CHAPITRE IV
sainteté du lit conjugal : son péché, depuis longtemps expié, comme une ombre importune, reparaissait sans cesse à ses yeux, et ni l'éclat du trône, ni la prospérité de son règne, ni le nombre de ses victoires, ni sa fidélité depuis constante dans la loi de Dieu . ni son zèle pour la majesté du culte, ni les louanges des prophètes, qui semblaient avoir oublié sa faute pour ne se souvenir que de sa piété et de tant de saintes actions qui l'avaient depuis réparée , n'en avaient pu effacer le souvenir de son esprit et de son cœur : et peccatum meuni contra me est semper. 0 Dieu ! disait sans cesse ce roi pénitent , quand je rappelle en votre présence la multitude de mes iniquités, les grâces dont vous m'avez toujours favorisé, lors même que je violais votre loi sainte avec plus d'ingratitude et de scandale, mon cœur se trouble, ma confiance m'abandonne , mes yeux ne voient plus avec plaisir tout cet éclat et toute cette grandeur qui m'environnent. Oui, Seigneur, tous les plaisirs de la royauté ne sauraient plus égayer ce fonds de tristesse que la douleur de vous avoir offensé laisse dans mon âme ; afflictus sum. Toute la gloire de mon règne ne sauraitremplacer l'humiliation secrète que le souvenir de mes faiblesses me fait sentir devant vous; humiliaius sum. Que vous rendrai-je, ô Seigneur, pour toutes les bénédictions dont vous m'avez toujours prévenu? Vous ne m'avez jamais abandonné dans mes égarements; vous m'avez suscité des prophètes qui m'ont annoncé vos volontés saintes, vous m'avez donné un cœur docile à la vérité ; vous m'avez toujours favorisé contre mes ennemis; vous avez multiplié ma race et affermi pour jamais le trône de Juda dans ma maison ; vous m'avez rendu redoutable à mes voisins et cher à mes peuples; que vous rendrai-je, Seigneur, pour tant de bienfaits ? » Ainsi parlait Massillon à Louis XIV. Il ne craignait pas de lui reprocher,
en cachant adroitement le blâme sous les dehors d'un compliment, ce fond de tristesse que rien ne pouvait plus égayer , dont la cour commençait à se ressentir , et qui faisait pousser à M""^ de Maintenon , après d'héroïques efforts d'imagination et de patience , ce cri de découragement : le roi s'ennuie (1) !
On a souvent accusé Massillon, non sans apparence de raison, d'avoir prêché une morale sévère à l'excès et trèsvoisine du rigorisme janséniste. Quand nous parlerons de son sermon sur le petit nombre des élus, nous discuterons les reproches dont il a été l'occasion ; mais il nous paraît plus difficile de disculper le sermon sur les dispositions à la communion, qui semble un écho à peine affaibli du fameux livre d'Antoine Arnaud, trompeusement intitulé : De la fréquente ccmmunion. Une historiette deTallemand des Réauxnous fait connaître l'origine de ce livre. Mme de Guéméné avait un directeur janséniste qui lui permit de communier, mais ne lui permit pas d'aller au bal le même jour. Une autre dame, la duchesse Anne de
(1) Bossuet entendit ce sermon de Massillon. Dans son journal, l'abbé Ledieu, esprit très-vulgaire, nous fait connaître son jugement sur Massillon et interprète celui de Bossuet dont la gloire le préoccupe outre mesure et le rend injuste pour toute gloire rivale. « Le premier Dimanche de l'Avent , il (Bossuet) n'entendit pas le sermon du P. Massillon de l'Oratoire, de crainte du froid. La grande réputation de ce prédicateur, après son premier Carême à Paris, lui mérita de passer de plein saut de la chaire des Pères de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré à celle du Château de Versailles. On ne trouve pas son mérite digne de sa réputation. Son premier discours qui était contre les libertins et qu'il avait assez mal amené à l'évangile du jour, parut faible. On loua sa piété et sa modestie, sa voix douce, son geste réglé , jusqu'à lui accorder ;, contre l'avis de quelques-uns , la grâce de l'élocution. On trouva de la politesse dans ses discours, des termes choisis et de l'onction. Il fut très bien écouté et la cour et le roi en furent édifiés. — M. de Meaux donna la sainte Communion à Mme de Bourgogne le jeudi de la Conception et entendit le nouveau prédicateur à la môme fête. Il en jugea ce que je viens de dire et en un mot que cet orateur était bien éloigné du sublime et qu'il n'y parviendrait jamais. (Journal de l'abbé Ledieu, T. 1»', p. 2).