CHAPITRE PREMIER
une grande agglomération d'enfants. Lorsque Massillon y entra, il était dirigé par le P. Jacques Marrot, qui devait se distinguer, comme son frère, par son opiniâtre opposition à la constitution Unigenitus (1). Nous trouvons une appréciation curieuse de l'état du collège de Marseille à cette époque, dans les lettres inédites d'un contemporain, Ms"" Deidier, évêque d'Ascalon, un despremiers membres de la société des missions étrangères et un des premiers apôtres du Tonquin. Le 13 décembre i681, il écrit du fond du Tonquin à sa sœur, pour l'engager à ne
pas faire élever ses enfants au collège. « Je vous ai déjà
témoigné mon sentiment touchant l'éducation de votre chère famille et je ne me lasserai pas de vous le répéter, parce que je le crois de la dernière importance et que j'en suis si convaincu qu'il est difficile de l'être davantage, ayant été tnoi-même pensionnaire chez les pères de l'Oratoire pendant toutes mes études. Je vous le dirai donc, la meilleure voie pour bien élever vos enfants et dans la piété et dans les bonnes lettres, c'est de leur donner un bon précepteur qui en ait soin auprès de vous et de M. l'abbé, leur oncle. Je suis très-certain que, pourvu que ce précepteur en ait un soin ordinaire, ils avanceront incomparablement plus chez vous qu'ils ne feraient en pension, quelle qu'elle soit, parce que comme dans ces pensions il y a d'ordinaire beaucoup d'écoliers, ce serait une espèce de miracle si dans ce grand nombre il n'y en avait quelqu'un de vicieux, et il suffit qu'un le soit pour souiller ensuite tous les autres. Il se fait là dedans pour l'ordinaire, de petites cabales des plus libertins contre les plus dévots. J'y en ai vu qui, sachant le préfet couché, passaient la plupart des nuits à jouer au brelan; d'autres qui s'en allaient aux
(1) Le célèbre P. Joseph Marrot ne prit la direction du collège de Marseille, à la place de son frère, qu'en 1680.
cabarets les jours de congé, ou même en des lieux que
je n'oserais nommer C'est pourquoi, quand j'appris
l'an passé que le R. P. Marrot vous avait persuadé d'envoyer à Marseille votre fils aîné étudier auprès de lui, j'en sentis un déplaisir notable ; car, quoique la piété de ce révérend père et l'affection que je ne doute point qu'il ait pour votre famille, tant en qualité de parent, qu'en qualité de sujet d'une si sainte congrégation comme est celle de l'Oratoire de Jésus, dussent faire beaucoup espérer pour l'avancement de votre fils, néanmoins, les grands vices que j'ai vu répandus parmi les écoliers de cette maison, pendant les deux ans de mon cours de philosophie que j'y ai fait, me faisaient tout au moins autant appréhender pour son salut. En effet, quoique ces bons pères prennent un très-grand soin de leurs pensionnaires, comme néanmoins le préfet qu'ils leur donnent ne peut pas toujours être auprès d'eux et qu'ils sont continuellement mêlés les bons avec les mauvais, il est moralement impossible que les mauvaises inclinations ne se communiquent des uns aux autres, c'est pourquoi tenez vos enfants auprès de vous, sans les laisser converser ou faire d'amitiés particulières avec d'autres. Que leur maître leur fasse fidèlement répéter leur leçon et leur explique plus au long jusqu'à ce qu'ils l'entendent parfaitement bien, ce que leur régent ne
leur a montré que superficiellement dans la classe »
On voit par cette lettre que le collège de Marseille, sous la direction des Pères de l'Oratoire, n'était pas exempt des inévitables inconvénients qui résultent d'une trop grande agglomération d'enfants ; mais sans doute que les bons exemples .y étaient plus fréquents que les mauvais. Si les élèves y rencontraient de fâcheuses excitations au mal, ils y trouvaient aussi de puissants secours pour persévérer dans la vertu. Toujours est-il que