ACTION DES EAUX. CONCLUSIONS
diluvien parcourant le bassin d'Andeer et rencontrant des amas de sables , de galets et de blocs qui n'offrent aucune résistance à l'action du cours d'eau actuel ; ce que celui-ci exécute sur une petite échelle eût été pratiqué en grand , et les accumulations , simplement corrodées à leur base en ce moment , eussent été entièrement culbutées et détruites. Le courant diluvien , dont on aurait besoin pour expliquer les formations du bas de la vallée, n'aurait pu couler dans le bassin d'Ândeer sans laisser des traces visibles de son passage, et ces traces n'existent pas ; il faudrait donc admettre qu'il a parcouru la contrée avant l'époque de la formation de ces dépôts , témoins irrécusables de l'action glaciaire , et qui prouvent en outre que , depuis leur distribution sur ce point, le Rhin n'a pas subi de crues extraordinaires ; dans ce cas il faudrait déterminer l'époque et les causes de l'apparition de ce courant , problème dont je crois devoir me dispenser de rechercher la solution, les faits qu'il s'agissait de constater étant parfaitement établis , et les dispositions du terrain démontrant clairement :
lo Que le régime du Rhin n'a pas été modifié ; que les augmentations causées dans son volume par la fonte de la glace n'ont pas été assez sensibles pour les porter hors des limites du canal d'écoulement creusé dans la moraine profonde ; que les résultats de son action ancienne et actuelle se réduisent à quelques érosions des dépôts qu'il touche ;
S* Que les accumulations des matériaux transportés , placés latéralement et transversalement, à l'amont de la gorge, n'ont été exécutés ni touchés par un courant plus considérable qui les aurait entraînés dans la Via-Mala ;
3^ Que les dépôts erratiques comprennent une moraine profonde, des moraines latérales et frontales entièrement différentes des déjections alluviennes représentées ici par le cône de Pigneu, moraine latérale remaniée après la retraite du glacier, puisque le cône recouvre la moraine profonde.
La route que l'on suit en quittant Andeer pour se rendre au village oAndeer de Baerenburg, monte d'abord sur la moraine latérale droite, puis ' »•"»»»«'«• sur les flancs d'une proéminence granitique bordant transversalement la vallée et sur laquelle ce village est placé (pi. 12, fig. 2).
Le glacier a dû franchir cet obstacle , offrant à l'amont des surfaces mamelonnées et polies sur lesquelles des blocs erratiqaes sont éparpillés ; à l'aval les traces de frottements disparaissent, mais au pied des rochers commence la moraine profonde formant une nappe interrompue par le passage du Rhin, se prolongeant jusqu'à la base des montagnes de la rive gauche et se raccordant an plan incliné du fond du bassin d'Andeer (pi. 12, fig. 3).
La coupure ouverte dans la nappe se termine par on talus régulier de plusieurs mètres de hauteur, rappelant sur une petite échelle les terrasses bordant le Rhin entre Bâle et Neuf-Brisach : l'espace D E est le canal d'écoulement de l'époque glaciaire ; aujourd'hui le Rhin n'occupe plus que l'emplacement CD, dont il n'est plus sorti depuis la retraiie du glacier, le terrain C E parsemé de blocs étant gazonné ainsi que les talus des terrasses. La présence de ces blocs , dont quelques-uns n'ont que de faibles dimensions , fait voir en outre que le Rhin , à l'époque glaciaire , n'avait pas une grande énergie, puisqu'il n'a déplacé que des sables et des galets, etqu*il a laissé à la surface du terrain qu'il recouvrait des blocs qu'un torrent eût facilement déplacés. Cependant la masse principale des eaux était réunie sur ce point située la sortie d'un défilé profond et étroit; les débris erratiques abandonnés sur les rochers du Bœrenboiig en sont une preuve.
Roches H. 69. Après avoir franchi les proéminences du Basrenburg, on
pouei et striées, paj-yi^^i au défilé dc la Rofla , à l'entrée duquel on trouve , à quelques mètres au-dessus du niveau du Rhin y et sur le bord même de la route, des rochers en place polis et striés, traces incontestables du passage de l'ancien glacier ; la vallée étant extrêmement resserrée en cet endroit , une crue de quelques mètres aurait amené les eaut au niveau des stries , et elles eussent certainement été exposées ï l'action du courant, si le bassin d'Ândeer avait été inondé au niveau des petites terrasses de la moraine profonde seulement ; la conser* vation du poli et des stries prouve donc que l'action diluvienne serait antérieure à l'époque d'extension des glaciers , et j'ai déjà eu occasion de faire remarquer que rien dans le bassin inférieur n v révèle le passage soit antérieurement, soit postérieurement, île courants plus puissants que les cours d'eau actuels grossis par Ks eaux d'ablation.
