CHAPITRE VI
leur impiété ? De même qu'il est des chrétiens qui ne mettent pas leur conduite en harmonie avec leur foi, ainsi une foule d'incrédules oublient leurs théories matérialistes, quand ils doivent déployer dans leur famille et dans leur patrie des vertus désintéressées. Dans la bouche d'un prédicateur contemporain, le portrait tracé par Massillon paraîtrait exagéré. Pour y trouver une ressemblance frappante il faudrait le rapprocher de certaines exceptions qui assurément sont très-rares. En ce temps de liberté religieuse, qui ne connaît des incrédules qui ne sont ni enfants dénaturés , ni amis infidèles, ni maîtres cruels? Les orateurs sacrés parlent d'eux en chaire avec moins d'irritation et plus de vérité. Ils portent sans doute sur leurs doctrines les mêmes sévères jugements mais ils ne vont pas jusqu'à ne leur supposer aucune bonne foi et aucune moralité, après tant de révolutions qui ont troublé les esprits en même temps que l'ordre social. De leur côté, les incroyants de nos jours, délivrés de toute contrainte extérieure, parlent de la religion, il faut le reconnaître, avec plus de sérieux et plus de respect que leurs devanciers.
Massillon est plus exact lorsqu'il décrit la manière dont les questions religieuses étaient traitées dans les frivoles entretiens de la société élégante qui entourait sa chaire : « Aujourd'hui, ce que la religion a de plus auguste est devenu le sujet des conversations mondaines, on y parle de tout, on y décide librement de tout. Des homme vains, d'un caractère superficiel, n'ayant pour toute connaissance de la religion qu'un peu plus de témérité que l'ignorant et le peuple, n'apportent pour toute science que des doutes vulgaires et usés qu'il ont appris mais qu'ils n'ont pas formés ; des doutes tant de fois éclairciset qui ne semblent subsister encore que pour faire honneur à la vérité. Des hommes qui, dans des mœurs
dissipées, n'ont jamais donné une heure d'attention sérieuse aux vérités de la religion, tranchent décidément sur des points qu'une vie entière d'étude, accompagnée de lumière et de piété, pourrait à peine éclaircir. Des personnes, même dans un sexe où l'ignorance sur certains points devrait être un mérite , où la politesse et la bienséance du moins voudraient qu'en sachant on affectât d'ignorer, des personnes qui connaissent mieux le monde que Jésus-Christ, qui ne savent pas même de la religion ce qu'il faut en savoir pour régler leurs mœurs, font les diffciles, veulent être éclaircies, craignent d'en trop croire, ont des doutes sur tout et n'en ont point sur leur misère et sur l'égarement visible de leur vie. »
Etablir la vérité de la religion ne suffisait pas, il fallait encore « découvrir le faux de l'incrédulité, a C'est le but que se propose Massillonen réduisant à leur juste valeur les doutes sur la religion. Il ne re\ient pas sur les grandes preuves du. christianisme. Ce sujet, trop vaste pour un seul discours , n'est pas, dit-il, « à la portée de la plupart de ceux qui l'écoutent, » il veut seulement combattre un des prétextes les plus communément allégués pour ne pas changer de vie, celui des doutes sur les vérités religieuses. Il prouve d'abord, contre ces doutes prétendus, que c'est le dérèglement qui les propose, sans oser les croire; en second lieu, que c'est l'ignorance qui les adopte sans les comprendre ; enfin, que c'est la vanité qui s'en fait honneur sans pouvoir parvenir à s'en faire une ressource.
Pour apprécier exactement Massillon comme controversiste, il faut joindre ce sermon sur les doutes de l'incrédule à ceux que nous avons analysés. Il est aussi fortement conçu que les autres et contient plus d'un passage d'une émouvante éloquence. Parmi ses auditeurs plusieurs durent se reconnaître dans le tableau qu'il a tracé