CHAPITRE VI
conversion du monde est un miracle perpétuel dont les incrédules ne détruiront jamais l'autorité, un miracle surpassant tous les autres prodiges de l'ancienne et de la nouvelle loi, un miracle présupposant et justifiant tous les miracles rapportés dans l'Evangile, dont il n'est que la suite et l'effet. Prêchant un sermon et non une conférence, Bourdaloue, après avoir établi la vérité de la foi dans un premier point, consacre le second à faire rentrer en eux-mêmes ceux qui ont renoncé à leur foi, ceu qui ont corrompu leur foi, ceux qui, dans leur conduite, démentent leur foi. Quand il décrivait la manière dont la foi se corrompt au contact de l'hérésie, ne songeait-il pas au jansénisme, et pouvait-il tracer un tableau d'une vérité plus saisissante? « Les uns, dit-il, ne s'attachaient à l'hérésie qae par un fonds de chagrin contre l'Eglise et par une opposition générale à ses sentiments.... les autres par des antipathies particulières, ne combattant la vérité que parce qu'elle était soutenue par leurs ennemis, et déterminés à la soutenir si leurs prétendus ennemis avaient entrepris de la combattre ; quelques-uns par de lâches intérêts, plusieurs par un esprit de cabale; ceux-ci par une maligne curiosité, et pour être de l'intrigue; ceux-là par une malheureuse ambition et pour être chefs de parti; les grands, par politique et parce qu'ils en faisaient une raison d'Etat; les petits, par nécessité et parce qu'ils dépendaient des grands ; les femmes, par une vaine affectation de passer pour savantes et pour spirituelles ; les hommes , par une complaisance pour elles encore plus vaine, et jusqu'à régler par elles leur religion ; les génies médiocres, pour s'attirer la réputation et l'estime attachée à la nouveauté ; les génies plus élevés, par crainte de s'attirer la haine des novateurs et d'être en butte à leurs traits ; les amis, entraînés par leurs amis, les proches gagnés par
leurs proches; le peuple, sans autre raison que la mode et parce que tout le monde allait là ; chacun pour satisfaire sa passion. »
Le P. La Rue, dans son sermon sur la divinité de la religion, n'a fait que développer la proposition principale de Bourdaloue. Pour satisfaire « à la maligne curiosité de tant de demi-savants qui ne reçoivent rien sans preuve, » pour confondre « les railleries des libertins sur la crédulité des simples fidèles, » le P. La Rue fait voir dans l'établissement du christianisme la preuve infaillible de sa divinité. Il résume ainsi sa démonstration : « C'est par l'obscurité des mystères de la foi, par la sévérité des maximes de la morale, par l'insulEsance de ses prédicateurs, par les souffrances et le sang de ses sectateurs, que le christianisme s'est enraciné dans les âmes. Or, que l'obscurité de la foi l'ait emporté sur les évidences naturelles de la raison; que la sévérité de la morale ait triomphé de la licence des passions ; que l'ignorance et la simplicité des apôtres ait confondu l'artifice et la subtilité des savants; que la patience des martyrs ait étouffé la fureur des tyrans ; enfin que la religion chrétienne, si contraire à tous les préjugés naturels, se soit élevée sur les ruines de tant de religions si conformes à la nature, c'est un miracle au-dessus de toute la nature, un ouvrage qui nç peut être sorti que des mains de Dieu. » Après avoir été didactique dans la première partie de son sermon, le P. La Rue, comme Bourdaloue, son modèle, devient pratique dans la seconde partie , et rappelle aux incrédules que ne pas croire est la dernière folie, attendu qu'en croyant on ne risque rien, tandis qu'en ne croyant pas on risque tout.
