plus vifs et les plus cruels de la médisance, donner des éloges à l'ambition et à l'envie de parvenir.... enfin quand on veut vivre dans le monde il faut penser ou du
moinsparler comme dans le monde (1).» Après des tableaux aussi frappants et aussi fidèles, Massillon n'avait pas besoin de longs raisonnements pour démontrer à ses auditeurs que l'esprit du monde est incompatible avec l'esprit du sacerdoce, qui est un esprit de séparation, de prière, de travail, de science et de piété. Malheureusement beaucoup entraient dans la cléricature moins pour renoncer au monde, que pour avoir un moyen de faire ligure dans le monde, où ils étaient trop bien accueillis. Le monde ne demandait qu'à leur communiquer ses mœurs, pour s'autoriser de leurs exemples. Eux ne demandaient qu'à plaire au monde, pour s'y faire accepter malgré leur nom et leur habit. Massillon pouvait s'écrier en gémissant : « On voit tous les jours dans le monde des ministres de Jésus-Christ non-seulement imiter les mœurs et les excès des mondains, mais renchérir même sur eux; mais les surpasser même en mollesse, en sensualité, en faste, en profusions, en scandale souvent; mais, raffinés même sur les plaisirs, se piquer de plus de goût, de plus de délicatesse pour la volupté, et devenir, ô mon Dieu, des modèles scandaleux d'habileté sur tout ce qui flatte les sens et les passions, au lieu qu'ils auraient dû l'être de toutes les vertus qui les mortifient et qui les combattent. » En écrivant ces lignes, Massillon ne pensait-il pas à l'abbé de Chaulieu, VAnacréon du Temple, qui jouissait de trente mille livres de rente en bénéfices (2)?
Outre qu'ils ne se préservaient jamais entièrement de la corruption du siècle, les abbés qui couraient les ruelles n'échappaient pas au ridicule qui s'attachait à leur
(1) De la Fuite du monde. — 5* réflexion.
(2) V. De la Fuite du monde. — 3* réflexion. — Chaulieu mourut en 1720, à l'âge de 81 ans, songeant beaucoup plus à plaire à M'^^ de Launay qu'à rendre compte à Dieu de l'emploi qu'il avait fait des biens de l'Eglise.