‹ MassillonChapitre 64 sur 215 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le reproche d'exagération n'était qu'une critique générale ; on s'en permettait d'autres. On se préoccupait, non point des grandes vérités exposées par le prédicateur, mais du plan de son discours, de son style, des allusions qu'on croyait voir dans ses paroles, de son débit, de son geste, de sa voix. « Parmi tous ceux qui nous écoutent ajoutait Massillon, il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent, pour faire des parallèles insensés, pour prononcer sur la différence des jours et des instructions. On se fait honneur d'être difficile... et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre. » L'habitude de s'établir juge de celui qui prêche, au lieu de se juger soi-même d'après les vérités qu'il annonce, peut être mise au nombre des plus incorrigibles. Aujourd'hui les prédicateurs ont peut-être moins d'auditeurs qu'autrefois, mais ils sont soumis aux mêmes critiques. En entrant dans Péglise, l'auditeur veut acquérir le droit de dire ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît dans l'orateur sacré. Longtemps encore Garo en remontrera à son curé, et le sermon sera, comme au temps de La Bruyère, « une sorte d'amusement entre mille autres. » Certes, Massillon n'avait pas à redouter la critique de son auditoire toujours charmé par son éloquence persuasive, mais il plaidait la cause de tous les prédicateurs et parlait au nom de tous ceux que leur devoir obligeait à monter en chaire, quand il s'écriait : <c Mes frères ! nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible ; nos soins, nos veilles, nos prières, les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires chrétiennes n'ont point d'autre objet que votre salut. Eh ! ne méritons-nous pas du moins que vous respectiez nos peines. Le zèle qui souffre

tout pour vour assurer le salut peut-il devenir le triste sujet de vos censures ? Demandez à Dieu, à la bonne heure, pour la gloire de TEglise et pour l'honneur de son Evangile, qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en parole, de ces hommes que l'onction seule de l'esprit de Dieu rend éloquents, et qui annoncent l'Evangile d'une manière digne de son élévation et de sa sainteté. Mais quand nous y manquons, que votre foi supplée à nos discours, que votre piété rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre bouche ; et par vos dégoûts injustes, n'obligez pas les ministres de l'Evangile à recourir, pour vous plaire, aux vains artitices d'une éloquence humaine. »

On peut comparer à ce sermon sur la. parole de Dieu^ un discours sur le même sujet prononcé par un contemporain de Massillon devant un auditoire bien différent de celui que dominait la majesté de Louis XIV. Les vains prétextes que peuvent alléguer des chrétiens pour se dispenser d'écouter sérieusement le prédicateur et d'en profiter, ont été combattus pareillement par Jacques Saurin, célèbre prédicateur protestant , que ses coreligionnaires, dans un excès d'admiration, ont placé quelquefois, sinon au-dessus, au moins au niveau de Massillon. Trois choses lui mauquent pour mériter un tel honneur. Il n'a ni une méthode assez oratoire, ni un goût assez épuré, ni un Style assez français.

Jacques Saurin était né à Nîmes en 1677, environ quinze ans après Massillon. La révocation de l'édit de Nantes obligea son père à quitter sa patrie et à se réfugier à Genève. Le jeune Saurin étudia la théologie calviniste à sa source. Lorsqu'une coalition européenne se forma contre Louis XIV, il entra dans le régiment du marquis de Ruvigny, composé, en majeure partie, de protestants, et affronta vaillamment tous les dangers d'une

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