CHAPITRE IV
du royaume et de la cour, lorsque Massilion, prêchant pour la première fois devant Louis XIV, le jour de la fête de la Toussaint, prit pour texte de son sermon ces mots de l'Evangile : Beati qui lugent quoniam ipsi consolabu7itur, « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés, » et s'adressant au roi, lui dit : <c Sire, si le monde parlait ici à la place de Jésus-Christ, sans doute il ne tiendrait pas à Votre Majesté le même langage. Heureux le prince, vous dirait-il, qui n'a jamais combattu que pour vaincre ; qui n'a vu tant de puissances armées contre lui que pour leur donner une paix glorieuse, et qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire. Heureux le prince, etc.. » L'auditoire de Versailles, dit d'Alembert, tout accoutumé qu'il était aux Bossuet et aux Bourdaloue, ne l'était pas à une éloquence si fine et si noble. Aussi excita- t-elle, dans l'Assemblée, malgré la gravité du lieu, un mouvement involontaire d'admiration. Cependant cet éloge du monarque, assurément très-délicat et très-adroit, était tempéré par une leçon donnée avec la même délicatesse et la même habileté. On sentit que Massilion était résolu à louer sans flatter , et qu'il ne trahirait pas, en présence des rois, les droits de la vérité. « Ainsi parlerait le monde, ajouta-t-il; mais, Sire, Jésus-Christ ne parle pas comme le monde. Heureux, vous dit-il, non celui dont l'histoire va immortaliser le règne et les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront effacé l'histoire de ses péchés du
souvenir de Dieu même Heureux enfin, non celui
qui, toujours arbitre de la destinée de ses ennemis, a donné plus d'une fois la paix à la terre, mais celui qui a pu se la donner à soi-même, bannir de son cœur les vices et les affections déréglées qui en troublent la tranquillité. »
8? MASSlLLON
Quand on relit cet exorde, et qu'on se représente l'auditoire dont Massillon devait gagner la sympathie, on n'est pas surpris du murmure d'approbation qui circula dans l'auguste assemblée, obligeant Torateur, confus d'un si complet succès, à s'interrompre un instant. Ces courtisans, habitués à tout ce que la flatterie a de plus fin et de plus délicat, admirèrent ce tour ingénieux, qui permettait à la louange la plus exquise de rester digne de la chaire chrétienne. Ces femmes spirituelles, dont les orateurs et les poètes se disputaient les suffrages, souriaient à ce compliment qui semblait naturel, tant l'art était habilement voilé, tant une parfaite convenance avait donné à chaque parole sa nuance et sa mesure. Toutefois, cet exorde, comme on l'a très-bien dit, était le triomphe de l'esprit et du goût encore plus que celui de l'éloquence. Le style académique prenait possession de la chaire pour y régner pendant plus d'un siècle en maître absolu.
Après un tel exorde, Massillon ne pouvait manquer d'être écouté avec une favorable attention. Du reste, ce n'était point inutilement qu'il avait pris soin de se concilier les esprits, car le sermon qui suivit cet exorde n'est pas un de ses meilleurs. Le plan manque à la fois d'élévation et de netteté. Pour décider ses auditeurs à imiter les saints, Massillon s'applique à leur prouver que la destinée des gens de bien est « mille fois plus douce et plus tranquille en ce monde même que celle des pécheurs. » La foi enseigne aux justes que la vertu seule rend heureux, et l'expérience le leur prouve. Ces motifs de conversion ne manquent pas de valeur, mais il faut des raisons plus hautes et plus puissantes pour ébranler les âmes. Au lieu d'opposer la vie des personnes pieuses à la vie des mondains, comme il opposa, dans un second sermon, la mort des justes à la mort des pécheurs, Mas-