BASSIN DB SUVERS. 703
Vers le milieu du défilé on rencontre un élargissement dû bassin et un comblement régulier, à la surface duquel des blocs sont éparpillés; à droite un cône de déjection peu incliné formé aux dépens d'une moraine latérale et composé de blocs façonnés et arrondis mêlés de sables , dont la présence sur les bords du Rhin ne permet pas de supposer une débâcle diluvienne.
Quand on a quitté celte gorge, qui se resserre de nouveau pendant * "««^ ^« S"'*"quelque temps à Tamont de ce dernier point, on parvient au bassin de Suvers. Ce village est bâti sur la moraine latérale gauche relevée au-dessus de la nappe profonde parallèlement au cordon latéral de la rive droite (pi. 13); en outre une partie du village est assis sur un des deux cônes ^placés sur la moraine, séparés par une large coupure à la sortie du goulot d'écoulement d'un torrent. Ces côoes fortement inclinés ont leurs sommets appuyés contre les parois du bassin principal ; leurs arêtes supérieures sont des lignes de pente régulière marquant le raccordement légèrement arrondi de talus opposés ayant une inclinaison moyenne de 35 degrés, qui se réduit vers la base, formant une courbe de raccordement à la surface d^ là moraine supportant ces dépôts.
Ces cônes sont les moraines latérales d'un petit glacier qui, sorti de la gorge où il était renfermé, s'est avancé sur le dépôt erratique de Suvers * ; la coupure ouverte dans ce dernier et dans l'axe du goulot, au point de jonction des plans inclinés intérieurs des deux cônes , indique la force ancienne et actuelle du tok'rent , et fait voir qu'il n'y a pas eu ici de déjection , et que le cours d'eau n'a produit que des érosions et quelques transports de menus matériaux jusque dans le lit du Rhin.
A l'aval du village , un cône de déjection étalé sur la moraine laieraie est formé de matériaux erratiques d'un étage supérieur et de l^époque d'une certaine extension ; la présence de cet amas pour** rait faire supposer que les deux autres cônes dont il est question ne sont que les ruines d'un amas plus considérable exécuté autrefois par le torrent ; mais on comprend bien vite l'impossibilité de s'arrêter à cette hypothèse, si l'on considère les formes et la disposition des talus ; surtout quand on voit les sommets de ces cônes situés
* J*ai indiqué ailleurs les dispositions analofpies de moraines latérales anciennes et actuelles.
en dehors du goulot et appuyés contre les parois de la montagne ; enfin quand on cherche à reconstruire un amas qui les compreiH drait dans sa masse y en décrivant la courbe d'un cône , même assez déprimée, de l'un à l'autre, cette courbe masque une large partie de la vallée ; et si l'on réduit l'inclinaison de l'arête , même au-dessous de celle des deux dépôts , on s'aperçoilque le corôblement aurait dû remplir toute la gorge jusqu'au bassin de réception, a qu'un torrent imaginaire coulant à la partie supérieure de cet immense lit de déjection aurait dû ouvrir une large coupure dont on ne voit pas de traces dans la moraine de Suvers , et principalement emporter la partie saillante barrant l'issue du goulot , que le couri d'eau réel a respectée et contournée.
A l'amont du pont de Suvers, la moraine forme un contour indiquant une station de glacier et un barrage frontal ; la nappe , régulière dans son ensemble , recouverte de blocs éparpillés , a été sillonnée et corrodée en divers sens par le Rhin.
Sur la rive droite , la route passe sur la moraine latérale dans laquelle on trouve de nombreux galets poUs et striés ; elle est ensuite établie sur la rive gauche en avant de Splûgen , au pied de rochers couverts de blocs et de débris erratiques.
Terrain H. 70. A cc dcmier point, la nappe profonde est recouverte par-
tie comblement .-n . *iif' i i »ii-
dc spiogen k Hinter- ticUement par un immense cône de déjection sur lequel sont elabus ^«*"- les premiers gradins de la route du Splûgen ; el le village est bâti sur la moraine latérale gauche composée de sables et de caïUoui agglutinés et formant une sorte- de nagelfluhe.
A partir de ce village , la moraine profonde est bordée des deux côtés de la vallée par des cordons latéraux, et elle offre quelques redans ou étages successifs à talus transversaux ; les cônes que Fon observe, à droite et à gauche, s'étalent toujours à sa surface et la recouvrent ; il y en a de diverses époques , d'anciens , de modernes et de formation récente ou actuelle.
