CHAPITRE VI
auditoire pour qu'il prenne la peine de répondre directement à tous leurs doutes, à toutes leurs objections.
Il suffit de lire les Pensées de Pascal et le chapitre consacré aux esprits - forts par Labruyère pour comprendre combien ces vigoureux écrivains étaient préoccupés du nombre croissant des incrédules , qui , d'abord isolés, devaient bientôt se grouper, saluer Voltaire comme leur chef, et produire TEncyclopédie. Bourdaloue partageait leurs craintes. Il pressentait le xvni« siècle. Il comprenait que bientôt le péril pour FEglise ne viendrait pas de l'hérésie , mais de l'incrédulité. A travers les disputes sur l'efficacité de la grâce, il entrevoyait les discussions sur l'efficacité de la religion. « Il s'élève tous les jours dans le christianisme, écrivait-il, des sociétés de libertins qui, par leurs impiétés et leurs railleries, profanent les choses les plus saintes et discréditent autant qu'ils peuvent le service de Dieu ; qui s'attaquent à Dieu même, à ce Dieu que nous adorons, et voudraient en elTacer toute idée de notre esprit ; qui lui disputent jusqu'à son être, et s'efforcent de le faire passer pour une divinité imaginaire ; qui ne tiennent nul compte de ses commandements ni de son culte, et regardent comme des superstitions tous les hommages dont on l'honore; qui cherchent à lui enlever ses plus
passions et téméraires censeurs des desseins de Dieu, qui, tout plongés qu'ils sont dans les choses basses, se mêlent de décider hardiment des plus élevées! ... 0 Dieu ! les verrai-je toujours triompherdans les compagnies et empoisonner les esprits par leurs railleries sacrilèges? Mais, hommes doctes et curieux, si vous voulez discuter la religion, apportez du moins et la gravité et le poids que la matière demande. Ne faites point les plaisants mal à propos, dans des choses si sérieuses et si vénérables. Ces importantes questions ne se' décident pas par vos demi-mots et par vos branlements de tête, par ces fines railleries que vous nous vantez et par ce dédaigneux sourire.... » — Après cette apostrophe véhémente, Bossuet ajoute : « Mais, messieurs, c'est assez combattre ces esprits profanes et témérairement curieux; ce n'est pas le vice le plus commun.... ^
fidèles serviteurs et à les retirer de ses autels, se jouant de leurs pieuses pratiques, et les accusant ou d'hypocrisie ou de simplicité; il y a, dis-je, des impies de cette sorte, il y en a plus que jamais; leur nombre croît sans cesse, et parmi des chrétiens, parmi des catholiques, parmi même des âmes dévotes, on les écoute, on les souffre (1). ))
11 semble qu'étant si convaincu et si attristé des progrès de l'incrédulité, Bourdaloue aurait dû pulvériser en chaire ses arguments ; cependant il ne crut pas devoir employer son habile dialectique à établir une suite de thèses contre ces impies dont l'audace l'indignait. Il n'abandonna jamais la morale pour la controverse. Ceux qui avaient perdu la foi ne se rendaient pas au pied de sa chaire. Il ne parlait qu'à d'humbles croyants qu avaient besoin d'être excités à faire de la doctrine chrétienne la règle de leur conduite. Une seule fois Bourdalouea établi les principaux motifs de crédibilité qui montrent combien la foi des chrétiens est raisonnable , et combien l'incrédulité est opposée au légitime usage de la raison. Dans le sermon pour le mercredi de la seconde semaine du Carême, il prouve la divinité de la religion et la folie de ceux qui ne veulent pas se soumettre à son autorité. Bourdaloue a condensé dans la première partie de ce sermon une foule de preuves dont chacune comporterait de longs développements, La conversion du monde à la voix des douze apôtres, malgré la persécution des empereurs romains et des peuples païens, est un miracle qui suffit à lui seul pour prouver à la fois la divinité de Jésus-Christ et la divinité de la religion qu'il est venu apporter à la terre. Telle est la thèse principale de Bourdaloue. Il la fortifie en montrant que cette
(1) Pensées sur divers sujets de religion et de morale, à la suite des sermons de Bourdaloue.