‹ MassillonChapitre 65 sur 215 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

guerre qui était à ses yeux une guerre sainte. Il se battait, non point contre la France, sa patrie, mais contre celui qu'il regardait comme le persécuteur de ses frères. La paix de Ryswick le rendit à ses études théologiques. En 1701 il fut chargé de remplir les fonctions de ministre du saint Evangile à Londres, où' il put entendre un des plus célèbres prédicateurs anglicans, l'érudit et froid Tillotson. Le climat d'Angleterre ne convenant pas à sa santé, il se rendit, en 1705, à la Haye, où ungrandnombre de protestants français s'étaient réfugiés. Les notables de l'Eglise wallonne lui proposèrent un traitement fixe pour qu'il se fit entendre régulièrement le matin de l'avantdernier dimanche de. chaque mois. Dès qu'il eut commencé à remplir ses nouvelles fonctions, il acquit plus de célébrité que tous les orateurs calvinistes. Son éloquence enthousiasma les Hollandais, mais sa popularité lui suscita des jalousies qui l'empêchèrent de mener une vie aussi paisible qu'il l'aurait voulu et n'épargnèrent pas même ses derniers moments. S'il est impossible d'être prophète dans son pays, il est difficile de l'être ailleurs sans irriter d'implacables rivaux. Du reste, il ne se défiait pas assez de son amour-propre et « peut-être faisait-il trop sentir quelquefois sa supériorité sur les autres (1). » Saurinmxourut en 1730, laissant douze volumes de sermons. Nous comprenons que Saurin ait été admiré par les Hollandais et par ses coreligionnaires au siècle dernier, à une époque où un prédicateur protestant « le jour de Noël, par exemple, parlait sur la manière d'affourrager les bœufs; un autre, le jour de Pâques, sur l'utilité de la

(1) En citant ce jugement de Chaufepié {Dict. hist,), le pasteur Van Oosterze ajoute dans un récent panégyrique de Saurin : « Nous présumons aussi que des manières très-distinguées et un genre de vie du meilleur ton, mais pas toujours circonspect, en scandalisèrent beaucoup, qui les trouvaient incompatibles avec le grand sérieux de sa prédication. »

promenade, ou, le dimanche des Rameaux, sur le dommage qu'on fait aux arbres en les dépouillant de leurs feuilles (1). » Saurin est toujours chrétien et toujours théologien. Il s'appuie avant tout sur l'Écriture, et soit qu'il expose un dogme, soit qu'il traite un point de morale,'iï multiplie les citations des livres saints. Mais en ne peut comparer ses sermons, si éloignés des règles de l'art et de l'idéal de la prédication, aux chefs-d'œuvre de Massillon et de Bourdaloue. Il est plus souvent professeur qu'orateur. Il a de très-beaux fragments, des péroraisons d'une véhémence remarquable, mais il n'a pas un seul sermon parfait. En le lisant, on le croirait contemporain non pas de MassiUon, mais de Lingendes. Il fait parade de son érudition. Il explique les textes de l'Ecriture comme s'il était dans une chaire d'exégèse. II est vrai qu'il doit ces défauts à la méthode de prédication que le protestantisme impose à ses ministres. Pour être autre chose que d'honnêtes philosophes, ils ont besoin d'être d'habiles commentateurs de l'Ecriture. Tant que les protestants ont cru à la Bible, leurs ministres ont dû leur prêcher comme Saurin; maintenant qu'ils commencent à ne plus y croire, on peut leur prêcher comme Socrate ou Sénèque. Le style de Saurin a tous les défauts de ce qu'on a appelé le « style réfugié.» On dirait parfois qu'il ne connaît pas nos grands écrivains, et qu'il n'a lu que les livres français imprimés en Hollande. 11 parle surtout une langue étrange lorsqu'il veut traduire littéralement les textes sacrés ; il se rapproche des psaumes de Marot (2). Ajoutons cependant que la lecture des sermons de Saurin peut être très-utile à ceux qui se destinent à la chaire. On remarque dans

(1) Jacques Saurin, par Van Oosterzee, pasteur à Rotterdam.

(2) Dans la prière qu'il faisait ordinairement avant son sermon, Saurin disait à Dieu : « Tu es un Dieu miséricordieux, pitoyable , tardif à colère , abondant en gratuité , tu ne veux pas que le pécheur meure, etc. »

Page 1