Entre Eutrc Nufcncu et Hinter-Rhein , la vallée offre un dernier étran-
glement, à la suite duquel on voit un nouveau bassin qui se probnge fort haut et se termine à peu de distance de la source du Rhin ; ce bassin est fermé inférieuremenl par une moraine frontale à plusieurs étages et dans laquelle une étroite coupure, suffisante pour le libre passage des eaux du Rhin , aurait besoin d'un élargissement consi-
Nufenen et Hînter- Rhein.
VOGELBERG. HINTER-RHEIN. 705
dérable si le Rhin devait fournir une part proportionnée à l'étendue de son bassin pour inonder le plateau du Bonaduz.
En face de Hinter-Rhein, et à l'amont à gauche on remarque des cônes d'éboulement erratiques ayant tous les caractères de ceux que j'ai signalés dans la vallée de Zermatt à Randa , cônes très-inclinés y à la surface desquels les eaux provenant de ruisseaux intermittents ont creusé leurs lits en déplaçant quelques matériaux dont ils ont formé de petits cônes de déjection étalés sur la moraine profonde à la base de ces éboulements. La fig. 4'® de la pi. 15 représente celui de ces amas contre lequel vient s'appuyer un pont destiné a la communication entre le village et les chalets disséminés sur la droite de la vallée.
Ces éboulements erratiques se forment encore sous nos yeux dans le haut de la vallée.
Un glacier latéral de la rive droite descendant du Vogelberg, et qui ne parvient plus jusqu'au niveau du Rhin, se divise en deux branches. Latéralement à droite sa moraine constitue une nappe d'éboulement; entre ces deux branches, la moraine médiane et frontale est un grand cône dont l'arête supérieure est gazonnée en partie et sur les flancs duquel tombent les n^atériaux actuellement rejetés. Si le glacier venait à disparaître, on ne comprendrait pas à quelle cause ce dépôt devrait être attribué; mais, sans aucun doute, s'il était placé dans un pli du terrain , on y verrait à tort une déjection torrentielle. C'est une de ces moraines médianes et frontales dont j'aurai à citer plusieurs exemples remarquables , dans un travail que je me propose de publier prochainement sur les formations erratiques de la Suissç.
Dans ces derniers cirques , les moraines latérales forment plusieurs cordons étages dans lesquels des coupures ont été faites par les eaux à des profondeurs variables ; aussi les déjections ou les cônes de matériaux erratiques remaniés sont-ils établis soit sur la moraine profonde, soit sur l'étage inférieur de la moraine latérale. A Hinter-Rhin même on voit des exemples de ces diverses dispositions.
Quelquefois les morames latérales forment des terrasses dont les surfaces supérieures peu inclinées dans le sens de la vallée, et transversalement, se trouvent placées au même niveau , ou à peu de
Vogeibcrp.
Hintor-Rliein.
706 TERRAIN ERRATIQUE DE LA VALLÉE Dp RHIN POSTÉRIEUR.
chose près, de chaque côté du bassin. Cette disposition, citée comme une preuve de la continuité ancienne de ces cordons, marquant la hauteur d'un comblement complet dans lequel un lai^ canal d'écoulement a été creusé par les eaux , est un fait qui s'explique sans qu'il soit nécessaire de recourir à des hypothèses et dont nous avons un bel exemple dans le terrain erratique ancien de la vallée de la Moselle, entre Remiremont et la moraine frontale de Longuet ; il se remarque en outre dans certaines moraines terminales de la même localité, et il est la conséquence d'un retrait graduel et régulier sur le front et sur les rives de la masse de glacée coDciaiioua. H. 71. Daus les divers dépôts que je viens d'examiner on ne trouve aucune trace d'un comblement diluvien antérieur ou postérieur à l'époque glaciaire; la conservation des moraines latérales et des amas de sables et de graviers, barrant presque entièrement certains passages resserrés , ne permet pas d'admettre que les glaciers se soient subitement retirés , en produisant des couranti diluviens.
Les traces irrécusables de leur présence sur des points éloignés de la région qu'ils occupent aujourd'hui, les blocs erratiques, les moraines , les galets et les roches striées sont des preuves de lenr ancienne extension. Au nombre de ces témoins laissés sur le sol, j'ai cru devoir, ainsi que je l'ai exposé, ranger les nappes de comblement en leur donnant la qualification de moraines profondes. La production de ces nappes , supportant les moraines frontales et latérales , ne saurait évidemment être rapportée à une époque plus récente ; déjà j'ai eu occasion de le faire remarquer à diverses reprises*, et je compléterai prochainement mes observations à cet égard sur les formations erratiques»
Il ne reste plus que l'hypothèse d'un diluvium antérieur à Tépoque glaciaire , et dont les nappes de comblement indiqueraient les effets et fourniraient la preuve; mais, on l'a dqjàvu, pour résoudre le problème et démontrer l'existence d'une formation diluvienne , de la source du Rhin à Bingen par exemple , il faudrait non-seulement recourir à des hypothèses , mais encore rechercher des preuves matérielles qui ne sauraient être fournies.
