‹ MassillonChapitre 35 sur 215 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

existence amphibie. Ils se trouvaient mêlés à de petites intrigues et à de chétives jalousies. Quel déchaînement de médisances ils excitaient! Que d'épigrammes il leur fallait subir! Les petits-maîtres ne les épargnaient pas, et parfois les poètes allongeaient jusqu'à eux le fouet sanglant de la satire. On n'avait pas encore perdu le souvenir de l'abbé Cottin. Boileau et Molière n'auraient pas couvert son nom d'un ridicule immortel s'il avait su se contenter de prêcher ses sermons, qui, sans « entraîner toute la terre, » étaient plus estimés que ne veut bien le dire l'auteur du Lutrin. Mais qu'avait-il besoin d'aller coqueter à l'hôtel de Rohan ou à l'hôtel de Luxembourg, dans ces boudoirs où l'on applaudissait son trop fameux madrigal sur le carrosse amarante? Gomment n'a-t-il pas craint les sifflets en publiant ses Œuvres galantes^ presque innocentes d'ailleurs malgré leur titre, dont la signification a bien changé depuis que la langue des précieuses est devenue une langue morte? 11 n'avait d'autre excuse que sa naïveté sincère, qui lui faisait dire dans sa préface : « Les femmes de qualité ont poli mes mœurs et cultivé mon esprit... leurs innocentes faveurs ont adouci tout le chagrin de ma vie. .. J'ai conservé, parmi les plus dangereuses, ma raison et ma liberté. >' Cotin paya cher sa fréquentation assidue de la société mondaine. Mais en le transperçant de leurs traits, Molière et Boileau atteignirent ses trop nombreux imitateurs. La république des lettres tout entière se ligua contre eux, et leur reprocha parfois leurs travers avec plus d'énergie que Massillon lui-même. « Un prédicateur assidu auprès des femmes, leur disait-on, et qui se met sur le pied de bel esprit et de faiseur de madrigaux, est bien aise qu'elles le voient en chaire et qu'elles admirent son éloquence, et pour cet effet, il les avertit qu'il prêchera un tel jour. 11 n'oublie pas de dire qu'il

redoute leurs oreilles délicates, et de se recommander à leur indulgence. On lui rend bientôt son encens, on lui jure qu'on sera charmé de la beauté de son sermon. Les compliments se renouvellent deux ou trois fois de part et d'autre. Ce sera, si vous le voulez, la clôture d'un long entretien sur des bagatelles de galanterie. On va l'entendre, et l'on voit que de la même bouche d'où sortent journellement mille fleurettes, il détaille les plus sévères maximes et les plus profondes vérités de la religion. Quel effet peuvent-elles faire? Il va voir bientôt ses amies, et débute par les remercier de leur attention. Les coups d'encensoir recommencent de part et d'autre par rapport à l'homélie, et peu après on rentre dans les conversations ordinaires. Quel mélc^nge ! quelle disparate (1)! » Combien auraient pu se reconnaître dans ce tableau, pour lequel d'autres que Cotin avaient posé !

Pendant que Massillon, à Saint-Magloire, instruisait les jeunes clercs sur les devoirs de leur état, et commençait par des conférences ecclésiastiques une carrière oratoire qu'il devait terminer par des discours synodaux, il allait entendre des prédicateurs dont la renommée célébrait le mérite, et qui attiraient, soit dans les grandes églises de Paris, soit dans la chapelle de Versailles, une foule nombreuse et choisie. Caché au milieu des simples fidèles, il écoutait les orateurs sacrés avec toute l'attention qu'un tel juge pouvait prêter à une telle éloquence. Le P. de La Tour, génér'^J de l'Oratoire, lui demanda ce qu'il pensait de plus célèbres prédicateurs de la capitale; il répondit avec autant de sincérité que de vraie modestie : « Je leur trouve bien de l'esprit et bien du talent, mais si je prêche, je ne prêcherai pas comme eux. » Est-ce Bourdaloue que Massillon avait en vue en pro-

(1) Réponse aux questions d'un provi?icial, pag. 257. — Amsterdam, 1704.

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