‹ Matériaux pour l'étude des glaciers (volume 3)Chapitre 155 sur 216 · PROGRESSION DES GLACIERS · texte numérisé non relu

PROGRESSION DES GLACIERS

annuelles, envoient à la mer les grands fleuves qui maintiennent la constance de son niveau. Les glaciers du Spitzberg contribuent au même résultat en y versant périodiquement ces masses immenses de glaces flottantes qui abaissent la température des mers du Nord, diminuent leur évaporation et rendent les pluies assez rares et peu abondantes dans les régions situées au nord du cercle polaire. Si dans ces contrées déjà couvertes de marais, que le soleil est impuissant à dessécher malgré sa longue présence au-dessus de l'horizon, les pluies étaient aussi fréquentes que dans les zones tempérées , la ligne des neiges étemeUes s'abaisserait encore , les marais augmenteraient continuellement d'étendue, et ces pays, déjà si peu favorisés par la nature, deviendraient tout à fait inhabitables.

C. M. 33. Les savants et les gens du monde ont longtemps agité ^""^ «ddiuoonene. la question de savoir si les glaciers de la Suisse s'avancent continuellement dans les plaines, ou s'ils sont aujourd'hui à la même place qu'ils occupaient il y a plusieurs siècles. En Norwége on a aussi réuni quelques documents. Comme les progrès des glaciers enlèvent à la culture les terrains qu'ils ont une fois envahis , il est plus facile de trouver des preuves de leurs progrès que des souve^ nirs de leur diminution. En eflet, des actes, des contrats constatent l'existence d'une maison, d'un champ, d'une forêt; mais quel inté* rêt les habitants auraient-ils à mesurer l'étendue d'une surface couverte de blocs et de sable, et frappée d'une éternelle stérilité?

Pour le Spitzberg, les données sont encore plus incertaines. Voici cependant ce que j'ai recueilli à cet égard. Nos deux pilotes, qui avaient visité plusieurs fois le Spitzberg, m'assurèrent qu'ils avaient toujours vu les glaciers à la même place. Il s'agissait d'avoir des renseignements de date plus ancienne. Le lieutenant de la Recherche , M. HclMigle^ eut la bonté de me prêter une vieille carte hollandaise , intitulée : NieuiOe Afieckning van hat Eyland Spitzbetgen opgegevM door de commandeurs Giles, en Ouiger Rep , m in't ligt gelegt en uiftgegeven Gérard van Keùlen Rock en Zeekart , verkooper aan de Nieuu)ei^rug f met Privilégie vor i5 Jaaren.

C. M. 34. Cette carte ne porte pas de date , mais elle ne peut pas li* guders remonter au delà de 1707, époque à laquelle le commandeur «Iles ^" ^^^^ ^"^ découvrit la terre qui porte son nom. La grossièreté de l'exécution prouve qu'elle ne lui est postérieure que d'un petit nombre d'an-

gresMot.

uées. Elle est mal orientée, mais il y a de la vérité dans le de.M de la côte. Bell-Sound y est désigné sons le nom de Bel Sond o( K Bay of Willem van Muyens Bay, A la place occupée aujourd 1^ par le grand glacier de Bell-Sound se trouve une langue de t ir étroite, derrière laquelle est une anse avec un ancrage, quip:. le nom de Schoone Bay. Au fond de cette baie se jette une p.. rivière, désignée sous le nom de Sardammer Bivier. Rien de.-;: bJable ne se voit plus à Bell-Sound ; toute cette partie est occuk par le glacier. Mais on retrouve d'autres détails qui prouvent Tev titude des hydrographes hollandais. La montagne sur laquelle g . avions étabU un observatoire est appelée Siaadberg. On recon:. la petite lie aux Ëiders , et la rivière de Sardam est peutétr. ruisseau considérable qui longe la partie occidentale du glacier. que celui-ci aura détourné de son cours. On ne saurait adni'^.^ que les auteurs aient oublié de marquer les glaciers, carcelut. la Pointe aux renards est exactement indiqué.

Sur la même carte, le fond de la baie de la Madeleine est îan'icirculaire, comme il le serait si Le glacier ne s'avançait pas dan^ii mer; et on voit une petite ile vers le nord, à un endroit qui ?>: maintenant occupé par lui.

Il est donc possible que ces glaciers aient avancé depuis Tcp^f à laquelle la côte a été relevée par les Hollandais. Touieruii j n'accorde pas à ces observations une confiance qu'elles nemêriiu pas ; mais elles m'ont paru assez curieuses pour être rappoiié^ Dans tous les cas, l'accroissement des glaciers du Spilzber^ne>i!r rait être illimité , car il sera toujours borné par la mer, dans hquelle ils s'engloutissent incessamment, à mesure qu'ils s'avanctt: sur elle en descendant du flanc des montagnes.

