II. Conception proudhonienne de la pauvreté
— Les maisons de la puberté et du mariage. — Aptitudes remarquables pour l'observation.
III. Contes mythologiques sur le travail, l'art, la science, l'émancipation.
Ce serait rendre un bien mauvais service à la mémoire de Lucien Jean que de prétendre introduire ses modestes nouvelles parmi les monuments de notre littérature ; d'ailleurs il ne se jugeait pas luimême encore capable, à l'âge de trente-huit ans,
(1) Une première rédaction de cette étude sur l'œuvre de Lucien Jean a paru dans le Divenire sociale (de Rome) du l" juin 1910 ; une rédaction revisée a été publiée par V Indépendance du 1" mars 1912.
de présenter une œuvre véritable au véritable public ; les morceaux que des amis de son camarade Charles-Louis Philippe ont réunis sous le titre un peu énigmatique: Parmi les hommes, avaient été destinés au monde très spécial qui lit les petites revues. Ces pièces seraient très propres à intéresser un critique avisé qui les prendrait pour ce qu'elles furent aux jeux de Lucien Jean, pour des exercices qu'un homme exceptionnellement consciencieux avait composés en vue de se préparer à entreprendre une œuvre définitive. Je crois que cette extrême et vraiment admirable prudence provenait de ce que Lucien Jean, ayant voulu compléter son éducation primaire par une étude approfondie de nos grands maîtres, s'était fait sur la dignité du livre dés opinions bien éloignées de celles qui ont cours dans la librairie contemporaine.
Lucien Jean était assez maître de la langue pour qu'une revue de lettrés particulièrement pointilleux ait pu parler de « son œuvre brève et parfaite » (1); mais il ne se sentait pas très sûr de son intelligence; les notes critiques qui occupent à peu près un tiers du volume, sont plus d'une fois difficiles à bien entendre, parce que l'auleur n'osait pas rejeter, d'une façon explicite, des idées que beaucoup de ses amis professaient avec ardeur et contre lesquelles protestait son bon sens d'ouvrier parisien (2). Comme
(1) Nouvelle revue française, 15 février 1910, page 15G.
(2) C'est ainsi qu'il ne se laissa pas entraîner par la vague du nietzschéisme frelaté qui submergea Paris pendant quelques années. « Ulysse, Renaud, d'Artagnan et le prince Rodolphe étaient, dit-il, des liéros forts. Mais ils Tétaient simplement parce qu'il faut l'être pour faire des choses fortes. Ils étaient aimabîes. Ils étaient forts naturellement. Ce n'étaient pas des hommes forts » (page 260). Les com-
beaucoup de jeunes gens de son âge, Lucien Jean s'était enrôlé, au début de sa carrière, sous les ordres de littérateurs qui affectaient une extrême passion pour l'art (1) ; l'expérience montre que la tutelle des faux penseurs de cette sorte se maintient aussi longtemps que leur clientèle se laisse égarer par de subtils discours en dehors du chemin de la raison, qui est aussi celui de l'obserA-ation ; pour que Lucien Jean arrivât à une complète éinancipation, il aurait fallu qu'il fût porté par la force qui est propre à un grand sujet, sur le terrain qui convenait à sa fine nature. Que d'hommes distingués ont ainsi manqué leur vie, faute d'avoir eu la bonne fortune de rencontrer les occasions qui leur auraient permis d'utiliser le talent dont la nature les avait dotés !
En tête du volume se trouvent quelques renseignements biographiques succincts qu'il est nécessaire de rapporter ici. Fils de travailleurs parisiens, originaires d'Alsace, Lucien Jean (dont le véritable nom était Lucien Dieudonné), après avoir été élève
mis qui se mettaient à parler comme des Borgia lui semblaient merveilleusement comiques (page 317). Il obser- 1 vait que les esprits les plus chancelants furent ceux quij firent le plus grand étalage de nietzschéisme (page 313),' Son camarade Charles-Louis Philippe n'échappa point à la contagion, qui empoisonnait la majorité des gens de lettres. Il écrivait, le 30 mai 1901 : <• Mes amis d'ici, qui me voient tous les jours, savent que je suis un homme fort... et que j'ai des volontés furieuses... Je puis commettre des actes de sombre crapulerie à, froid parc-e que je l'ai décidé. » (Lettres de jeunesse à Henri Vandeputte, page 144.)
(1) Il avait, notamment, fréquenté, en 1895, les réunions de la Montagne-Sainte-Geneviève, où il rencontrait Zo d'Axa, Jules Guérin, Barrucand, Lumet, Deherme (Terre libre, 1" avril 1910).
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de l'Ecole Turgot, entra à seize ans dans les services municipaux ; faute de connaissances scientifiques suffisantes, il ne dépassa pas le grade de piqueur de la voirie ; marié dans sa vingt et unième année, il eut deux enfants ; c'était un employé parfaitement consciencieux et, pour améliorer la situation des siens> il consacrait une bonne partie de ses soirées à des besognes supplémentaires.