Massillon a étendu le champ de la démonstration oratoire des vérités fondamentales . Maury, qui avait étudié nos grands sermonnaires plus sérieusement que ne
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l'a fait M. Nisard, fait honneur à Massillon d'avoir le premier mêlé des discours apologétiques à des sermons de morale. « L'apologie de la religion, dit-il, ouvre un champ vaste et fertile à l'éloquence sacrée ; c'est un genre en quelque sorte nouveau dont Massillon a su enrichir son grand Carême par ses deux chefs-d'œuvre sur la vérité de la religion et sur la certitude d'un avenir (1). » Maury aurait pu ajouter à ces deux sermons celui qui traite des doutes sur la religion.
Ne soyons pas surpris que Massillon soit revenu à plusieurs reprises sur des sujets que ses prédécesseurs se contentaient de traiter une fois. L'incrédulité avait fait depuis Bourdaloue d'effrayants progrès. L'impiété cachée du duc d'Orléans et de ses amis détruisait l'effet de la piété publique de Louis XIV et des courtisans de sa vieillesse . Dans une ombre souvent transparente, où le grand roi fatigué ne voulait pas regarder, de peur de trop voir, se préparaient les mœurs de la régence. Dès 1699, la princesse palatine écrivait : « La foi est tellement éteinte en ce pays , qu'on ne voit plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille être athée; mais ce qu'il y a de plus drôle, c'est que le même individu qui fait l'athée à Paris joue le dévot à la cour. On prétend aussi que tous les suicides que nous avons eu en si grande quantité depuis quelque temps sont causés par l'athéisme. » Vingt ans plus tard, elle ajoutait : « La plupart des gens ici ne s'occupent que de leurs plaisirs et de leurs débauches ; hors de cela, ils ne veulent rien savoir ni rien écouter. Ils ne croient pas à la vie future, et ils s'imaginent que tout finit à la mort (2) . »
(1) Essai sur l'éloquence de la chaire, XXI. Du choix des sujets. ("2) La princesse palatine, dont nous parlerons longuement, à propos de son oraison funèbre, prononcée par Massillon, raconte, dans
A ce matérialisme pratique, absorbé dans les jouissances de la vie terrestre et repoussant avec effroi la pensée de l'éternité, Massillon devait rappeler avec force la certitude de la vie future. Il montre comment la vérité d'un avenir est justifiée par les plus pures lumières de la raison, par la sagesse et la gloire de Dieu et par le témoignage de notre propre conscience. Il suffit de consulter les lumières de la raison pour se convaincre que l'incertitude des impies, touchant la vie future, est suspecte dans le principe qui la produit et qui n'est autre que le dérèglement du cœur, insensée dans les raisonnements sur lesquels elle s'appuie, affreuse dans ses conséquences. L'incrédulité n'est pas toujours logique, bien qu'elle se vante de n'obéir qu'à • laraison. Elle pose souvent un doute en principe pour en déduire une affirmation. Qui sait ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle? disaient ces forts esprits ; et de cette question, qu'ils prétendaient insoluble, ils concluaient que tout finit à la mort. Cette façon de déraisonner était devenue si populaire que Massillon ne pouvait s'empêcher de la prendre au sérieux. En la combattant, il n'a pas mérité, croyons-nous,
une lettre du 30 mars 1720, une singulière anecdote qui peut servir à juger des progrès de l'impiété. « L'autre jour l'on a brûlé vifs deux jeunes gens. L'un était le fils d'une femme qui fournit à ma maison des étoffes et du linge. Ils étaient en prison pour vol, et comme on leur avait envoyé un prêtre, ils ont voulu le forcer à renier Jésus-Christ. Il n'a pas voulu, et ils lui ont arraché les ongles et enlevé la peau de la tête , et l'ont tellement maltraité , qu'il est mort quelques jours après. » — On se tromperait si on faisait dater de la mort de Louis XIV la contagion des mauvaises mœurs et de l'impiété qui, à cette époque, jetèrent seulement le masque d'hypocrisie dont elles étaient obligées de se couvrir devant le roi. Le premier livre français qui ait attaqué directement le christianisme, la lettre d' Hippocrate à Damagète, attribuée au comte de Boulainvilliers, parut en 1700. Les sociétés philosophiques de Sceaux, du Temple et du Palais-Royal remontent au temps de Louis XIV.