CHAPITRE VII
opposée au sérieux et à la dignité de la vie chrétienne, n'a plus rien de criminel à nos yeux, depuis qu'on a trouvé le moyen de mettre les pauvres de moitié dans cette passion effrénée (1). » Il faut bien se délasser, disait-on, pour excuser la fureur du jeu; Massillon confond ainsi ce prétexte. « Si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs et de vos délassements mêmes; c'est de la fureur d'un jeu outré, dont la durée, le sérieux, l'application, outre la perte du temps, vous rend inhabile, au sortir de là, à vaquer à tous les autres devoirs de votre état. Quel délassement qu'une passion effrénée qui occupe presque toute votre vie, qui épuise votre santé, qui dérange votre fortune, qui vous rend le jouet éternel de la bizarrerie du hasard ! Et n'estce pas dans ces maisons où règne un jeu éternel et public qu'on ne voit nul ordre, nulle règle, nulle discipline, tous les devoirs sérieux oubliés, des enfants mal élevés, des domestiques déréglés, des affaires en décadence, les murmures de ceux qui ont autorité sur vous, le scandale des gens de bien, la risée du public, les soupçons, et peutêtre les discours sur vos mœurs et sur votre conduite, sur une vie qui vous livre pour ainsi dire au public, à des inconnus comme à vos citoyens, à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang, ni à votre sexe, à des familiarités dont la réputation souffre toujours I La passion du jeu n'est presque jamais seule, et dans les personnes du sexe surtout, elle est toujours la source ou l'occasion de toutes les autres (2). »
En recueillant ça et là, dans les divers sermons de Massillon, les traits épars les plus frappants, nous pourrions tracer un tableau complet des mœurs qu'il voulait réformer. Il nous a, pour ainsi dire, épargné cette
(1) Sermon sur le véritable culte.
(2) Sermon sur l'emploi du temps.
peine, en résumant, à la fin de son sermon sur les Motifs de conversion^ tous les reproches qu'il pouvait adresser aux chrétiens de son temps. Ce sermon fut prononcé après les désastres d'Hochstet, de Ramillies et de Turin, la prise de Lille et de Douai, lorsque « le fléau de la guerre et de la désolation répandait le deuil et la misère sur nos villes et sur nos campagnes, et lorsque la France, que les auditeurs de Massillon avaient vue si florissante durant leurs jeunes années, était plongée dans une tristesse amère et profonde (1 ) . D'où vient ce changement ? demande Massillon, en commentant avec une foudroyante éloquence une parole du psalmiste. On croirait entendre Savonarole obligeant Florence à s'humilier sous les coups de la justice divine. « Je Tai déjà dit. La colère de Dieu éclate sur nos crimes : leur énormité est enfin montée jusqu'au trône de ses vengeances. 11 a regardé du h-aut
(1) Ce sermon sur les Motifs de conversion est un des premiers que Massillon ait composés. Il en a modifié la dernière partie en le prêchant de nouveau pendant les désastres qui marquèrent la fin du règne de Louis XIV. Ce n'est pas seulement la simplicité du plan qui nous fait attribuer ce sermon à la jeunesse de Massillon. On y trouve des locutions que l'auteur n'a plus employées. Signalons, entre autres, la fréquente répétition du même adjectif pris substantivement. « Que sais-je même si les circonstances de leur mort inopinée n'ont pas dû vous faire sentir encore plus vivement le frivole de tout ce qui passe. » — « Enfin la vérité perce le nuage, le grand, le solide de la religion prend la place, dans un bon esprit, de tout le frivole qui l'avait amusé. » — «Le goût du frivole, qui nous avait fait d'abord applaudir, dès que l'âge ne l'excuse plus, nous rend à la fin méprisables. Qu'on nous permette encore une remarque minutieuse. Voici la première phrase du sermon : « Dieu, dont les miséricordes semblent devenir plus abondantes, à mesure que nos misères augmentent, redouble pour ainsi dire en ce temps saint, ses soins et ses empressements, pour nous rappeler à la pénitence. » L'expression : ce temps saint surprend d'abord le lecteur, d'autant plus qu'elle occasionne une suite désagréable de lettres sifflantes. Mais le sentiment de l'harmonie du style et du nombre oratoire a décidé Massillon à préférer ce temps saint a ce saint temps qui aurait donné aux cinq membres de la phrase la même assonnance.