CHAPITRE VI
Massillon apologiste de la religion. — Un jugement téméraire de M. Nisard. — La controverse en chaire au xyii" siècle. — Sermon sur la vérité d'un avenir, — Sur la divinité du christianisme. — Sur les doutes touchant la religion.
A des auditeurs plus curieux qu'attentifs, plus désireux d'être charmés que d'être convertis, plus captivés par les qualités oratoires de la parole de l'homme que par les graves enseignements de la parole de Dieu, Massillon rappela sans ménagements les devoirs que leur imposait leur titre de chrétiens. Persuadé que ce qui leur manquait c'était moins la foi que la pratique de la religion, il traita plus souvent devant eux des sujets de morale que des points de dogme. Leur cœur était plus corrompu que leur esprit n'était obscurci. Au lieu de prendre au sérieux leurs doutes, qui ne paraissaient pas sincères, Massillon crut devoir s'attaquer avant tout à leurs passions. On lui en a fait un reproche. De nos jours, habitués à entendre chaque année, dans la chaire de Notre-Dame, des orateurs sacrés dont les conférences s'adressent aux incrédules, et oubliant qu'il ne faut pas juger la prédication qui convenait au xvii* siècle par celle qui convient au nôtre, des critiques ont prétendu que Massillon avait ôté au sermon l'autorité du dogme, et amoindri par là même la puissance de l'éloquence sacrée, mais qu'il s'était efforcé de compenser ce désavantage, qu'il sentait mieux que personne, et que, pour y parvenir, il avait outré la morale. <^ Déjà Bour-
daloue, a-t-on dit, avait affaibli l'autorité du sermon en y réduisant la part du dogme. Massillon, en l'omettant tout à fait, ou, ce qui est la même chose, en ne le rappelant que pour mémoire, fit du sermon une leçon de morale, où le christianisme ne paraît être que la plus sévère des philosophies humaines... 11 craint de hérisser son discours de textes sacrés; s'il cite les Pères, c'est pour ôter au discours l'air mondain plutôt que pour^y mettre le nerf delà tradition. Le christianisme dogmatique ne lui est redevable d'aucune de ces démonstrations imposantes qui aff'ermissent la foi ou embarrassent l'incrédulité (1). »
Ce jugement accuse une étude trop superficielle des
(1) M. Nisard. Études d'histoire et de littérature, les grands sermonnaires français. — Cet académicien ajoute : « Il faut dire aussi que le temps ou Massillon prêchait n'était guère favorable à une exposition théologique.... Un ennemi venait de s'élever contre le christianisme, c'était la philosophie. Elle parlait aux imaginations, elle avait les faveurs de la mode, il fallait que la chaire lui disputât les esprits, et comme la philosophie se piquait de n'avoir affaire qu'à la raison, la chaire s'accoutumait à retirer du débat le dogme, qui veut qu'on lui sacrifie la raison, et n'y laissait que la morale, dont les plus incrédules s'accommodent. » M. Nisard oublie qu'à l'époque oii Massillon prêchait devant la cour (1699-1704), la philosophie du xviiie siècle n'avait pas encore pour elle la mode. Croit-il d'ailleurs que les incrédules s'accommodent de la morale chrétienne? Ils accepteraient au contraire le dogme, s'il n'avait pour conséquence la morale. « Je vois les mondains de la régence, dit le même critique, au sortir de ces sermons foudroyants, souriant des duretés de ce prêtre si doux, et, pour ne pas se trouver aussi coupables qu'il le voulait, se trouvant moins en faute qu'ils n'étaient. » Les mondains de la régence en 1704! « Ces exagérations du moraliste, chez Massillon. ne sont pas seulement une sorte de compensation de ce qu'il retranchait au dogme. Je crains d'y voir une habitude de rhéteur. » Dites plutôt une habitude d'Oratorien. M. Nisard ne se fait pas une juste idée du sermon : « Forcer ma raison à être attentive aux preuves de la foi, l'étonner, la troubler par le développement des mystères et les preuves du dogme, tel doit être l'objet principal du sermon. » Non, forcer la raison ne peut être que l'objet accidentel du sermon; son objet principal est de forcer la volonté.
