ÉROSIONS PAR LES EAUX
J'ai cherché les traces de ces érosions , j'ai côtoyé le lit du veiuget Rhône en descendant, depuis l'endroit où il commence à serrer de '*^* *"^°"* près les rochers du /ura^ jusqu'au-dessous du Fort. J'ai vu avec plaisir les larges et profonds siUons qu'il a gravés sur ces rochers cal" caires. On trouve sur un rocher au-dessus du Rhône y entre Colouge et le Fort-de-V Éduse y une ancienne masure que les gens du pays nomment le château de la Folie. Le Rhône mouille le pied du rocher qui sert de base à cette masure , et c'est là surtout que l'on peut observer quelques traces d'une partie de la hauteur à laquelle le Rhâne s'est anciennement élevé. La plus remarquable de ces traces est un sillon creusé dans le roc^ à peu près horizontalement. Ce sillon a 4 ou 5 pieds de hauteur et forme dans le roc une excavation profonde au moins de 2 pieds ; ses bords et tous ses contours sont arrondis, comme le sont toujours les excavations produites par les eaux. Il est situé à plus de 20 pieds (G^yS) au-dessus du point où s'élève aujourd'hui le Rhône dans le temps de ses plus hautes eaux.
J'espérais qu'en remontant directement des bords du Rhône au Fort-de-V Écluse y î^ verrais sur des rochers plus élevés de semblables traces de l'érosion des eaux ; j'ai bien vu en effet que tous ces rochers sont émoussés et arrondis y qu'ils montrent même quelques excavations horizontales que l'on pourrait regarder comme des ^7lons creusés par les eaux, mais je n'ai pourtant rien trouvé qui fût absolument décidé et démonstratif. Sur le VouachCy à l'opposite du Fortj on ne voit pas non plus de sillons bien marqués, mais cependant on y remarque de grandes échancrureSy dont la concavité regarde le lit du Rhône et qui sont peut-être d'anciens vestiges de ses érosions.
Au reste, lors même qu'il serait certain que le passage de l'É- cetTeftigemepeacluse a été formé par l'action des eaux, il faudrait plutôt s'étonner ^*" - «"«"^"^ï"»
' * lur dei faces verti-
de trouver des traces de cette action que de n'en trouver pas. Les oIm. injures de l'air, les pluies, les ruisseaux qu'elles forment doivent, dans l'espace de tant de siècles, effacer peu à peu ces vestiges ; ils ne peuvent subsister que sur des rochers très-durs et taillés à pic , comme celui du château de la Folie et d'autres que nous verrons dans la suite. De tels rochers, et plus encore ceux qui sont en surplomb, sont beaucoup mieux à l'abri des accidents dont nous venons
de palier. Or les rochers du Jura^ sous le Forl-d^V Écluse et la plus grande partie de ceux du Youachey descendent vers X^Bhôm par une pente rapide à la vérité, mais pourtant fort éloignée d'être verticale*.
