‹ MassillonChapitre 37 sur 215 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Bourdaloiie, après avoir annoncé le sujet de son sermon, fait ce que les anciens appelaient : la préparation à la cause. Il présente à ses auditeurs le sujet du discours sous toutes ses faces. Il l'analyse, il le divise, il en dénombre les parties. 11 n'entre en matière qu'après avoir exposé avec un ordre, une précision, une clarté admirables les deux ou trois grandes idées contenues dans l'idée principale de son sermon. De même que cette idée principale peut se comparer à une tige qui se développe en deux ou trois branches, ainsi chaque idée secondaire, à son tour, est semblable à une branche qui se développe en plusieurs, rameaux. Chaque point du sermon, symétriquement partagé en subdivisions d'ane importance à peu près égale, et aboutissant à une conclusion particulière, est composé avec le même art que le sermon entier, qui aboutit aune conclusion générale. C'est ainsi que dans les monuments de l'architecture classique, chaque aile d'un palais reproduit les lignes et les proportions de l'ensemble, et formerait encore, si elle était séparée, un édifice harmonieux. La péroraison est une récapitulation de toutes les preuves contenues dans le sermon. Elle rappelle et complète chacune des petites récapitulations qui ont servi de passage d'un point à un autre. Elle est suivie d'une conclusion que Bourdaloue aime à présenter sous la forme d'un examen de conscience, pour décider ses auditeurs à conformer leur conduite à la vérité qu'il vient d'établir, et à prendre une généreuse résolution.

Massillon ne fait jamais usage de la préparation à la cause. L^exorde lui suffit pour annoncer le sujet et pour l'exposer. Rarement il l'analyse avec la sagacité et la vigueur de pensée de Bourdaloue. Il annonce deux ou trois considérations qui ne se déduisent pas toujours rigoureusement l'une de l'autre, et qui n'ont pas besoin d'être ap-

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pLiyées de longs raisonnements. En choisissant les diverses pensées qui doivent partager chacun des points de son sermon, il cherche non point des arguments nouveaux, mais des occasions heureuses d'exciter l'imagination et de remuer le cœur de ceux qui l'écoutent. Quelques paroles nettes et précises peuvent suffire pour établir une preuve ; mais pour émouvoir, il faut un langage moins didactique. Il faut varier l'accent , revenir sur la même pensée, la présenter sous tous ses aspects. Dans ses pathétiques exhortations, Massillon insiste sur le même conseil avec des nuances infinies d'expression. Pour ses péroraisons, il emploie souvent la forme de la prière. Tantôt il conjure ses auditeurs, tantôt il supplie Dieu. A ce cri jeté vers le ciel, l'auditeur, déjàébranlé par de chaleureux mouvements oratoires, par des tableaux saisissants, par de pressantes interrogations, se ;-ent ému jusqu'aux larmes, et s'abandonne un moment sans réserve à la douceur ou à l'énergie du sentiment qu'il éprouve.

De ces deux manières de prêcher quelle est la meilleure? L'une et l'autre sont nécessaires, sans doute. 11 est des hommes dont il faut contenter l'intelligence, et d'autres dont il faut émouvoir la sensibilité. Les auditeurs n'ont pas tous les mêmes goûts ni les mêmes aptitudes. Les facultés de leur âme sont diversement développées. Cependant si La Rochefoucault a raison, s'il est vrai de dire qu'en général « l'esprit est la dupe du cœur, )> c'est en gagnant le cœur qu'il faut décider l'esprit. Le prédicateur qui ne touche pas, ou qui ne touche qu'à force de prouver la vérité;, n'est pas un orateur complet. Il lui manque l'onction. Assurément M"^ de Sévigné faisait l'éloge de Bourdaloue quand elle écrivait : « Il m'a souvent ôté la respiration par l'extrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de finir. » Mais cet

