CHAPITRE IV
les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère ; la cour remplie de deuil et toute la race royale presque éteinte : voilà, Sire, ce que le Seigneur, dans sa miséricorde, réservait à votre piété, et les malheurs singuliers qu'il vous préparait pour purifier les prospérités d'un règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires. Les événements pompeux et singuliers qui ont partagé toute votre vie, vous ont rendu le plus grand roi que la monarchie et les autres nations même aient jamais vu sur le trône ; la singularité des événements malheureux dont Dieu vous afflige ne sont destinés, par la soumission et la constance chrétienne avec laquelle nous les voyons soutenir, qu'à vous rendre un aussi grand saint que vous avez été grand roi. »
Ce n'est pas un mois après Texorde du sermon pour la fête de tous les saints que Louis XIV a pu entendre ces paroles d'un ton si diff'érent. Dans ce passage, écrit longtemps après la paix de Ryswick, Massillon fait allusion aux rudes épreuves qui signalèrent les dernières années du grand règne, aux désastres de Ramillies et de Malplaquet, à la disette de l'année 1709, aux coups redoublés frappés par la mort, qui moissonna presque toute la postérité de Louis XIV, en 1711 et -1712. Maury suppose que ce passage a été ajouté aux texte primitif par Massillon, lorsque, « dans sa glorieuse retraite en Auvergne,» il retoucha ses sermons, leur donna le dernier poli et fixa, pour la postérité, la rédaction que nous lisons aujourd'hui. Il nous semble difficile d'admettre que l'évêque de Clermont, dix ou vingt ans après la mort de Louis XIV, revoyant son sermon sur les afflictions, ait eu la pensée d'y ajouter un passage où, sous la forme d'une apostrophe au roi, il rappellerait des événements presque oubliés. Quoique nulle station devant la cour n'ait été confiée à Massillon après 1704, et avant le Petit-
Carême, il peut avoir prêché devant Louis XIV un sermon de circonstance. Peut-être fut-il un moment question de lui pour un avent, sur la fm du règne. Pendant qu'il préparait la station dont il pouvait être chargé, le sermon sur les afflictions dut lui offrir une occasion heureuse pour consoler la vieillesse du grand roi et pour tirer de ses adversités même une délicate louange. Il aurait pu le prêcher le jour même de la fête de tous les saints en conservant le texte : Beati qui lugent.
S'il est impossible de fixer avec précision la date du fragment intercalé dans le sermon sur l'affliction, nous ne pouvons douter que les paroles suivantes n'aient été adressées à Louis XIV en 1699, le jour de la fête de la Conception de la Vierge Marie. Il faut citer ces paroles pour montrer quelle était la respectueuse franchise des prédicateurs ordinaires du roi. Massillon ne pouvait pas abdiquer, au déclin du règne, la sainte liberté que Bossuet et Bourdaloue avaient introduite dans la chaire, en un temps où la gloire et la prospérité semblaient éblouir le monarque et la cour. Exhortant ses auditeurs à demeurer fidèles aux résolutions généreuses qu'ils ont prises, il les prémunit contre trois écueils : leur propre fragilité qui les entraîne ; le monde, avec lequel ils veulent encore garder des ménagements et des mesures; l'oubli de la grâce, qui peu à peu les rend moins attentifs à la grandeur du bienfait par lequel Dieu a changé leurs cœurs. Pour montrer que le souvenir des fautes passées aide puissamment à persévérer dans la vertu, il rappelle l'exemple de David. Il ne fut pas difficile aux courtisans d'appliquer à Louis XIV tout ce que l'orateur sacré disait du roi d'Israël. L'allusion ne peut pas être plus transparente a David, après les rigueurs de sa pénitence et les larmes de ses cantiques ne voyait encore en hii que le meurtrier d'Urie et le violateur de la