‹ MassillonChapitre 82 sur 215 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

rellement prompte à s'émouvoir de notre Gicéron Français (1). »

En renonçant à étudier en détail chaque sermon, nous ne pouvons éviter de rechercher si Massillon a mérité un des plus graves reproches qu'on lui ait adressés à l'occasion de son grand Carême. A-t-il outré la morale? S'est-il laissé aller à de regrettables exagérations? Considéré comme moraliste, un prédicateur peut être exagéré de deux manières : dans sa doctrine et dans ses tableaux de mœurs. Massillon a-t-il prêché une morale trop sévère? Dans ses peintures des mœurs du temps a-t-il assombri ses couleurs et grossi la réalité? Telles sont les deux questions que nous devons examiner. Ce que nous avons déjà dit, au sujet du sermon sur les dispositions à la communion, peut faire pressentir quelle sera notre réponse à la première de ces questions. Oui, Massillon a plus d'une fois outré la morale et jeté sur sa prédication une fâcheuse teinte de jansénisme. Pouvait-il faire autrement? Gomment ne pas

(1) Il faut pardonner cette dernière expression au cardinal Maurj, trop porté à ne juger que l'orateur dans le prédicateur. On ne pouvait alors faire plus d'honneur aux modernes, c'est-à-dire aux Chrétiens, que de les comparer aux anciens, c'est-à-dire aux païens. Chateaubriand n'avait pas encore écrit : <<■ Que l'on compare à Cicéron Massillon, Bossuet à Démosthènes, et l'on trouvera toujours entre leur éloquence les différences que nous avons indiquées dans les orateurs chrétiens : un ordre d'idées plus général, une connaissance du cœur humain plus profonde, une chaîne de raisonnements plus clairs, une éloquence religieuse et mélancolique, une rêverie de sentiment et dépensée ignorée de l'antiquité. » — Quoique étranger et protestant, Hugues Blair, dont la rhétorique est très-estimée en Angleterre et mérite de l'être, a porté sur Massillon un jugement plus élogieux encore que celui de Maury. « Massillon est fort supérieur pour la grâce, le sentiment, et, selon moi, pour le génie. Il montre plus de connaissance du monde et du cœur humain, il est pathétique et persuasif, et, tout considéré, peut-être est-il le plus éloquent de tous les prédicateurs qu'ont produits les temps modernes. »

transporter en chaire la doctrine qu'il avait puisée à l'Oratoire, à une époque où la peur de la morale relâchée avait conduit cette congrégation dans un mal. pire encore, dans la morale rigoriste. Parcourons les sermons sur le petit nombre des élus, sur la confession, sur l'impénitence finale.

On sait que le sermon sur le petit nombre des élus agita d'un soudain mouvement de terreur l'auditoire de Massillon , d'abord à Saint-Eustache , puis dans la chapelle de Versailles. Il était difficile de ne pas être épouvanté par ce tableau saisissant des difficultés du salut, par cette vue anticipée du jugement dernier, par cette apparition de Jésus-Christ, venant au milieu d'une assemblée consternée faire le partage des élus et des réprouvés. Devant ce triomphe de l'éloquence sacrée, la critique ose à peine se faire entendre. Il le faut, cependant.

Massillon , dans son exorde , pose en principe , comme une vérité incontestable , le petit nombre des élus. L'Église pourtant n'a rien décidé sur ce point. Res dubia^ dit Suarez. Pour prouver que dans tous les temps , les élus ont été fort rares, Massillon rappelle que la famille de Noé fut seule sauvée de l'inondation générale. Mais a-telle seule obtenu le salut éternel ? Abraham , dit-il , fut seul discerné du reste des hommes, mais pour une vocation spéciale. Il cite Isaïe pour montrer les élus aussi rares que ces grappes de raisin qu'on trouve encore après la vendange, que ces épis qui restent par hasard après la moisson. Il prétend que « l'Evangile ajoute encore à la terreur de ces images. » Nous lui répondrons avec Bergier : « Si* les paraboles de l'Evangile peuvent servir de preuve, on en doit plutôt conclure le grand nombre que le petit nombre des hommes sauvés. Jésus-Christ compare la séparation des bons avec les méchants , au jugement dernier, à celle que l'on fait du bon grain avec l'ivraie.

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