Nous devons noter ici des paroles que Charles- Louis Philippe a mises dans la bouche d'un personnage composé par lui à d'imitation de son camarade Lucien Jean, parce qu'elles montrent que celui-ci avait la réputation d'être le vrai type de l'homme voué entièrement au travail : « Mon âme est venue toute seule avec mon pain quotidien. J'ai toujours cru qu'avoir à gagner leur pain quotidien sauverait les hommes » (1). Les philosophes qui se sont occupés sérieusement d'études sociales, savent de quelle importance est la vocation laborieuse dans la psychologie du monde ouvrier.
(1) Sur la lin de sa vie, Charles-Louis Philippe fut obsédé par l'idée d'écrire un roman sur son père : « Je prends, disait-il, un petit mendiant, un être abandonné. A douze ans il découvre le travail, et le travail le sauve. Il monte d'une classe, jusqu'au vrai peuple ; il devient un bon ouvrier, un père, un patriarche. » A cette époque, Charles- Louis' Philippe subissait fortement l'influence de son camarade Lucien Jean. Le manuscrit s'arrête au seuil de l'apprentissage. « Devant le pas décisif, écrit l'auteur auquel j'emprunte ces précieux renseignements, Philippe hésitait, se troublait ; il renonça même à finir le livre ; je pense qu'il l'aurait repris quelque jour... Peut-être Philippe, par respect sincère, se sentait-il indigne de le traiter » (Nouvelle revue française, loc. cit., pages 156-159). — Il serait intéressant d'examiner la question de savoir si un pareil sujet peut être convenable pour un roman ; n'estce pas un sujet épique ?
Les gens qui fréquentaienî Lucien Jean éprouvaient pour lui une vive affection et souvent même de l'admiration. Nous avons un curieux témoignage de cela dans la correspondance de Charles-Louis Philippe : pour bien entendre la lettre écrite par lui le 23 juin 1899 à Henri Vandeputte, il ne faut pas oublier que cet alambiqueur de mots avait beaucoup de peine à ne pas être gauche quand il voulait être sérieux : « J'ai un ami qui travaille dans un bureau voisin, avec une âme bleue et un beau cœur humain. 11 contient une partie de ma joie... Lorsque lu connaîtras sa vie, auprès de sa femme et de ses enfants, tu en rapporteras le souvenir d'un spectacle divin.., Je vois mon pauvre ami boiteux, toujours malade, travailleur et bon, qui lit, qui médite, qui aime le bon peuple, celui qui gagne sa vie avec de la peine. Nous causons de toutes les choses humaines... Son intelligence est claire, profonde et humaine. Bien des fois il est mon guide et mon soutien. Cet homme contient de la lumière. Tous ceux qui voient sa face blonde et ses yeux bleus sentent sa vie et l'aiment », Sous un appareil littéraire qui doit déplaire à beaucoup de lecteurs, Charles-Louis Philippe, pour faire l'éloge d'un homme qui lui ressemblait si peu, a mis tout ce que ses souvenirs pouvaient lui inspirer de plus tendre.
Grâce à l'autorité morale que lui reconnaissaient ses camarades, Lucien Jean put, en 1904, vaincre les nombreuses difficultés que présentait l'établissement d'un groupe corporatif capable de défendre sérieusement leurs intérêts. « Dans les réunions houleuses qui précédèrent la constitution du syndicat des employés municipaux — qui fut spécialement son oeuvre — c'est lui, a raconté Emile Janvion dans Terre libre du 1" avril 1910, qui d'un geste apaisait
les tempêtes. » Cette affaire sociale lui tenait beaucoup plus à cœur que la composition de nouvelles ; son camarade qui le connaissait depuis 1895, écrit en effet : « D'une vie diminuée par la maladie, Dieudonné se donna à l'action extérieure plus encore qu'à la littérature. :» Et ce qui a été dit de plus juste sur Lucien Jean me semble cette autre observation d'Emile Janvion : « Les pages exhumées dans Parmi les hommes... sont d'un littérateur militant et d'un précurseur de la renaissance sociale. » J'estime cependant qu'on pourrait améliorer cette formule, en la précisant: nous voyons dans ce volume comment un véritable prolétaire (1) a cherché à exprimer les tendances qui lui semblaient être les plus fondamentales, les plus nobles et les plus efficaces du mouvement syndicaliste. Ainsi un livre qui a pu paraître secondaire à beaucoup de professionnels de la critique littéraire, prendrait une importance majeure aux yeux du philosophe.
,(1) Il convient de rappeler ici quelques traits bien caractéristiques de la vie prolétarienne que nous offre la biographie de Lucien Jean : il était un travailleur consciencieux ; il acceptait volontiers de consacrer tout son temps au travail pour améliorer le sort des siens ; il n'aurait pu sortir de sa condition. Son camarade Charles-Louis Philippe, qu'on a voulu faire passer pour l'aède de la pauvreté, avait reçu toute l'instruction scientifique que peuvent donner les lycées de province ; il lui était donc facile de concourir pour les emplois supérieurs de la bureaucratie parisienne ; mais il préféra obtenir une sinécure, qui, d'après ses admirateurs, ne l'obligeait pas à perdre plus de deux après-midi par semaine. {Nouvelle revue française, loc. cit., page 203.)
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