‹ MassillonChapitre 36 sur 215 · CHAPITRE IIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÏ

nonçant ces paroles? Nous ne le pensons pas. L'illustre jésuite, type immortel de l'orateur chrétien, touchait à la fin de sa carrière si bien remplie ; il ne montait plus en chaire que rarement et à regret. Mascaron avait prêché pour la dernière fois devant la cour en 1694, deux ans avant l'arrivée de Massillon à Paris. Bossuet, Fléchier, Fénelon, entièrement consacrés aux soins de l'épiscopat, ne se faisaient plus entendre hors de leurs diocèses. Ce n'était donc pas à ces grands hommes que se rapportaient les paroles de Massillon, quand il déclarait qu'il ne prêcherait pas comme les orateurs qu'il entendait, quoiqu'ils eussent beaucoup d'esprit.

Les prédicateurs dont la postérité a gardé le souvenir ne sont pas les seuls dont la voix retentit dans les églises de la capitale pendant les dernières années du dix-septième siècle. Trente ou quarante orateurs sacrés, plus ou moins dignes de ce nom, s'y faisaient entendre chaque Carême et chaque Avent. Les plus mauvais n'étaient pas toujours les moins courus. Plusieurs, fraîchement arrivés de la province, ou sortis depuis peu de l'ombre et du silence du cloître, apportaient en chaire quelques-uns des choquants défauts qui déparaient l'éloquence sacrée au commencement du dix-septième siècle, avant que Bourdaloue et Bossaet eussent prononcé leurs chefsd'œuvre. Ils prodiguaient les traits d'esprit, les jeux de mots, les pointes, les rapprochements bizarres, les citations ambitieuses. Ils songeaient à briller plutôt qu'à instruire et à toucher. De là des sujets mal choisis, ridiculement divisés, traités parfois avec trop d'emphase, et parfois avec trop de trivialité. Que nous apprend La Bruyère, qui mourut l'année où Massillon vint à Paris (1) : (( Depuis trente années on prête l'oreille auxrhé-

(l) En 1696. — Il avait publié son livre des Caractères en 1687. Il avait entendu et admiré Bourdaloue, mais il ne lui fut pas donné

teurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs ; on court ceux qui peignent en grand on en miniature. 11 n'y a pas longtemps qu'ils avaient des chutes et des transitions ingénieuses, quelquefois même si vives et si aiguës qu'elles pourraient passer pour épigrammes; ils les ont adoucies, je Tavoue, et ce ne sont plus que des madrigaux. Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions. » Ceux que La Bruyère appelle des énumérateurs, et auxquels Massillon accordait beaucoup d'esprit, s'appliquaient à ne pas parler comme tout le monde, à ne pas suivre les chemins battus, à chercher des sujets nouveaux. Ils avaient « l'horreur du lieu commun » sans avoir le génie qui peut justifier cette horreur. Cependant, comme Tobserve La Bruyère avec tant de justesse, « le prédicateur doit tirer son discours d'une source commune où tout le monde puise ; et s'il s'écarte de ces lieux-communs, il n'est plus populaire, il est abstrait ou déclamateur, il ne prêche plus l'Evangile. Il n'a besoin que d'une noble simplicité , mais il faut l'atteindre ; talent rare, et qui passe les forces du commun des hommes; ce qu'ils ont de génie, d'imagination, d'érudition et de mémoire ne leur sert souvent qu'à s'en éloigner. » Le P. La Rue, que Massillon a dû entendre, et dont les sermons, écrits d'un style inégal et négligé, mais composés solidement, révèlent un disciple heureux de Bourdaloue, digne d'être écouté après le maître, le P. La Rue, dans la préface de ses œuvres, raconte que la première fois qu'il fut désigné pour prêcher devant le

de voir réalisé par Massillon le souhait qu'il exprimait dans ces parolns : « Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des Saintes Ecritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement, les orateurs et les déclamateurs seront

suivis. »

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roi, il reçut d'un courtisau ce sage conseil : « Ne donnez pas dans l'écueil commun . Ne prétendez pas réussir en nous flattant l'oreille par un bel étalage de fins mots. Si vous allez par le chemin du bel esprit, -vous trouverez ici des gens qui en mettront plus dans un seul couplet de chanson que vous dans tout un sermon . Ils se railleront de vous. Mais parlez-leur de Dieu vivement et prudemment, comme vous parleriez aux honnêtes gens de la ville. C'est ce qu'ils n'entendent point et que vous entendez mieux qu'eux. Par là vous serez leur maître, et ils vous respecteront. » Le défaut le plus ordinaire des prédicateurs était donc le bel esprit, c'est-à-dire le faux esprit ; car quoi de plus faux et de plus contraire à l'Évangile que de monter en chaire pour faire passer aux auditeurs une heure agréable I On ne prêche pas pour amuser, maïs pour convertir (1).