Charles UARms.

Chmmmm aux mura Mânes rar une lumqLuise '.

Quelques-uns savent, beaucoup ignorent qu'en partant de New-York pour se rendre en Europe, on s*élève jusqu'à la hauteur du banc de Terre-Neuve , en traversant le merveilleux Gulf-Stream , qui coule du golfe du Mexique jusqu'aux côtes de Norwége comme un immense fleuve d'eau chaude au milieu de la mer. — C'est dans ces parages septentrionaux qu'on rencontre , au mois de juin , les énormes glaçons , les icebergs (montagnes de glace), comme disent les langues du nord d'une manière plus expressive.

Dès les premières chaleurs du printemps , les barrières glacées des hautes régions commencent à se rompre , à éclater avec des bruits retentissants comme des décharges d'artillerie ou des fracas de tonnerre qui , tout à coup , interrompent le majestueux silence de ces espaces immobiles , bruits formidables , voix rugissantes de la nature qui s'éveille de son long sommeil de frimas. — A travers les fissures , les anfractuosités s'échappent en grondant des courants de vents longtemps emprisonnés, qui mettent en mouvement et poussent les icebergs vers le sud. — Souvent surpris dans leur engourdissement hivernal , les phoques , les ours blancs sont entraînés à de grandes distances avant qu'ils se réveillent. Alors il est trop tard et ils se sentent trop éloignés des grands bancs pour s'aventurer à la nage.

En juin dernier, lors du voyage du steamer Ariel, qui naviguait, le cap sur Southampton et le Havre , un matin, au lever du jour, on signala, seulement à deux milles à bâbord, la présence d'un vaste bloc, presqu'à flottaison , surmonté d'un pic au milieu et qui avançait lentement. — Le capitaine jugea que, sans forcer sa vapeur, il pouvait l'éviter. Car le choc d'une banquise suffit poiu* faire sombrer un navire. — Son aspect présentait un spectacle magnifique : un îlot d'émeraude à veinures d'escarboucles allumés par les premiers rayons du soleil , à stries de diamants qui ruisselaient sur les arêtes et scintillaient comme une multitude d'étoiles. Cet écrin flottant eût été le digne berceau de Vénus, si les anciens poètes eussent connu les icebergs. — A l'aide de la lon^e-vue on ne tarda pas à découvrir plusieurs objets qui s'agitaient à la surface , tandis qu'au sommet du pic s'était perchée une légion de fous, de goélands et de courlis.

Bientôt on reconnut de grands ours blancs qui arpentaient le glaçon et guettaient le passage des algues , des cancres et des lits de poissons qui aiment à tourner autour de ces rivages glacés. Le temps étant calme et serein, des passagers excentriques, ù passions cynégétiques , parvinrent à persuader au capitaine de faire mettre une chaloupe à l'eau pour leur donner le plaisir d'une attaque de l'iceberg et de son équipage fourré. — Certes , c'était une idée folle qui ne pouvait manquer de surgir dans l'esprit de chasseurs émérites. Mais elle n'était pas moins fort piquante. Rencontrer du gibier au milieu de l'Océan et interrompre son voyage tropical , sans respect pour son droit de libre

1 O. A. Extrait da jonrnal le Sj'ort ^ nO 43, 23 octobre 1861, CAasse mux oun blanu sur une banquise.

circulation sur ce terrain neutre, devait chatouiller au suprôme degré la fibre de '^ ardents amateurs. Ce sport était trop rare pour ne pas le savourer. Il fat dcac dr^^: qu'on épargnerait la noyade sous la ligne à ces pèlerins du Nord, lorsque leur Dur* se serait fondu dans la zone de feu.

Armé de bonnes carabines et de haches d*abordage, muni de gaffes et de corda;^. on poussa vers l'iceberg à force d'avirons, tandis que VAriel se mettait en paane lu vent, en faisant tourner ses roues en sens inverse. Cette manœuvre était indispen^-f* pour n'être pas drossé par le courant, quelque faible qu'il fût. — En abordant lllot vryv geur, il fallait les plus grandes précautions , tant le frottement du poids de cette iLi^y: avançant à peine était à redouter; sa hauteur était de 40 mètres , sa longueur de 6(r ei sa largeur de 15. Ainsi , deux fois ce volume devait être sous l'eau pour le maintenir ci équilibre. Si la mer eût été seulement houleuse, il eût été très-dangereux de tenter 't débarquement.