GPIAPITRE VI 135
grands sermonnaires français. Aucun d'eux n'a consacré l'Avent ou le Carême à une exposition dogmatique. A certaines fêtes de l'année, ils prêchaient sur les mystères et livraient aux fidèles le fruit de leurs méditations sur les grands dogmes de la foi catholique. Ils apprenaient aux chrétiens à célébrer dignement la fête de la Trinité, de l'Incarnation, de la Naissance de Jésus-Christ, de sa résurrection, de l'Eucharistie, en les nourrissant de la plus pure sève de l'enseignement théologique sur ces augustes mystères, si lumineux pour Fesprit, dans leur obscurité, siconsolants pour le cœur. Mais pendant l'Avent et le Carême, ils étaient moins théologiens^que prédicateurs ; ils se proposaient moins d'instruire que de convertir. Ces stations étaient des jours de grâce et de salut, des jours de préparation aux plus grandes solennités de l'année. Pendant le Carême, les églises se remplissaient non point d'incrédules demandant qu'on dissipât leurs doutes sur la religion, mais de pécheurs songeant à la communion pascale, se résignant à entendre l'énergique condamnation de leurs faiblesses, attendant les paroles persuasives qui devaient les aider à se repentir de leurs fautes et à rentrer dans le chemin de la vertu. Ni dans le Carême de Bossuet, ni dans celui de Bourdaloue, on ne trouve «, une de ces démonstrations imposantes qui affermissent la foi en embarrassant l'incrédulité. » Ils ne pouvaient pas se proposer le même but que les conférenciers de Notre-Dame. Il faut le regretter, sans doute ; mais comment auraient-ils songé à regarder l'incrédulité comme un fait accompli, et à traiter pour ainsi dire avec elle de puissance à puissance? La pensée de rassembler dans une église un auditoire d'incroyants pour les ramener à la foi ne s'est jamais présentée à leur esprit; la liberté de conscience ne s'imposait encore ni en droit ni en fait. La très-grande majorité de ceux qui venaient les enten-
dre se composait de chrétiens convaincus. A peine y avait il çà et là un incrédule, et ce n'est pas pour lui qu'ils devaient prêcher le Carême. Massillon, que l'on accuse d'avoir atîaibli l'autorité du sermon en y réduisant la part du dogme, est précisément celui de nos grands sermonnaires qui s'est le plus souvent adressé à la minorité incrédule de son auditoire. Nous avons déjà parlé de son sermon sur la divinité de Jésus-Christ ; nous trouvons dans son grand Carême un sermon sur la vérité de la religion, un autre sur les doutes touchant les vérités de la foi, un autre sur la certitude d'un avenir. L'exposé des motifs de crédibilité, la démonstration de la vérité de l'enseignement catholique occupe une moins large place dans le Carême de Bourdaloue ; elle se borne à un sermon sur la divinité de la religion. Il en est de même pour le Carême du P. la Rue, qui fut appelé plus souvent que Massillon à prêcher devant la cour. Une se compose que de sermons de morale, à l'exception d'un discours sur la divinité de la religion prouvée par le miracle de son établissement. Les fidèles avaient droit à ce que la parole qui retentissait dans les temples, qu'ils remplissaient seuls, leur fût directement adressée et répondît à leurs besoins. Les incrédules se tenaient hors du temple. Pour les atteindre, on avait recours aux livres. On ne se faisait pas faute de les multiplier, et chaque année en voyait éclore un grand nombre de tout genre et de tout style, depuis le Traité de V existence de Dieu, que Fénelon semblait avoir écrit pour les gens du monde, et où la plus harmonieuse poésie servait d'introduction à la métaphysique la plus sublime, jusqu'à la Démonstration évangélique , écrite pour les savants par le docte Huet, qui essayait de ramener les preuves de la religion à la rigoureuse précision d'un raisonnement mathématique, entassait avec une prodigieuse érudition des textes