CHAPITRE V
tile qu'on est bien aise d'amuser ; un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir; une coutume qu'on suit parce que le monde l'a reçue; que sais-je? Le désir de plaire au maître, en imitant son respect pour la parole de l'Evangile, et de s'attirer plutôt ses regards que ceux de la miséricorde divine : que sais-je encore? Des vues peutêtre plus criminelles et dont on n'oserait parler, de peur d'avilir la gravité de notre ministère. Nul motif de salut ne vous conduit ici. . . » Ainsi plusieurs allaient au sermon dans l'espoir d'être remarqués par le roi. Ils faisaient plaisir à madame de Maintenon qui, envoyant ce grand concours d'auditeurs, se réjouissait de ce que la piété « devenait fort à la mode. » Quant aux vues criminelles que Massillon se contente d'indiquer, elles n'étaient pas impossibles avec des habitudes qui permettaient au prédicateur de s'écrier : « La seule pompe extérieure que vous portez ici, femmes mondaines, nous annonce -t-elle une bonne disposition? Les mêmes soins d'indécence et de vanité qui vous préparentaux spectacles profanes ne vous conduisent-ils pas à nos instructions où le monde est condamné? Y faites-vous quelque différence? Et ne semblet-il pas ou que nous devons vous y annoncer les maximes insensées du théâtre, ou que vous n'y venez vous-mêmes que pour insulter par un appareil indécent, même selon le monde, aux saintes maximes de l'Evangile? » Quelle n'aurait pas été la sainte indignation de Massillon quelques années plus tard ! Jamais ce qu'il appelle « un appareil indécent même selon le monde » ne s'étala dans une église avec plus d'audace qu'un jour où prêchait le P. Rainaud, né à Hyères, comme Massillon, comme lui appartenant à l'Oratoire et devenu célèbre parmi la société élégante, par la conversion de madame de Mailly. Une femme du grand monde, — on ne parlait pas du demimonde en ce temps-là, — paria qu'elle ôterait le saag-
froid au P. Rainaud au milieu de son sermon. A force de coquetteries, d'œillades et d'étalage impudique, elle gagna son pari et le prédicateur troublé fut obligé de descendre de chaire avant la fin du second point (1).
Massillon distinguait autour de sa chaire trois sortes d'auditeurs mal disposés. Les uns, l'accusant d'outrer la vérité, refusaient d'accepter son enseignement. Les autres s'attribuaient le droit de juger sa doctrine et de censurer sa parole ; quelques-uns voulaient uniquement contenter leur curiosité littéraire et applaudir aux passages éloquents . Avec quelle force il combat ces dispositions qui rendent infructueux le zèle du prédicateur. Au reproche d'exagération , il oppose la situation délicate où se trouvait placé l'orateur sacré, quand il était appelé à exposer devant la cour les sévères préceptes de l'Evangile. « Hélas ! nous ne ménageons peut-être que trop votre faiblesse ; nous respectons peut-être trop des coutumes qu'un long usage a conservées , de peur de paraître censurer les grands exemples qui les autorisent; nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos censures ne paraissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices... Que dirai-je ! la faiblesse nous arrache souvent des éloges où le zèle devrait placer des anathèmes et des censures; nous nous laissons, comme le monde, éblouir par les noms et par les titres. »
(1) V. Revue rétrospective, 2, V. — La femme au xviiio siècle, p. 396. — Le P. Rainaud, né en 1687, mourut à Paris en 1770. Il obtint de grands succès, comme prédicateur, refusa deux fois d'être évêque et ne voulut pas faire imprimer ses sermons. Maurj cite le fragment suivant d'une lettre que Massillon lui avait écrit, en 1738. «. Le panégyrique de la sainte Vierge est une composition oratoire qui n'est facile que pour les prédicateurs sans talent dont on attend rien, qui se contentent de tout, qui ne voient rien au-delà de leurs idées et se flattent d'avoir fait un panégyrique en délayant des événements dépourvus d'intérêt dans un vide continuel de lieux communs. » Je crains que ce fragment de lettre ne soit plutôt de Maury que de Massillon,