‹ MassillonChapitre 85 sur 215 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

gneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande; vous Tignorez, je l'ignore moimême ; vous seul, ô mon Dieu, connaissez ceux qui vous appartiennent ; mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les lidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien; vous en serez dépouillés devant Jésus- Christ. Qui sont-ils ? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir; encore plus qui le voudraient mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber, enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte , car ils en seront retranchés au grand jour. Paraissez maintenant, justes; où êtes-vous? Restes d'Israël, passez à la droite, froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu : 0 Dieu! où sont vos élus? et que reste-t-il pour vt)tre partage ? »

Massillon aurait pu classe^ autrement son auditoire, s'il avait voulu être moins sévère. Il aurait pu compter un petit nombre de chrétiens, s'efforçant de se sanctifier chaque jour davantage; un grand nombre de pécheurs pardonnes, dont le repentir n'allait qu'à s'abstenir des fautes mortelles; beaucoup d'autres qui, se trouvant encore dans le mal, étaient fermement résolus à se réconcilier avec Dieu avant de mourir ; enfin un petit nombre d'incrédules obstinés, de pécheurs endurcis, décidés à persévérer jusqu'à la fin dans leurs voies mauvaises. Un pareil classement n'aurait pas permis cette terrible interrogation : « 0 Dieu, où sont vos élus? et que restet-il pour votre partage? »

Mais c'est assez discuter l'exactitude de la doctrine.

Admirons comme il le mérite ce magnifique mouvement oratoire (1) qui eut tout le succès qu'un prédicateur peut désirer, qui terrifia les consciences coupables et força les âmes assoupies dans la tiédeur à sortir enfin de leur léthargie. Le rigorisme de Massillon n'a-t-il pas pour excuse la situation morale de son auditoire, qui avait besoin d'entendre gronder les foudres de la justice de Dieu ? Ne fallait-il pas un contre-poids, non pas à la morale relâchée des molinistes, elle ne perdait pas les âmes, mais à la morale relâchée de tant de grands seigneurs libertins qui préparaient dans l'ombre les orgies de la régence? Lorsqu'il prêchera son petit Carême devant Louis XV, Massillon n'adoucira que trop l'aastérité accoutumée de l'éloquence sacrée. Laissons-le profiter des dernières années du grand règne pour adresser au xviii^ siècle qui commence de sévères avertissements , pour essayer de l'arrêter sur la pente fatale qui doit le conduire au culte de la déesse Raison et au règne de la Terreur.

A la simple lecture du sermon sur le petit nombre des élus, on ne peut pas se représenter aisément le triomphe de Massillon. Il faut se transporter par la pensée au pied

(1} Cette figure, dit Voltaire, la plus hardie qu'on n'ait jamais employée, est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez lesnations anciennes et modernes. Voltaire, qui avait dix ans en 1704, a pu entendre Massillon dans son enfance. Il a certainement connu des personnes qui avaient assisté au sermon sur le petit nombre des élus. Il est donc historien fidèle, lorqu'il raconte qu'il y eut un moment « où un transport de saisissement s'empara de tout l'auditoire. Presoue tout le monde se leva à moitié, par un mouvement involontaire. Le mouvement d'acclamation et de surprise fut si fort, qu'il troubla l'orateur, et ce trouble ne servit qu'à augmenter le pathétique de ce morceau. » — On dit qu'il n'y eut pas jusqu'au sonneur qui ne voulut avoir sa part du succès de ce chefd'œuvre, et qu'il allait partout s'écnant : C'est moi qui ai sonné le sermon! Cette naïveté n'a rien que de très-naturel. Quel homme ne tire pas vanité des succès qu'il di sonnés?

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