CHAPITRE VII
voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre ? » Les acteurs étaient encore excommuniés en France non-seulement par l'église mais par la société elle-même. Aux yeux des moralistes les spectateurs qui allaient les applaudir méritaient les mêmes anathèmes. « Si les peintures immodestes, dit Bossuet, causent naturellement ce qu'elles expriment. . . combien plus sera-t-on touché des expressions du théâtre, où tout paraît effectif, où ils. ne sont point des traits morts, des couleurs sèches, qui agissent, mais des personnages vivants, de vrais yeux ou ardents ou tendres, et plongés dans la passion, de vraies larmes dans les acteurs qui en attirent d'autres dans ceux qui les regardent, enfin de vrais mouvements qui mettent en feu tout le parterre et toutes les loges. » — « On voit par expérience à quoi s'est enfin terminée t oute la réforme de la comédie qu'on a voulu introduire de nos jours. Le licencieux grossier et manifeste est demeuré dans les farces, dont les pièces comiques tiennent beaucoup : on ne peut goûter sans amour les pièces sérieuses ; et tout le fruit des précautions d'un grand ministre qui a daigné employer ses soins à purger théâtre c'est qu'on y présente aux âmes infirmes appâts plus cachés et plus dangereux. »
Comment les prédicateurs pouvaient -ils ne pas accuser le théâtre d'exciter les passions les plus difficiles à dompter? Les hommes du monde eux-mêmes reconnaissaient le danger des représentations dramatiques. Plus d'une fois Voltaire s'est plaint de ce qu'on ne pouvait intéresser le public, en France, avec des tragédies sans amour . Lorsque La Bruyère dit que il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles, n'avoue-t-il pas qu'ils ont besoin d'être transformés pour devenir des récréations innocentes? Boileau ne semble-t-il pas avoir aimé la prose de
Bossuet dans les vers suivants de sa dixième satire?
De quel air penses- tu que ta sainte verra
D'un spectacle enchanteur la pompe harmonieuse,
Ces danses, ces héros à voix luxurieuse ;
Entendre ces discours sur l'amour seul roulants
Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands ;
Saura d'eux qu'à l'amour, comme au seul Dieu suprême,
On doit immoler tout jusqu'à la vertu même;
Qu'on ne saurait trop tôt se laisser enflammer ;
Qu'on n'a reçu du ciel un cœur que pour aimer ;
Et tous ces lieux communs de morale lubrique
Que LuUi réchauffa du feu de sa musique ?
Mais de quels mouvements dans son cœur excités
Sentira-t-elle alors tous ses sens agités !
Je m'étonne qu'après ces vers sur l'influence des spectacles, publiés en 1694, l'année même où Bossuet écrivit les Maximes sur la comédie, Boileau se soit plaint des opinions de Massillon sur le théâtre, exprimées soit en chaire soit en conversation. Le poète satirique et le prédicateur auraient du être d'accord, a Quoi qu'en dise Massillon , écrivait Boileau le 17 septembre 1703 , le poème dramatique n'est mauvais que par le mauvais usage qu'on en fait (1). » Cette maxime peut être admise
(1) Voyez édition Blampignon : note du Sermon sur le Petit îiombre des élus. — On a publié à la suite des Œuvres de Racine, une lettre d'Antoine Arnauid à Boileau , qui commence ainsi : <' Ce ne sont pas les scrupules du Père Massillon qui ont été cause que j'ai tant différé à vous écrire de VAthalie pour remercier l'auteur du présent qu'il m'en a fait. » Cette lettre est datée de Bruxelles, 10 avril 1691. Mais à cette époque, Massillon était à Vienne; il n'était âgé que de vingt-huit ans, et n'était pas encore prêtre. Il n'a été ordonné qu'en 1692. Il n'avait alors aucune notoriété et ne pouvait être appelé le Père Massillon. Je hasarderai une conjecture. Arnaud n'aurait-il pas écrit : Le P. M... ou le P. Mas... désignant ainsi Mascaron ? Cet oratorien a souvent prêché devant la cour. Une lettre de la princesse Palatine, du 23 décembre 1694, nous apprend ce que le roi lui dit et ce qu'elle dit au roi, pendant un Sermon sur les spectacles, prêché par Mascaron, alors évêque d'Agen, et quelques mois après, la publication des Maxtmes sur la comédie.
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par le moraliste le plus sévère , mais il n'en est pas moins vrai qu'il est très-facile de faire un mauvais usage du poënie dramatique, et que même au xvn^ siècle ce mauvais usage n'était que trop fréquent. Il n'en faut pas davantage pour justifier ce que Bossuet a écrit touchant le théâtre et ce que Massillon a prêché.