CHAPITRE IV
sillon établit une division arbitraire et qui ne ressort pas de l'exposé même du sujet. Il se demande en quoi consiste le bonheur des justes en cette vie, et il répond : « Il consiste premièrement dans la manifestation de la vérité cachée aux sages du monde ; secondement dans le goût de la charité, refusé aux amateurs du monde ; dans les lumières de la foi, qui adoucissent toutes les peines de 1 ame fidèle et qui rendent celles du pécheur plus amères : c'est mon premier point. Dans les douceurs de la grâce, qui calment toutes les passions, et qui, refusée à un cœur corrompu, le laissent en proie à lui-même : c'est le dernier. » Il y a loin de ces propositions indécises et confuses aux formules si claires et si solidement enchaînées de Bourdaloue. On sent que Massillon n'a divisé son sermon en deux parties que pour se conformer à l'usage. Il eût été moins gêné, s'il eût cru pouvoir entrer de plain-pied dans son sujet, sans se préoccuper d'une division inutile, et développer avec ordre, sans les partager en deux points égaux, les considérations qui démontrent que les justes, même sur cette terre, sont plus véritablement heureux que les pécheurs.
Dans ce sermon, comme toujours, Massillon rachète ce que le plan peut avoir de défectueux par la perfection des détails, par l'harmonie et le charme d'un style enchanteur. Mais la douceur de ce style n'empêchait pas les vérités chrétiennes d'apparaître avec leur salutaire sévérité, et de faire réfléchir des auditeurs qui avaient besoin, comme les enfants dont parle le poète, que les bords de la coupe fussent enduits de miel, pour ne pas repousser le breuvage amer. Que de traits heureux qui devaient percer les cœurs les plus rebelles comme des flèches acérées ! Que de reproches directs, que d'interrogations pressantes ! Quel tableau saisissant du grand monde, de ses joies passagères et de ses longues tristesses.
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de ce monde qui, malgré tousses amusements, « depuis qu'il est monde, se plaint qu'il s'ennuie, » de ce monde toujours trompeur et toujours séduisant, principal obstacle à la conversion des courtisans frivoles qui remplissent la chapelle de Versailles. Qu'est-ce que le monde, demande Massillon, pour les mondains eux-mêmes qui l'aiment, qui paraissent enivrés de ses plaisirs, qui ne peuvent se passer de lui ? Il répond: « Le monde, c'est une servitude éternelle où nul ne vit pour soi, et où pour être heureux il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage ; le monde, c'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour dans le cœur de ses partisans les passions les plus violentes et les plus tristes, des haines cruelles, des perplexités odieuses, des craintes amères, des jalousies dévorantes, des chagrins accablants ; le monde, c'estune terre de malédiction, où les plaisirs même portent avec eux leurs épines et leur amertune : le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuient par les oppositions d'humeur et la contrariété des sentiments; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contretemps, leurs bruits désagréables ; les spectacles, ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades en ne remuant que ces passions délicates qui ne font que montrer le crime de loin et tendre des pièges à l'innocence. Le monde enfin est un lieu où l'espérance même, qu'on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux ; où ceux qui n'espèrent rien se croient encore plus misérables, où tout ce qui plaît ne plaît jamais longtemps, et où l'ennui est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre. Voilà le monde, mes Frères, et ce n'est pas ce monde