CHAPITRE IV
sont qu'un regret de perdre la vie et non pas une douleur de l'avoir mal passée ; qui, ayant à peine connu Dieu, ne peut lui offrir que ses crimes et le chagrin de voir unir des jours qu'il croyait éternels. Mais l'orateur redouble de force et de véhémence dans cette énumération finale : a Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus dans les souvenirs du passé que des regrets qui l'accablent; dans tout ce qui se passe à ses yeux que des images qui Taffligent ; dans la pensée de l'avenir que des horreurs qui l'épouvantent ; ne sachant plus à qui avoir recours, ni aux créatures qui lui échappent, ni au monde qui s'évanouit, ni aux hommes qui ne sauraient le délivrer de la mort, ni au Dieu juste qu'il regarde comme un ennemi déclaré dont il ne doit plus attendre d'indulgence : il se roule dans ses propres horreurs ; il se tourmente, il s'agite pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir lui-même; il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de farouche qui exprime les fureurs de son âme ; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots , qu'on n'entend qu'à demi et qu'on ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui les a formées ; il jette sur un Dieu crucifié des regards aifreux et qui laissent douter si c'est la crainte ou l'espérance, la haine ou l'amour qu'ils expriment ; il entre dans des saisissements où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout, ou Tâme qui sent l'approche de son juge; il soupire profondément et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ces soupirs ou le désespoir de quitter la vie. Enfin au milieu de ces tristes efforts ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'eut r'ouvre d'elle-même , tout son corps frémit^ et par ce dernier effort son âme infortunée s'arrache comme à regret de ce corps de boue , tombe entre les mains de Dieu et
se trouve seule aux pieds du tribunal redoutable (1). )> Tels sont les traits, vigoureux sans être choquants^ qui achèvent le lugubre tableau de la mort du pécheur. On a dit qu'ils manquaient de vérité, qu'il est rare de voir des hommes, si criminelle qu'ait été leur vie, mourir en donnant de tels signes de désespoir, que la plupart expirent sans se douter qu'ils vont paraître devant Dieu pour être jugés, que plusieurs semblent plongés dans un assoupissement intellectuel aussi profond que l'engourdissement du corps, que d'autres conservent, avec leur présence d'esprit, une tranquillité apparente qui est à peine troublée par le poignant aiguillon de la souffrance physique. Mais n'oublions pas qu'il faut toujours permettre au discours public une certaine exagération oratoire, sans laquelle aucune éloquence ne serait possible, ni dans la chaire ni ailleurs. C'est moins la réalité que l'idéal qu'il faut présenter à l'esprit des auditeurs. Massillon, en retraçant, si je puis m'exprimer ainsi, l'idéal de la mort du pécheur, n'a pas dépassé le but qu'il se proposait. Il n'est que trop possible de mourir dans les angoisses qu'il a si bien décrites. Du reste, il parlait à une époque où la foi était encore générale. A de rares exceptions près tous ses auditeurs croyaient au ciel et à l'enfer, même lorsqu'ils n'avaient pas la force de vaincre leurs passions et de conformer leur vie aux préceptes de la morale chrétienne. Qu'on se représente un pécheur croyant au jugement de Dieu et à l'éternité et pourtant aimant encore, au moment d'expirer, tout ce dont la mort va le séparer, et qu'on dise
(1) On peut signaler deux incorrections grammaticales dans cette longue période, si admirable comme développement oratoire. La correction du style écrit peut nuire quelquefois h l'efifet du style parlé , en exigeant des répétitions ou des tournures de phrase qui ralentissent l'élan du discours.