CHAPITRE IV
le tableau de la mort du pécheur. Guidé par l'Évangile du premier dimanche de l'avent, Massillon se transporte au dernier jour du monde; mais il ne racontera pas tous les détails de ce triste événement. Il concentre l'attention de ceux qui l' écoutent sur une seule circonstance : la manifestation des consciences. « Le pécheur montré à lui-même, le pécheur montré à toutes les créatures ; voilà sur quoi j'ai résolu de faire quelques réflexions simples et édifiantes. » Ce plan simple et naturel n'a pas dû lui coûter de longs efforts de méditation, mais une vue plus pénétrante du sujet n'était pas nécessaire pour obtenir le but qu'il se proposait. Il ne veut pas faire un discours profond mais seulement quelques réflexions édifiantes, capables de faire rentrer en eux-mêmes les pécheurs, à la pensée du redoutable jugement qui doit terminer l'histoire du genre humain. Toutefois Massillon n'annonce pas dans sa division tout ce que le sermon contient. Après avoir montré comment tous les hommes, au jugement dernier, se connaîtront eux-mêmes et seront connus tels qu'ils sont , il fait le tableau de la séparation suprême des élus et des réprouvés. Sans ce tableau, qui amène la paraphrase des paroles adressées par le Sauveur aux bénis du père céleste et aux maudits, un sermon sur le jugement dernier serait trop incomplet. La mort, le jugement, quelles vérités ! quels sujets de réflexion ! Quels motifs de se détacher des joies de la terre pour tendre vers le ciel de toute l'ardeur de son âme ! Il semble qu'après avoir entendu les exhortations de Massillon, à propos du dernier jour de chacun d'entre eux et du dernier jour du monde, ses auditeurs auraient dû transformer leur vie. Mais quels prétextes n'imagine pas le cœur humain pour se dispenser d'accomplir un devoir ? Après avoir rappelé la nécessité de la conversion, Massillon ne pouvait se dispenser de combattre les prétextes
qu'on allègue pour différer d'année en année de se donner à Dieu. C'est dans la réfutation des prétextes que Massillon se surpasse lui-même. Quand il combat les vaines excuses que le monde invoque pour se dispenser d'accomplir la loi de Dieu, il est plus pressant que Bourdaloue. Il n'a pas une dialectique aussi serrée, mais il a plus de véhémence et plus de feu. Le sermon sur le délai de la conversion est un vrai chef-d'œuvre de réfutation éloquente. Rien n'est inutile dans ce discours, rien ne sent l'art et le calme travail du cabinet. La vanité de chaque prétexte est mise à nu avec une sûreté d'analyse qui révèle une profonde connaissance du cœur humain. Les interrogations se succèdent avec une effrayante rapidité. L'auditeur n'est plus un accusateur mais un accusé pris à partie et sommé de s'expliquer. Une sait que répondre à ces questions vives et promptes qui l'accablent comme d'une grêle de traits et ne lui laissent pas le temps de respirer. Il sent non-seulement la faiblesse mais encore le ridicule des raisons qu'il donnait pour justifier sa conduite. Humilié à la vue de sa folie coupable, il se relève en redisant avec l'orateur l'admirable prière qui sert de péroraison à ce discours. On a comparé à un fleuve limpide la plupart des sermons de Massillon ; celui dont nous parlons est un torrent impétueux.
Parmi les prétextes réfutés par Massillon, il en est qui sont de tous les temps, tels que Tâge, les passions, les suites d'un changement de vie qu'on craint de ne pouvoir soutenir. Mais d'autres étaient le résultat des discussions théologiques sur la grâce. A force d'exagérer l'action de Dieu dans l'homme et de diminuer l'action du libre arbitre, les jansénistes avaient produit dans les âmes qui ne cherchaient que des excuses une sorte de fatalisme pratique. Puisque la conversion n'est pas l'ouvrage de l'homme, disait-on, puisque Dieu seul change le cœur,