‹ MassillonChapitre 74 sur 215 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

le reproche que lai adresse Maury. « Croirait-on, dit ce critique, ordinairement si judicieux, que dans son sermon sur la certitude d'un avenir, qui est rempli d'ailleurs de beautés mâles et énergiques, Massillon réfute sérieusement et plus d'une fois l'objection frivole qui se fonde sur l'impossibilité de croire à une autre vie, par la raison que personne n'en est revenu ! L'orateur français par excellence, Bossuet, a daigné confondre aussi cette prétention des pécheurs qui voudraient être favorisés d'apparitions miraculeuses pour déterminer leur conversion. Une phrase lui suffit en finissant l'oraison funèbre de madame Henriette, le plus touchant de tous ses discours, pour étouffer cette demande par un trait sublime . Plût à Dieu que Massillon eût souvent imité cette hardiesse de pinceau! « Attendons-nous, s'écrie l'évêque de Meaux, que Dieu ressuscite les morts pour nous instruire? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau : ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir (1). »

Sans être aussi sublime que Bossuet, qui ne pouvait, dans une oraison funèbre, exposer de longs raisonnements, et qui d'ailleurs ne voyait qu'une folie exceptionnelle dans la négation de l'immortalité de l'âme, Massillon a prouvé la réalité d'une vie future avec une énergique éloquence dont Laharpe était ému, et avec une magnificence de développements que Voltaire a imitée dans un de ses poèmes, sans parvenir à donner à ses vers l'ampleur et l'harmonie de la prose de l'orateur sacré. « Si l'honime n'a point d'autre bonheur à espérer qu'un bonheur temporel, pourquoi ne le trouve-t-il nulle part sur la' terre? D'où vient que les richesses l'inquiètent, que les honneurs le fatiguent, que les plaisirs le

(1) Essai sur l'éloquence de la chaire, CVIII de MnssiUon.

lassent, que les sciences le confondent et irritent sa curiosité, loin de la satisfaire; que la réputation le gêne et l'embarrasse, que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensité de son cœur et lui laisse encore quelque chose à désirer? Tous les autres êtres, contents de leur destination, paraissent heureux à leur manière, dans la situation où l'auteur de la nature les a placés . Les astres, tranquilles dans le firmament, ne quittent pas leur séjour pour aller éclairer une autre terre ; la terre, réglée dans ses mouvements, ne s'élance pas en haut pour aller reprendre leur place; les animaux rampent dans les campagnes sans envier la destinée de l'homme qui habite les villes et les palais somptueux ; les oiseaux se réjouissent dans les airs sans penser s'il y a des créatures plus heureuses sur la terre (1). Tout est heureux pour ainsi dire, tout est à sa place dans la nature ; l'homme seul est inquiet et mécontent; l'homme seul est en proie à ses désirs, se laisse déchirer par des craintes, trouve son supplice dans ses espérances, devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs ; l'homme seul ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer. D'où vient cela ? ô homme ! ne serait-ce point parce que vous êtes ici-bas déplacé, que vous êtes fait pour le ciel, que votre cœur est plus grand que le monde, que la terre n'est pas votre patrie, et que tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien pour vous ? »

Le sermon sur la vérité de la religion est une magnifique thèse êk)nt toutes les parties sont fortement enchaînées

(1) De son être content, qui d'entre eux s'inquiète,

S'il est une autre espèce ou plus ou moins parfaite ?

Ces vers sont au-dessous du médiocre. Voltaire a été plus heureux lorsque, se souvenant de cette phrase du discours sur Vambition des clercs : « l'Eglise n'a pas besoin de grands noms mais de grandes vertus, » il a dit dans Rome sauvée :

«; Faut-il des noms à Rome ? Il lui faut des vertus. »

Page 1