CHAPITRE IV
si, à l'approche du dernier soupir, lorsque s'évanouiront ses plus tenaces illusions, il ne souffrira pas tous les tourments que Massillon a si éloquemment énumérés. Un demi-siècle plus tard les choses étaient bien changées. L'impiété avait remplacé la foi dans un très-grand nombre d'âmes. On ne croyait plus à la vie future. Oii s'appliquait à mourir en souriant, en imitant Socrate, en conversant avec ses amis, en composant une pièce d'éloquence ou une chanson. Parfois, pour allier la convenance des formes avec la révolte des idées, on demandait les cérémonies religieuses, quand on était sûr qu'elles arriveraient trop tard; c'était ce qu'on appelait : sauver les apparences. Sous Louis XIV on pensait encore à la mort, on l'attendait, on s'y préparait. Plus tard on l'oublia complètement. On vécut comme si cette implacable ennemie avait suspendu ses coups. « Elle arrivera comme un hôte imprévu que l'on s'efforcera de recevoir poliment. Les femmes du grand monde se feront elles-mêmes un point d'honneur et de bon goût de mourir avec philosophie. Les unes installeront près de leur lit une partie de loto, pour que le bruit du jeu couvre le bruit de leur dernier soupir. D'autres d'une main agonisante rimeront leur épitaphe. Une princesse moribonde, appelant ses médecins, son confesseur et son intendant auprès de son lit, dira à ses médecins : « Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en suivant vos règles et vos principes; » à son confesseur : « Vous avez fait votre devoir en me causant une grande terreur ; » et à son intendant : «Vous vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon testament. Vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle, mais convenez que je ne joue pas mal le mien (1). »
(1) La femme au xviii" siècle, par MM. Edmond et Jules de Goncourt, p. 157. — <: A cette parole do la femme de chambre : < Ma-
Cependant même du temps de Massillon il n'était pas toujours aisé de préparer les mourants à comparaître devant Dieu, à purifier leur conscience, à recevoir les derniers secours de la religion. De là ces plaintes de l'orateur sacré sur les difficultés de la conversion au lit de la mort, plaintes qui n'ont rien perdu de leur à-propos, a Ah! les discours de Dieu fatiguent alors le pécheur au lit de la mort : ils aigrissent ses maux, sa tête en souffre, son repos en est altéré. Il faut ménager sa faiblesse en ne coulant que quelques mots à propos; prendre des précautions, de peur que la longueur n'importune; choisir ses moments pour lui parler du Dieu qui va le juger et qu'il n'a jamais connu. Il faut de saints artifices de charité et le tromper presque pour le faire souvenir de son salut. Les ministres mêmes de l'Eglise n'approchent que rarement, parce qu'on sent bien qu'ils sont à charge : on les écarte comme des prophètes tristes et désagréables; on détourne les discours de salut comme des nouvelles de mort et des discours lugubres qui fatiguent ; on ne cherche qu'à égayer ses maux par le récit des affaires et des vanités du siècle, qui l'avaient occupé durant sa vie. »
Le sermon sur le Jugement universel dut raffermir dans ce sentiment de crainte qui est le commencement de la sagesse, les auditeurs déjà fortement impressionnés par
dame la duchesse, le bon Dieu est là, permettez-vous qu'on le fasse entrer ? Il souhaiterait avoir l'honneur de vous administrer, » cellesci trouvent la farce de se soulever sur leur lit comme pour la visite d'un roi : celles-là ont encore assez de volonté pour renvoyer un Dieu dont « elles n'ont pas besoin. » Des femmes qui vont mourir appellent leur cuisinier et lui recommandent de faire bonne chère pour que la société ne déserte pas leur table. Des femmes occupent les longueurs d'une maladie lente à écrire un testament où elles n'oublient pas un de leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances, de leurs pauvres, un chef d'œuvre de netteté, une merveille de calcul proportionnel !» — Id. p. 456.