‹ MassillonChapitre 86 sur 215 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

de sa chaire. Il faut supposer, dit très-bien Maury, la religion vivante dans tous les cœurs. « Vous comprendrez alors Teffet prodigieux que produisit la sublime exclamation du prédicateur dans l'église de Saint-Eustache, où l'auditoire entier se leva par un mouvement soudain, en poussant un cri sourd et lugubre de frayeur et d'effroi, comme si la foudre fût tombée tout à coup au milieu du temple. Enfin, vous concevrez et vous éprouverez peut-être vous-même la commotion excitée par le même trait de ce sermon dans la chapelle de Versailles. Louis XIV la partagea devant Massillon, qu'on vit aussitôt changer de visage et couvrir son front de ses tremblantes mains. Les soupirs étouffés de l'assemblée rendirent l'orateur muet pendant quelques instants et il parut luimême encore plus consterné que toute la cour. C'était une réaction soudaine que devait faire éprouver à la pieuse sensibilité de Massillon, l'impression profonde de son discours sur l'âme de ses auditeurs. Il serait resté au-dessous de son ministère et de son talent, s'il se fût montré simple spectateur de l'émotion qu'il venait de produire. Que dis-je? il l'aurait refroidie en ne l'éprouvant pas dans cette même chaire d'où venait de partir la foudre. Son silence et son attitude achevèrent son triomphe. »

L'opinion de Massillon touchant le petit nombre des élus s'explique par celle qu'il a professée touchant la conversion à l'heure de la mort, dans son sermon sur l'impénitence finale, dirigé non point contre ceux qui meurent sans se repentir, mais contre ceux qui se repentent avant de mourir. Il reconnaît qu'on ne peut admettre la possibilité de la conversion à la mort sans admettre par là même la possibilité du grand nombre des élus. « C'est une vérité de la foi (dans le Credo janséniste) que le nombre de ceux qui se sauvent est petit : et cependant

si les marques de repentir que donnent les pécheurs au lit de la mort, partaient d'un cœur véritablement pénitent et suffisaient pour le salut, il n'y aurait presque point de pécheur qui ne fût sauvé ; puisque si vous en exceptez quelque impie, qui pousse jusqu'à ce dernier moment son affreuse insensibilité, et qui meurt sans vouloir entendre parler du Dieu qui. va le juger, et qu'un siècle voit à peine une fois, tous les autres pécheurs meurent en se frappant la poitrine et en implorant la miséricorde du Seigneur (1). » Pour affirmer que les élus forment à peine « un petit troupeau qui échappe presque à la vue, » il faut donc affirmer que la conversion au lit de la mort est : 1" presque impossible, et 2" presque inutile. La première de ces. propositions est déjà suffisamment effrayante : la seconde est insoutenable. Massillon établit d'abord que le pécheur mourant ne sera plus en état de chercher Dieu et de retourner à lui. « Ou le temps vous manquera pour vous convertir ; ou, le temps vous étant accordé, Taccablement de vos maux ne vous le permetttra pas; ou, enfin, vos maux vous le permettant, vos anciennes passions y mettront des obstacles que vous ne serez plus en état de surmonter, x Assurément, on ne saurait trop rappeler aux chrétiens qu'ils ne sont pas les maîtres du temps, que Theure de la mort est incertaine, qu'ils seront peut-être frappés subitement, qu'ils doivent travailler sans retard au salut de leur âme. Toutefois, il ne faut rien exagérer. On peut dire qu'il est souvent difficile aux pécheurs de se convertir au lit de mort, quand Dieu leur laisse le temps de se reconnaître, mais on ne peut pas prétendre que c'est presque impossible. Que plusieurs soient dominés

(1) Sermon sur Vimpénitence finale, à la fin. — Du temps de Massillon, un impie mourant sans vouloir entendre parler de Dieu , était donc un spectacle qu'un siècle à peine voyait une fois. Cinquante ans plus tard et de nos jours, il n'aurait pas tenu ce langage.

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