CâiUou> roBiét M s. 214. Quoique l'ouverture de VÉduse ne me paraisse pas aussi
ancienne que les montagnes qu elle sépare, je crois pourtant qu'il y avait déjà là un abaissement lors de la débâcle qui a charrié dans nos vallées les fragments des rochers des Alpes. On a vu que le mont Jura a servi de barrière à ces fragments , partout où il s'élève à une hauteur un peu considérable ; or on en trouve au delà du Fort'de~V Éduse y par exemple auprès du bureau de Longearel. La montagne qui porte le nom de Credo j a des hauteurs du côté du nord, qui font partie de l'extrémité du Jura; ces hauteurs sont, comme le reste du Jura^ de ruUure calcaire. Mais le pied de ce même Credo ^ qui vient descendre jusque dans le lit du Rhône, est composé de grès, de sable et d* argile; les couches de ces différentes matières sont chargées d'une quantité de cailloux roulés de difierent^ genres, parmi lesquels il se trouve un grand nombre de pierres alpines. Ces pierres ne peuvent être venues là que par l'ouverture de VÉduse , eu face de laquelle ce pied de montagne est situé, n faut donc qu'au moins une partie de l'échancrure qui se-
* s. J'ai saisi l'occasioD de ces recherches pour mesurer avec le haromètre la pente du Rhdne, depuis GenèYC jusqu'à son passage sous le Fort-de-rÉcluse. Le 27 février 1778 , le baromètre placé à 4 pieds au-dessus du niveau du Rhône , se soutenait à 27 pouces , 1 ligne 5/16 ; il était dans le même moment à Genève, à 72 pieds au-dessus du niveau du Rhône, à 26,9,7. Le thermomètre commun exposé en plein air, au bord du Rhône, se soutenait à 8 degrés , et le même thermomètre était à Genève a 2 1/2 ; 0 résulte de là, que de Genève à rÊduse, le Rhône en hiver descend de 224 pieds (72',7). Comme le fleuve est wwXt Fort-de-VÉcluse resserré dans un canal étroit, ses eaux s'élèvent en été beaucoup plus qu'elles ne le font à Genève. Nous avons vu qu'à Genève la différence de l'été à l'hiver n'excède pas communément 5 à 6 pieds (1*,6 à 1>,9 ; S. 13) ; là elle va à IS on 16 pieds (4",8 à S^.l), et par conséquent la pente du Hhône^ de Genève à
VEeUtsty est d'environ 10 pieds (3b,2) moins grande en été qu'en hiver.
Après avoir observé le baromètre au bord du Rhône , je montai droit au Fort et je l'observai au niveau du sol de l'entrée du côté de Genève ; je trouvai précisément 4 lignes de différence ; la hauteur corrigée était au bas , comme nous venons de le voir, 27,1,5; elle était en haut 26,9,5 ; le thermomètre commun était au bord du Rhône à + 8, et au fort à + 1 1 '3, ce qui donne une élévation de 304 pieds (9S",7) depuis le lit du Rhône en hiver jusqu'au sol du Fort. Cette même observation donne 73 pieds (23",7) pour la hauteur du même sol au-dessus du niveau du lac en été.
COURANTS d'eau. 73
pare le Youache do Jura ait été très-ancienne. On pourrait cependant supposer que ces cailloux ont passé par-dessus le Vouachey qui ne s'élève nulle part à la hauteur de 400 toises (779»n,6), hauteur à laquelle j'ai trouvé de grands blocs de rochers des Alpes (S. 208). Les eaux n'ont pas transporté des fragments de ce genre beaucoup au delà du Credo; ils auront été retenus par la montagne de Michailley car on n'en trouve que très-rarement et de très-petits au delà de celte montagne. Ceux du Credo sont déjà beaucoup moins considérables que ceux que l'on voit dans nos plaines. En continuant cette route, on ne commence à les retrouver communs que dans les plaines du Lyonnais , et même ceux que l'on trouve dans ces plaines y sur la rive droite du Rhdney sont peu volumineux et ont été charriés par ce fleuve, ou sont descendus des Alpes du Dauphiné,
S. 215. Tous les faits dont je viens de présenter une esquisse p»^* ^^* "f*»»*»m'ont donc persuadé que, dans un temps bien antérieur à toutes ^^"*^'*^" ""^ les époques historiques , la mer couvrait nos montagnes à une hauteur considérable, qu'il se fit alors une violente débâcle de ces eaux, qui entraîna dans notre vallée des fragments de montagnes très-éloignées , que celte même vallée fut alors le lit d'un courant profond et rapide qui la remplissait en entier et qui se dégorgeait par-dessus le mont de Sion, le Vouache et par une échancrure située entre le Jura et cette dernière montagne ; que cette échancrure s'approfondit peu à peu , et enfin les eaux ayant graduellement diminué, le courant n'occupa plus que le fond de la vallée.