(1) Nous ne donnerons qu'un exemple du faux esprit qu'on étalait encore en chaire en plein dix-septième siècle. Les predicatoriana nous dispensent de multiplier nos citations. Le P. Duneau, qui fit imprimer une partie de ses œuvres en 1679, expose ainsi le plan de son sermon pour la fête de la Transfiguration. <; Quand je considère cette grande économie de l'incarnation, il me semble qu'on peut comprendre en trois mots tout ce que le Fils de Dieu a opéré pour notre salut : 1» Il s'est figuré en prenant chair humaine; 2° il s'est transfiguré durant sa vie ; 3» il s'est défiguré en sa mort. — Il s'est figuré en se faisant homme ; il s'est transfiguré lorsqu'il a paru plus qu'un homme : il s'est défiguré en devenant moins qu'homme. Il s'est figuré dans l'étable de Bethléem ; il s'est transfiguré sur la montagne du ïhabor; il s'est défiguré sur le Calvaire. Il s'est figuré dans le ventre d'une vierge ; il s'est transfiguré entre deux grands prophètes; il s'est défiguré au milieu de deux larrons. Il s'est figuré à minuit ; il s'est transfiguré le matin ; il s'est défiguré sur le midi. Il s'est figuré, transfigure, défiguré pour réformer son image, que l'homme avait défigurée par le péché. » (Sermons du P. François Duneau, de la Compagnie de Jésus. — Avignon, Pierre OfFray, 1679. T. pr, p. 141.) Les trente ou quarante prédicateurs qui chaque année se faisaient entendre à Paris n'ont pas tous publié leurs œuvres. Puisque ceux qui espéraient passer à la postérité se permettaient en chaire ces jeux de mots, que disaient donc ceux qui ne songeaient pas à livrer leurs sermors à l'impression?

Si Massillon, en faisant sa réponse au général de l'Oratoire, avait songé non pas au faux esprit de certains prédicateurs mais à l'incomparable talent de Bourdaloue, il aurait pu encore affirmer sans présomption que s'il prêchait, il ne prêcherait pas comme lui. A-t-il mieux prêché? C'est là une question qui sera toujours diversement résolue, selon l'idéal qu'on se formera de l'éloquence de la chaire ; mais il est certain qu'il a prêché autrement. Le sermon, tel que Bourdaloue le conçoit et le prêche, est avant tout une dissertation religieuse. Pour Massillon, le sermon est avant tout une exhortation. Bourdaloue prouve qu'il faut croire tel dogme et pratiquer telle vertu, Massillon excite ses auditeurs à surmonter enfin les obstacles qui les empêchent d'accomplir leurs devoirs.. L^un s'applique à convaincre, l'autre s'efforce de persuader. Les sermons de Bourdaloue sont de véritables thèses dont les raisonnements sont si fortement enchaînés, que lorsque l'orateur déduit ses conclusions, on est obligé d'avouer « qu'il a raison (1). » Les sermons de Massillon sont des conseils afTectueux, des reproches à la fois tendres et véhéments qui raniment l'énergie de la volonté plus qu'ils n'éclairent l'intelligence, qui attendrissent l'auditeur, l'obligent à verser des larmes, ou du moins à se frapper la poitrine en s'écriant : « J'ai tort ! » De ces deux manières très-distinctes de concevoir le sermon découlent les principales différences qui séparent les œuvres de ces deux inimitables orateurs sacrés, supérieurs chacun dans son genre : difTérences d'élocution et de style, et surtout différences de procédés de composition.

(1) On sait que le inaréchal de Grammont en entendant un serhQon de Bourdaloue, s'écria un jour en pleine église : « Morbleu ! il a raison !» — Le prince de Condé, dit à ses voisins, au moment où Bourdaloue montait en chaire , « vSilence, voici l'ennemi. »

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