CHAPITRE VII
Quelques années après, la passion du jeu avait fait de tels progrès, qu'Horace Walpole, en rendant compte de son voyage en France, put renchérir surtout ce qu'avait écrit la princesse palatine, a Plus de cent cinquante personnes de la plus haute qualité , dans Paris , n'ont pas d'autres ressources que tenir publiquement une maison de jeu. Vous pouvez entrer chez elles à toute heure de la nuit, vous êtes sûr d'y trouver un jeu de hasard, pharaon, etc. Le fermier de ces tables de jeu, chez le duc de Gèvres, lui paie douze guinées par nuit. Les princesses du sang, elles-mêmes, n'ont pas honte de tirer profit des banques établies dans leurs maisons. Nous en avons vu deux ou trois. Elles ne sont ni jeunes ni remarquables, si ce n'est par l'épaisseur de leur rouge, dont elles usent avec plus d'extravagance encore que les autres femmes, ce qui n'est pas peu dire assurément (1). » — Après de pareils témoignages, il faut avouer que Massillon n'a pas dépassé les limites de la vérité dans les divers tableaux qu'il a dû tracer en chaire du luxe, de la corruption, des excès de table, de la fureur du jeu, de tous les vices, en un mot, qui attirèrent sur la société du dix-huitième siècle de si terribles châtiments.
Massillon a profité dans ses sermons de toutes les occasions qu'amenait le développement naturel de son sujet pour condamner énergiquement les spectacles qui passionnaient alors la haute société. « Vous nous demandez souvent si les spectacles et les autres plaisirs publics sont innocents pour des chrétiens. Je n'ai à mon tour qu'une demande à vous faire. Sont-ce des œu-
autres, tenaient chez elles un jeu publie. (Depping . correspondance administrative sous Louis XIV). — La comtesse de Livry, dit Marais, dans son journal ( août 1722), a gagné 300,000 livres au vicomte de Turenne, en jouant avec lui tête à tête au pharaon.
(1) V. Correspondance inédite de Mme du Deffand. Notice préliminaire.
vres de satanou des œuvres de Jésus-Christ?... Quoi!... les spectacles, tels que nous les voyons aujourd'hui, plus criminels encore par la débauché publique des créatures infortunées qui montent sur le théâtre, que par les scènes impures ou passionnées qu'elles débitent, les spectacles seraient des œuvres de Jésus- Christ !... Jésus-Christ paraîtrait sur les théâtres en la personne d'un acteur, d'une actrice effrontée, gens infâmes, même selon les lois des hommes ! mais ces blasphèmes me font horreur ! Jésus-Christ présiderait à des assemblées de péché où tout ce qu'on entend anéantit sa doctrine, où le poison entre par tous les sens dans l'âme, où tout l'art se réduit à inspirer, à éveiller, à justifier les passions qu'il condamne ! »
Ces paroles pourraient paraître trop sévères si le théâtre, à cette époque, n*avait attiré la foule qu'avec des tragédies comme Britannicus et Cinna. Mais les beaux vers étaient déjà la moindre séduction des spectacles, les divertissements, les opéras, les bals étaient loin d'offrir une récréation d'un ordre aussi élevé que les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine. Sans avoir l'esprit chagrin on pouvait dire de tel spectacle ce que M. Pelletan a dit du théâtre contemporain ; <c Ce n'est même plus la débauche de l'esprit, c'est la débauche du regard (1). » D'ailleurs Massillon ne pouvait pas avoir une morale plus relâchée que celle de Bossuet et adoucir les Maximes sur la comédie publiées peu d'années auparavant. En flétrissant les comédiennes de son temps, Massillon n'était que l'écho de Bossuet qui n'avait pas Craint de demander : a Quelle mère, je ne dis pas chrétienne, mais tant soit peu honnête n'aimerait pas mieux
(1) Sermon sur le petit nombre des élus. Lire aussi la dernière partie du Sermon sur le mauvais riche.
(2) Corps Législatif, séance du 20 mars 1866.