A mesure que ces eaux s'abaissaient, les collines élevaient leurs têtes au-dessus d'elles; celle dont Genève occupe aujourd'hui le faîte fut longtemps une presqu'île, entourée d'eau de toutes parts, excepté du côté de Champel; mais le courant des eaux continuant de creuser son lit , sépara la colline de Genève de celle de Saint- Jean^ et le lac se resserra dans ses limites actuelles.
S. 216. Ces derniers changements ont laissé des traces encore ^«•«îk*» <*•««•
^ denuen changementi.
visibles ; on ne peut pas révoquer en doute que le Plainpalais et
ses jardins y les plaines au-dessous de Lancy^ celle de Carouge, le carouge.
Pré'l'Evêque n'aient été anciennement couverts par les eaux et ne
se soient élevés par l'accumulation de leurs sédiments ; le niveau de
leur surface, les lits horizontaux de sable et de gravier dont ces
terrains sont formés, en sont des témoins irrécusables.
On voit de même le long du lac, des plaines exactement horizontales couvertes de graviers et de cailloux roulés qui aboutissent à des collines escarpées, dont la base parait rongée par les eaux, comme sous Prégny^ à RoUe^ à Dovemey entre AUaman et Morges et dans un grand nombre d'autres places. MoDumenu S. 217. Euflu Thistoirc civile vient ici à Tappui de l'histoire na-
historiques de l'abaù- .ni. . a< ^i^j
•ement da lac de ttirclle ." divcrs mouumcuts concourent a prouver que les eaux du GenèTe. lac couvraicut, il y a 1200 ou 1300 ans, tout le bas de la ville de Genève y que ces eaux se sont retirées par gradations et que les maisons du quartier de Rive et des Ru^s-basses n'ont été bâties que depuis leur retraite'.
Dimination S. ^18. Mais cet abaissement de la surface des eaux du lac n'est
générale dea eaux. ^^^ sculemcnt l'effet dc l'cxcavatiou du canal qui le décharge ; il a
été aussi produit par une diminution de la quantité des eaux qui s'y jettent, diminution que bien des considérations tendent à faire croire continuelle et universelle sur toute la surface du globe, comme je l'exposerai plus au long dans les résultats. Recherches S. 219. L'cxplicatiou que j'ai donnée dans ce chapitre de Fori-
*'*''"'!«!!cter*'*'"?*°® ^^s cai7/otirc roulés et des blocs de roches primitives ^ qui se
trouvent dispersés dans nos environs , me paratt suffisamment démontrée pour les naturalistes. Il« saTent bien que le« granite ne «e farment pas dans la terre eomnie des truffes et ne eralssent
pas eomme des sapins sur les roeliers ealeaires 9 et s'ils ont, comme cela est bien possible , des idées différentes des miennes sur la cause du mouvement des eaux qui les ont charriés chez nous, du moins y en aura-t-il peu qui ne croient que c'est une grande débâcle ou un courant d'une violence et d'une étendue considérables qui les a transportés et déposés dans leurs places actuelles.
Mais ceux pour qui nos principes sur la formation des pierres
ne sont pas des axiomes et qui , n'ayant pas l'habitude d'observer
en grand les opérations de la nature, ne se sont pas familiarisés
avec les idées de révolutions et de catastrophes aussi étendues, de-
I meureront peut-être encore dans ce doute.
J'ai donc cherché, et pour les convaincre et pour me satisfairc plus pleinement moi-même , quelques preuves d'un genre différent.
' s. Le public attend avec impatience les fruits des savantes et laborieuses recherches de M. Seneliler, bibliothécaire de notre ville , sur les antiquités naturelles et littéraires do Genève et de ses environs. C'est d'après les notes qu'il m'a communiquées que j'ai cru pouvoir assurer que le lac s'est abaissé sensiblement depuis huit ou dix siècles.