‹ MassillonChapitre 68 sur 215 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

celui sur le respect dans les temples si nous voulons nous retracer encore, à deux siècles de distance, la physionomie de l'auditoire de Massillon. A cette époque, on était forcé, sinon toujours par les lois, du moins par les coutumes et les habitudes de la cour, de se rendre à certaines heures dans le temple, pour y entendre une prédication, pour y assister à tel ou tel exercice religieux. Les courtisans ne pouvaient pas plus s'absenter de l'église que des autres lieux où l'étiquette les condamnait à se trouver. Leur attitude prouvait trop souvent qu'ils n'étaient venus dans le temple que parce qu'ils n'avaient pas pu faire autrement. Pour les y attirer, on avait recours aux charmes d'une musique parfois trop mondaine, (c II faut pour vous rendre attentifs, leur disait Massillon, employer les mêmes agréments et souvent les mêmes bouches qui corrompent tous les jours les cœurs sur des théâtres impurs et lascifs (1). » Plusieurs s'appliquaient surtout, dans l'église, à se faire remarquer par Louis XIV et par Madame de Maintenon, afin de s'attirer des faveurs qu'ils n'auraient pas obtenues sans ces dehors trompeurs de piété (2). « Tous les re-

(1) Il était du dernier galant de régaler celle qu'on aimait par quelque beau salut en musique. On lit dans le Ménagiana (m, 71) : « M. N*** s'est ruiné à donner des Vêpres à ses maîtresses. » Quoi! s'écrie Labruyère, parce qu'on ne danse pas encore aux TT. (Théâtins), me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'Eglise. — Le 6 novembre 1688 M. de Seignelay écrivait à l'archevêque de Paris : « On s'est plaint au roi que les Théâtins , sous prétexte d'une dévotion aux âmes du purgatoire , faisaient chanter un véritable opéra dans leur église, où le monde se rend à dessein d'entendre la musique ; que la porte en est gardée par deux Suisses, qu'on j loue les chaises dix sous. » — V. la comédie de Labruyère par M.Edouard Fournier, t. II, p. 365.

(2) Madame de Maintenon écrivait, le 3 avril 1700, à la comtesse de Saint-Géran : « .... Que vous dirai-jede M. de Catinat? Il fait son métier, mais il ne connaît pas Dieu. Le roi n'aime pas confier ses affaires à des gens sans dévotion. M. de Catinat croit que son orgueilleuse philosophie suffit à tout. C'est bien dommage qu'il n'aime pas Dieu! .^>

gards sont ici pour le prince, qui n'en a lui-même que pour Dieu ; tous les vœux s'adressent à lui, et son profond anéantissement aux pieds des autels, loin de nous apprendre à respecter ici le Seigneur, devant lequel un grand roi lui-même, qui porte pour ainsi dire l'univers, courbe sa tête et oublie toute sa grandeur, nous apprend seulement à nous servir de sa religion et des faveurs dont il honore la vertu, pour en emprunter les apparences, et nous élever par là à de nouveaux degrés de grandeur sur la terre. »

L'ambition n'était malheureusement pas la seule passion qui se glissait jusques dans l'ombre du sanctuaire. On oubliait si complètement la sainteté du temple, qu'on profitait, pour des intrigues galantes , de cette occasion de voir et d'être vu. « Que sera-ce, grand Dieu! de choisir ces lieux saints et l'heure des mystères terribles pour venir y inspirer des passions honteuses, pour s'y permettre des regards impurs; pour y former des désirs criminels; pour y chercher des occasions que la bienséance toute seule empêche de chercher ailleurs; pour y retrouver peut-être des objets que la vigilance de ceux qui nous éclairent éloigne de tous les autres lieux? Que sera-ce de faire servir ce que la religion a de plus saint de facilité au crime, de choisir votre présence, grand Dieu! pour couvrir le secret d'une passion impure, et de faire de votre temple saint un rendez-vous d'iniquités, et un lieu plus dangereux que ces assemblées de péchés d'où la religion bannit les fidèles? »

Il était difficile aux jeunes seigneurs de la cour de ne pas être distraits dans le saint lieu, lorsqu'il était permis aux dames de s'y présenter avec des toilettes qui ont excité plus d'une fois l'indignation de Massillon, et dont la description, malgré les voiles du style de la chaire, est assez claire et assez précise pour nous éton-

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