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éloge même ne contient-il pas une critique? M^"^ de Montespan ne faisait-elle pas preuve d'un bon jugement quand elle disait que « le P. Bourdaloue prêchait assez bien pour la dégoûter de ceux qui prêchaient, mais pas assez bien pour remplir l'idée qu'elle avait d'un prédicateur? » Si on compare les œuvres complètes de Bourdaloue aux œuvres complètes de Massillon , les premières paraîtront, sans contredit, plus substantielles, plus utiles à ceux qui travaillent pour la chaire, plus riches de pensées neuves et fécondes, de grands aperçus théologiques, de profondes observations morales. Mais si Ton compare les dix meilleurs sermons de Bourdaloue aux dix meilleurs sermons de Massillon , il faudra reconnaître , ce nous semble , que ces derniers réalisent plus complètement l'idéal qu'on peut se faire d'un sermon parfait.

Bourdaloue n'avait pas créé le procédé de composition dont il a tiré un si admirable parti dans ses sermons : il était pratiqué avant lui (1) ; mais il l'a porté à un tel degré de perfection, qu'il en a fait son œuvre propre. De même ce n'est pas Massillon qui a conçu le premier l'idée de simplifier la méthode de Bourdaloue, de rendre moins serré le tissu de la composition, de lui donner sinon plus d'ampleur et d'élégance, au moins plus de souplesse et de douceur. Cette idée est très-judieusement exposée dans la préface des sermons du P. Cheminais, qui commença quelques années avant Massillon sa carrière de prédicateur, trop tôt brisée par la mort, et mérita d'être surnommé le Racine de la chaire (2). « Il serait bon, dit

(1) Jacques Biroat, enlr'aulres, mort en 1606, a laissé quatre volumes de sermons et de panégyriques où l'on ne retrouve que des discours artificiellement divisés en trois points, subdivisés chacun en trois considérations. Plusieurs sont ingénieusement conçus, mais le style leur fait complètement défaut.

(2) Le P. Cheminais naquit en 1650, et mourut en 1689, à l'âge de trente-neuf ans. Ses sermons furent publiés en 1601, et Massil-

le p. Cheminais, d'imaginer une méthode qui donnât lieu au pathétique, et qui non-seulement persuadât, mais qui touchât et fit prendre de fortes résolutions. La mé* thode qu'on observe aujourd'hui n'y paraît nullement propre, parce qu'en subdivisant un discours l'éloquence est gênée, contrainte et comme étouffée. Ses mouvements sont interrompus et, si je puis le dire , étranglés. Après avoir parlé avec véhémence, on recommence froidement un autre point, ce qui fatigue l'auditeur.... Cette manière a encore cela d'incommode qu'elle présente à l'auditeur et lui laisse entrevoir d'un premier coup-d'œil tout ce qu'on a à dire dans la suite de chaque partie, et de plus, elle empêche qu'on ne retienne aisément le discours, par la multiplicité des idées souvent mal assorties , et qui n'ont les unes aux autres qu'un rapport très-éloigné. Au lieu qu'en se bornant à un seul article, lui donnant tout le jour qu'il demande, en tirant toutes les conséquences qui s'y trouvent liées, répondant à toutes les objections, en un mot le poussant avec toute la force dont il est susceptible, il s'imprime plus profondément dans les esprits et y fait une sensation plus marquée.... D'abord on ferait une seule entrée de discours, dans laquelle on proposerait clairement la vérité que l'on entreprend d'expliquer. On n'en traiterait jamais qu'une fondamentale; on l'appuierait bien, on l'exposerait par les endroits les plus forts. On répondrait ensuite aux difficultés qui peuvent naître, et le tout étant exécuté de la sorte , c'est alors que l'on concluerait par une courte récapitulation, et que, s'abandonnant à son talent et à son zèle, on finirait par un mouvement vif, pressant, chrétien, doux, insinuant, terrible.

Ion les connaissait quand il entra dans la carrière oratoire. Cet orateur vaut la peine d'être étudi('' ; mais il suffit de le comparer à Massiilon pour sentir plus vivement l'incomparable talent de ce dernier comme (''crivain.

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