CHAPITRE VII
chrétiens qui sont en grâce avec Dieu, mais qui ne s'efforcent pas de s'élever, par un progrès continu, jusqu'au degré de sainteté qu'ils devraient atteindre . C'est pour ces âmes appelées à devenir de plus en plus justes et s'abandonant à une funeste paresse spirituelle, que Massillon a prêché les sermons sur l'incertitude de la justice dans la tiédeur, sur les dégoûts qui accompagnent la piété en Cette vie, sur la prière, sur l'emploi du temps, sur l'inconstance dans les voies du salut. Nous ne pouvons consacrer à chacun de ces nombreux sermons une analyse particulière . Il suffit de les lire pour en sentir le mérite et la beauté. L'écrivain s'y montre plus achevé encore que l'orateur. De même que Voltaire, pour tout commentaire des tragédies de Racine, proposait d'écrire après chaque vers : bien, très bien, parfait; ainsi après chaque sermon du grand Carême, nous pourrions renouveler l'expression uniforme de notre admiration. Nous ne saurions surtout comment exprimer notre juste enthousiasme après les homélies, qui sont d'inimitables chefsd'oeuvre, dans un genre que Massillon a pour ainsi dire créé , qu'il a porté du moins à sa dernière perfection (1). Comme dans ses divers sermons toutes les ressources de l'art oratoire sontm ises naturellement et sans excès au service de l'éloquence sacrée! Quel mouvement I quelle onction 1 quelle chaleur! Les comparaisons et les allégories de Massillon sont aussi justes qu'ingénieuses et il en tire un merveilleux parti» Les exemples qu'il cite pour appuyer ses preuves sont bien choisis.
(1) On lit dans le journal de l'abbé Le Dieu à la date du 14 mars 1701 : « Séjour à Versailles. Bossuet y entendit ie sermon de la Samaritaine prêché par le P. Massillon, dont il fut très-content. :» Il faut que Bossuet ait exprimé bien nettement sa satisfaction pour que l'abbé Le Dieu l'ait consignée dans son journal. Mais qu'aurait dit le grand orateur s'il eût entendu l'homélie de l'enfant prodigue?
Ses transitions sont habiles. Ses épithètes servent toujours à donner à ses phrases plus d'harmonie, ou à sa pensée plus de force, ou à ses images plus d'éclat. Ses amplifications obligent l'auditeur à considérer sous toutes ses faces une vérité importante.il est parfois trop abondant, mais il sait éviter la diffusion, Fenflure, Tobscurité. Il est possible d'avoir plus d'énergie, mais il est impossible d'avoir plus de goût. Quelquefois ses plans ne sont pas assez fortement conçus ou se rattachent trop subtilement aux paroles du texte, mais la beauté des développements fait pardonner quelques divisions trop rapidement tracées. Massillon établit souvent une sorte de dialogue entre ses auditeurs et lui ; il les interroge, il les presse, il répond pour eux, il parle comme ils parleraient eux-mêmes, il prévient leurs objections, il lit dans leurs cœurs leurs vains prétextes, il accepte un instant leurs excuses pour les confondre plus sûrement, il les amène à convenir de leurs torts, à reconnaître leurs faiblesses, à s'humilier de leurs défauts. Par cet emploi fréquent du style direct, par ce dramatique entretien avec ceux qu'il voulait persuader, Massillon obligeait ses auditeurs à prêter une attention soutenue à des sermons qui se prolongeaient pendant plus d'une heure. Après la lecture du grand Carême, il est difficile de ne pas souscrire au jugement suivant du cardinal Maury : « Nul orateur sacré n'égala jamais la pieuse éloquence de l'évêque de Clermont dans ses invocations fréquentes que son ministère dirige vers le Ciel au nom de son auditoire. Quelle onction, quelle profonde connaissance du cœur humain, quelle vérité, quelle délicatesse de sentiment, quelle éloquence enfin dans les prières, les dialogues, les apostrophes et même dans les louanges qui découlent toujours si à propos et avec tant de grâce delà phime féconde ou plutôt de l'âme si natu-