CHAPITRE V
Massillon et le P. Maure étaient unis par la plus étroite amitié. Quoiqu'ils suivissent ensemble, à Paris, la même carrière avec des succès presque égaux, ils ne connurent ni l'un ni l'autre cette basse jalousie qui souffre de la gloire d'autrui. La rivalité n'altéra jamais l'intime union qui s'était formée entre eux. Le P. Maure, devenu malade de la poitrine, fut obligé de renoncer à la chaire à VàgQ de quarante-huit ans. Massillon conserva toujours pour lui la même aff'ection. Il ne laissa échapper aucune occasion de lui en donner des preuves , même lorsqu'il fut devenu évêque de Glermont. Regrettant quelquefois les jours de sa vie, où, libre du fardeau des dignités, il n'avait à répondre que de lui seul , il se consolait en déposant dans le sein du P. Maure les peines attachées à son nouvel état. Dans ce doux commerce où l'âme s'ouvre à l'amitié, on le voit souvent envier le sort de son ancien confrère et gémir des titres dont il est revêtu. « Nous nous avançons tous les deux vers l'éternité , lui écrivit-il en 1727, mais votre sort est infiniment préférable au mien. Vous paraîtrez devant Dieu avec une sainte confiance ; vous lui présenterez des croix, des afflictions, des maladies. Pour moi, je ne pourrai lui offrir que de vains titres , que des dignités... » Le P. Maure ne survécut pas longtemps à cette lettre, dernier témoignage d'une amitié qui avait honoré et consolé sa vie. Quinze ans de souffrance et de langueur l'avaient épuisé; il mourut le 27 janvier 1728 dans la maison de Paris (1).
reproduit ce portrait d'après le P. Tabaraud, qui le termine ainsi : « La cour où il doit bientôt paraître ne sera pas l'écueil de sa réputation. » Si cet écrit a été imprimé à Liège avant le Carême de 1704, on ignorait encore à Liège que le P. Maure prêcherait l'Avent de 1704, mais on savait qu'il avait prêché celui de 1700.
(1) Nous trouvons dans le journal de l'abbé Ledieu un jugement de Bossuetsur le P. Maure : « Le lundi 6 décembre 1700, séjour à Versailles, mardi de même. Le mercredi 8, fête de la Conception, madame la duchesse de Bourgogne a communia aux Récollets de
Lorsque Massillon et le P. Maure prêchaient TAvent et le Carême, quelles étaient les dispositions de leur auditoire ? Venait-on au sermon pour se procurer le plaisir d'entendre un discours éloquent, pour accomplir un devoir qu'on n'aurait pu négliger sans déplaire au roi, pour faire comme tout le monde et connaître un sujet de conversation dont la ville et la cour allaient bientôt s'entretenir, ou pour s'exciter à conformer plus rigoureusement sa conduite aux préceptes delà morale chrétienne? Le sermon sur la parole de Dieu peut nous aider à répondre à cette question. Déjà La Bruyère s'était plaint de ce que les sermons des prédicateurs célèbres n'étaient, pour un trop grand nombre d'auditeurs empressés, qu'un spectacle et un passe-temps. Il devait en être ainsi. Les questions religieuses passionnaient les hautes classes de la société; le goût des choses de l'esprit était plus vif, chez elles, et plus répandu que de nos jours; les amusements extérieurs étaient moins nombreux. On accourait en foule dans l'église où devait se faire entendre un orateur qui avait obtenu les suffrages de la cour. « L'enceinte des temples, dit Massillon, peut à peine suffire à la multitude des fidèles ; l'heure même des mystères terribles ne voit pas les autels environnés de tant d'adorateurs; les assemblées profanes cessent pour venir grossir l'assemblée sainte, au temps de l'instruction. » Mais il ne se fait pas illusion sur l'empressement de ses auditeurs. Gomme il les connaît bien et avec quelle franchise il leur révèle les motifs qui ont amené la plupart d'entre eux au pied de la chaire ! « Une vaine curiosité qu'on veut satisfaire; un loisir inu-
Versailles, de la main de M. de Meaux. Notre prélat a ouï le sermon du P. Maure, de l'Oratoire, et il a loué la pureté du style, la netteté, les tours insinuants et pleins d'esprit. Mais il n'y a trouvé ni sublimité, ni force. 11 le tient même en dessous de son confrère Massillon. > (A. 17, p. 665) Ce même a bien son prix sous la plume de l'abbé Ledieu.