CHAPITRE IV
obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs, ni les charmes de la prospérité, de la faveur et de Topulence : c'est le monde dans son beau, c'est le monde de la cour, c'est vous-mêmes qui m'écoutez, mes Frères. » Quel courtisan aurait pu reprocher à Massillon d'avoir peint ce tableau de couleurs trop sombres ? L'orateur sacré ne faisait que répéter du haut de la chaire ce que chacun de ses auditeurs se disait tout bas, lorsque le tourbillon qui emportait sa vie oisive lui permettait une heure de calme et de sérieuse réflexion. Massillon dut recevoir plus d'une fois, dans son humble cellule de religieux, les confidences de ces courtisans ennuyés, qui ne pouvaient ni supporter le joug du monde ni le secouer, ni se passer des frivolités qui remplissaient leurs jours inutiles, ni s'en contenter. Irrités à la fois contre eux-mêmes et contre l'élégante société dont ils subissaient les caprices, avec quelle amère éloquence ils se plaignaient des injustices du monde, de ses agitations perpétuelles, de l'inconstance de ses affections, de la malignité de ses jugements. Pouvaient-ils ne pas incliner la tête, comme sous le poids d'une écrasante vérité, quand Massillon, les obligeant à rentrer en eux-mêmes, leur demandait : « N'est-il pas vrai que la voie du monde et des passions est encore plus pénible que celle de l'Evangile, et que le royaume de l'enfer, si l'on peut parler ainsi, souffre encore plus de violence que celui du ciel. »
Le sermon sur la mort du pécheur et la mort du juste est peut-être le plus émouvant de tous ceux que Massillon a prononcés . Il est impossible de le lire sans être profondément remué. Qu'est-ce pourtant qu'une froide lecture qui ne peut faire revivre la pathétique éloquence du débit, du geste, d'une action oratoire tantôt menaçante et terrible, tantôt douce et suppliante. Le sujet se prêtait merveilleusement au talent de l'orateur. Massillon
n'avait pas besoin [de chercher des divisions subtiles. Deux tableaux, l'un inspirant l'effroi, l'autre ranimant la confiance, lui permettent des amplifications du plus puissant effet. Il emprunte les principaux traits de chacun de ces tableaux à une division qu'il a déjà mise en œuvre, en comparant la vie des personnes pieuses à la vie des mondains. Ce rapprochement du passé, du présent et de l'avenir, qui ailleurs peut paraître banal , fournit d'heureuses subdivisions et donne lieu à de saisissants développements quand il s'agit d'exposer les angoisses du pécheur et les consolations du j uste,'au moment de la mort. Massillon présente d'abord aux regards consternés le tableau le plus triste . Quand il a imprimé à l'âme de ses auditeurs une terreur salutaire, quand il les a comme accablés par l'épouvantable description des derniers moments de l'impie, il les relève, les apaise, les attendrit en leur offrant le touchant spectacle d'une mort chrétienne. On pourrait trouver que ces deux tableaux se font pendant avec une régularité trop parfaite ; mais pour faire sentir plus vivement combien diffèrent la mort du juste et la mort du pécheur il fallait bien comparer entre eux chaque détail et chaque circonstance de leur dernière heure. Massillon a tiré un merveilleux parti de ces belles paroles que l'église fait entendre auprès du lit des mourants, en priant pour eux au moment de l'agonie : partez , âme chrétienne ! proficiscere, anima christiana ! Quel effrayant commandement elles renferment, adressées au pécheur dont L'éternité malheureuse va commencer ! quelle rassurante invitation elles expriment , adressées au juste que le Ciel attend ! Les traits énergiques abondent dans cette peinture du pécheur qui se sent mourir peu à peu et ne tient plus à la vie que par un cadavre qui n'est déjà plus qu'un spectacle d'horreur dont on peut à peine soutenir la vue ; dont les agitations ne