• Terrain erratique des Vosges (pi. 14).
* Terrain erratique des Vosges, du Uaut-Valais^ de la vallée de HasU etc.
Que Ton admette la production à un moment donné des courants parcourant les vallées, sans chercher même à en deviner la cause, sans s'arrêter à la difficulté d'en expliquer l'alimentation, on n'aura encore imaginé que la cause , et il faudra examiner, quelle que soit sa durée et sa puissance, si elle a pu produire les effets qu'on se plait à lui attribuer.
Les cailloux, les blocs et les galets offrent des formes qu'il semblait autrefois impossible d'attribuer à une autre cause que l'eau. En parcourant un trajet plus ou moins long dans un courant, les débris des masses minérales avaient dû subir des chocs et des frottements, à la suite desquels les uns avaient été réduits en sable, les autres avaient perdu leurs angles et s'étaient arrondis et polis. Et ces cailloux , ainsi façonnés , étaient les indices certains et caractéristiques des dépôts diluviens.
Mais on sait aujourd'hui que des cailloux arrondis et polis se trouvent dans les moraines anciennes et actuelles , aussi bien que dans les nappes de comblement. Et nous voyons dans ces dernières ces cailloux associés non-sevlemeiii à des débris anguleux à surfaces brutes ou portant à peine quelques traces de frottements, mais encore au lehm , à la boue glaciaire y qui n'a pu précéder les glaciers, ces derniers ayant seuls la faculté de la produire.
Les cailloux du comblement de la plaine d'Alsace ont parcouru , en franchissant les lacs qui s'opposaient à leur passage, un long trajet que cependant on ne croit pas encore assez considérable pour que les cailloux de quartz et des roches les plus dures se soient arrondis et polis en roulant des somtnités des Alpes jusqu'aux extrémités de la nappe. On pense que préalablement ils ont dû subir une préparation dans les eaux de grands lacs ou dans la mer avant le commencement de l'époque quaternaire; de quelle façon et en quels lieux ce travail se serait-il exécuté? c'est ce que l'on ne dit pas.
Les galets anguleux n'auraient donc pas été soumis à la même influence, ils auraient été ajoutés ensuite, au moment de la débâcle, et ils auraient roufô , sans s'émousser, sans s'arrondir, sans éprouver des chocs et des frottements, dont rien cependant ne pouvait les préserver pendant leur longue course sur un terrain accidenté. Mais à la source même du Rhin^ dans le premier comblement, à quel
dépôt le torrent aurait-il enlevé ces cailloux arrondis à l'avance , dans quel écart de la vallée une mer inconnue aurait-elle entassé ces matériaux préparés et réservés pour le diluvium?
Les glaciers usent, arrondissent et polissent sur place les débris des rochers , quelle que soit leur résistance et leur dureté. Ils les rejettent dans les moraines frontales et latérales, et les enfouissent dans les moraines profondes , en les mélangeant à des sables de trituration, à des galets ébauchés ou anguleux, généralement enduits de boue glaciaire ; et cet enduit nous fait voir que les éléments de ces nappes pénétrées par les eaux du glacier n'ont été ni lavés ni charriés par des courants.
Ce travail incessant des glaciers peut être facilement étudié, vérifié et suivi : dans ses détails^ dans son ensemble, dans toutes s€b phases on reconnaît la série non interrompue des faits que j'ai signalés en donnant cette esquisse incomplète des dépôts erratiques de la vallée du Rhin ; les efiets produits au contact de la glace sont identiques à ceux qui , à une époque reculée , se produisaient sur les terrains situés en dehors de la région actuelle des glaciers en activité. Si les mêmes effets dérivent de la même cause , les rapprochements que j'ai établis sont nécessairement vrais, et mes conclusions sont exactes.
Ënfln , en m'arrétant aux faits et aux conséquences qui peuvent s'en déduire , je terminerai en donnant le tableau des divisions que Ton observe dans les terrains superficiels de la vallée du Rhin postérieur, absolument dans le mime ordre que dans toutes les autres vallées de la Suisse, où l'on voit, savoir :
lo Des formations inférieures ou plus anciennes , ou terrain erratiques ancien et actuel , comprenant :
a) Les moraines profondes (nappes de comblement) ;
b) Les moraines frontales ;
c) Les moraines latérales, dont le niveau s'est abaissé graduellement des sommités vers le fond des vallées, à mesure de la retraite et de l'abaissement de la surface des glaciers ;
d) Cônes d'éboulemenl glaciaire , moraines latérales et frontales des glaciers secondaires, parvenant jusqu'au glacier principal ou suspendus sur les flancs des montagnes.