Pendant que le contre-maitre, qui commandait l'embarcation, gouvernait avec auLa .. d'habileté que de prudence , nos chasseurs océaniens comptèrent tept énormes mh blancs, trois femelles et quatre mâles, occupés à regarder avec une apparente aci. .. l'approche du canot. — Leurs robes d'un éclat de neige, leurs museaux noirs, er.tr?ouverts et d'où pendaient des langues écarlates, se détachaient sur le fond verdàtr; '. luisant de l'iceberg. Le regard était d'une férocité latente mêlée de cet air bonoas«^ i^ticulier à la gent oursine en général , et qu'accompagne un perpétuel balancemc^rt :^ tête qui rappelle celui des magots de plâtre. Leur calme et le volume de leurs nieijir?» paraissaient redoutables et semblaient dire : celui qui me manquera , je ne k icsdquerai pas.

On eût pu les tirer à la distance où l'on se trouvait, mais le sport eût été am'U- t. 11 y eût eu plus de sécurité, mais moins d'entrain. Pour de vrais cyncgistes, le >.r. est le sel de la grande chasse. Et ces gentlemen voulaient en faire un événemeoi c^:^plet et y attacher un souvenir durable.

Tout à coup les escouades de canards qui flottent sur les vagues, comme auUri : petites galères antiques, se levèrent et prirent leur vol au-dessus du canot. Gochc > fous , et courlis perchés sur le pic imitèrent cet exemple et se prirent à planer en czu autour des chasseurs et attirèrent leur attention.

En ce moment, soit aiguillonnés par la faim, soit par instinct des atantaçes T.. combat naval , les ours se jetèrent à l'eau pour aborder le canot qui était i deni k^gueurs d'aviron de la banquise.

On ne voyait que les têtes et l'extrémité des pattes qui battaient l'eau. Chaque cèi^seur choisit sa bête. Les assaillants avançaient presqu'en rang. A un signal dooc. ^ fit feu. Mais un seul fut atteint à la gueule, et ce blessé ne continua pas moins i i i.-«' Ce fut tout ce qu'on put faire que d'avoir le temps de recharger quand les ours ^u-.-* gnirent le côté de l'embarcation.

Plusieurs y appuyèrent leurs larges pattes comme s'ils eussent voulu rescaUd.:. ^ point de la faire dangereusement pencher.

Cette fois ils présentaient à découvert une partie du poitrail outre la tête. La i^--lade à bout portant les accueillit vaillamment. Trois furent tués et coulèrent pour re^ ter quelques instants après. Un eut le bras coupé d'un coup de hache d'sborli^c. lâcha prise et se mit avec les survivants à regagner la banquise. — Aussitôt les r^r par un suprême effort les devancèrent et les chasseurs débarquèrent au moment il ~ ' où les ours grimpaient les bords pour les attaquer. Le manchot n'était pas le s* -ardent, quoiqu'il perdit beaucoup de sang^

L'ours polaire , moins combatif que son congénère noir ou brun des régions pla« ridionales, devient intrépide et féroce quand il se sent attaqué à outrance. Ceta-n -' jetèrent avec fureur sur leurs ennemis en ébranlant les airs de leurs hariefit<-u> — Hais, malheureusement pour les fourrures blanches, nos chasseurs étaient trf \ armés, et au moment où, debout de toute leur hauteur, elles étendaient les EQe::r^ pour les étreindre , les balles leur arrivaient en pleine poitrine et à la gorge. La f^'>

des marins leur perçaient le ventre et les haches leur ouvraient le crâne. — Pourtant un des chasseurs fut précipité dans la mer, mais il put saisir le gouvernail et s'en aider pour monter dans le canot.

Il ne restait que deux des sept ours. Un se mit à l'eau pour tâcher de se sauver de ses meurtriers , mais un inexorable projectile l'atteignit en route et il périt d'épuisement ; l'autre escalada le pic, se croyant à l'abri de toute attaque. Vaine retraite ! Pendant qu'il regardait les chasseurs en se livrant à un grognement plaintif, il fut naturellement question de le faire taire et descendre de son aire. Mais un matelot demanda qu'on lui abandonnât cette bête , qu'il voulait s'approprier. On y consentit. En vrai Yankee il ne voulait pas retourner de l'expédition sans un profit quelconque : il voulait prendre son ours. — Alors commença un nouvel épisode de cette chasse qui ne manquait pas d'originalité. Le matelot fit avec soin un nœud coulant comme le marin seul sait le faire, avec un point d'arrêt qui devait prévenir la strangulation. A l'aide de deux gaffes il fit l'ascension du pic, approcha de l'ours étonné, et soudain lui lança son lasso au cou. Pris, l'animal se débattit en vain contre tous les bras robustes qui le tiraient en bas. Il y arriva et fut sur-le-^hamp muselé avec un filet rapidement façonné. Se voyant paralysé, l'ours devint humble et soumis. On l'embarqua dans le canot pour être fort bien vendu à Southampton à un amateur.

Arrivés à bord de l'Ane/, les chasseurs se remirent en route, laissant la banquise dépeuplée continuer son voyage tropical , comme une carcasse de navire abandonnée de son équipage !

J. L. (pionnier).

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