CINQUIEME PARTIE
De V Astronomie indienne.
On commence à revenir aujourd'hui de la haute opinion que l'on s'était faite de l'astronomie indienne, et plus les recherches s'étendront , plus l'histoire des sciences chez les Orientaux sera approfondie, et plus l'on se convaincra du peu de solidité des hypothèses présentées jusqu'à présent, sur le haut développement scientifique de l'Asie ancienne. Si l'on se reporte au temps où Bailly écrivait les pages ingénieuses dans lesquelles il cherchait à faire revivre un peuple instituteur du genre humain, on conçoit facilement qu'il ait pu se laisser surprendre par la nouveauté même des aperçus qui se déroulaient sous ses yeux. 11 n'y avait alors que deux aslronomies pour les savants, celle des Grecs et celle des modernes. Mais les Indiens paraissaient avoir fait école, et leurs livres, à peine examinés, révélaient déjà des connaissances fort avancées dans les diverses branches des sciences; Bailly se ciut appelé à soulever le voile qui couvre encore les annales de l'antiquité, en exph- (juant le système astronomique d'un peuple qui de-
vait avoir précédé tous les autres ; il oubliait que ce peuple n'avait point de chronologie, et que ces traités que l'on supposait écrits depuis tant de siècles, pouvaient bien avoir une origine arabe ou grecque. Maintenant on a une idée un peu plus exacte des travaux scientifiques des Arabes du moyen âge; on ne croit plus que les ouvrages d'Alfragan et d'Albatégni en soient l'expression réelle; on sait que les écoles de Bagdad et du Caire, de Raccaet de Samarcande,ont exercé une très-grande influence sur la culture des sciences et des aris chez les peuples de l'Asie orientale, de rOxus au Gange, et du Gange à la Chine; et si, d'un autre côté , l'on étudie les rapports de la Grèce et de l'Inde à une époque plus reculée, on demeure persuadé qu'il ne faut pas aller demander à cette dernière contrée des inventions et des découvertes qui appartiennent à l'Occident.
Assurément , lorsque Alexandre pénétra jusqu'aux bords de r Indus; lorsqu'il reçut, comme on l'assure, des leçons de ces philosophes d'un autre âge, ceux-ci n'auraient pas manqué de faire sentir à ce conquérant barbare leur supériorité intellectuelle, s'ils étaient élevés aux plus hautes spéculations de la science; ils auraient cherché à l'étonner par le tableau des progrès qu'ils auraient fait faire aux connaissances humaines; mais loin de là, Aris-
( 4^3 ) tote et son école n'empruntent rien d'important aux Indiens ; deux siècles s'ëcoulent; les communications des Séleucides avec les souverains des bords du Gange, ne cessent d'être fréquentes, et ce sont les Grecs qui instruisent l'Asie orientale, en y introduisant leur civilisation et leurs idées. Hipparque donne à l'astronomie un merveilleux développement par la comparaison des anciennes observations et des siennes propres, et ne doit rien à l'Inde; ses successeurs étendent à leur tour le domainedes sciences; Ptolémée,Théon,Proclus, Diopbante et Pappus font rejaillir sur l'école d'Alexandrie un éclat immortel, sans qu'ils aient eu besoin d'aller s'inspirer cbez les prétendus sages de l'Inde et de la Cbine. Cependant la persécution s'allume en Occident; les Néo-Platoniciens qui ont conservé intactes les traditions grecques, sont dispersés; les Nestoriens, dépositaires de leur science et de leurs idées, se répandent en Asie, et portent au loin avec leur doctrine religieuse les principes du christianisme et les connaissances des écoles d'Athènes et d'Alexandrie ; le nombre de leurs églises établies depuis le golfe Persique jusqu'à la mer Caspienne devient très-considérable; on les voit aussi se multiplier dans les îles de Socotora et de Ceylan, et sur les côtes du Malabar, où les Portugais devaient retrouver, à la fin du quinzième siècle, le nesto-
rianisme encore florissant. On sait, enfin, que dès Fan 636, Olopen et ses compagnons avaient pénétré en Chine par le port de Canton , et prêché l'Evangile dans le céleste empire, tandis que les missionnaires de Balk et de Samarcande s'avançaient au nord, dans les vallées de l'Imaùs et sur les rives du Selinga.
Au milieu de ce grand mouvement, les idées grecques durent partout s'infiltrer, et si l'Orient , à cette époque, avait eu quelque chose à transmettre à l'Occident , sans aucun doute les Nestoriens , qui reparurent en Europe, s'en seraient fait une espèce de trophée. Eh bien , Assemani lui-même a été obligé de reconnaître que les savants grecs qui avaient visité la Perse ou les Indes cherchalit, au cinquième et au sixième siècle de notre ère, une nouvelle patrie, n'en avaient rien rapporté, lorsqu'il leur fut permis de reparaître à Constantinople.
Si nous étudions maintenant les faits qui peuvent éclaircir la question, nous voyons que les sciences dont on a retrouvé quelques traces dans l'Inde à une époque très-rapprochée de nous , et particulièrement l'astronomie, se composent d'emprunts faits aux Giecs et aux Arabes. Déjà Delambre a montré que les Tables indiennes paraissaient avoir été dressées d'après une moyenne
( 4^5 ) prise entre les Tables grecques et les Tables arabes. Laplace [Précis de l'Histoire de l'Astronomie, p. i8) repousse également les bypotbèses de Bailly. a L'origine de l'astronomie, dit-il, en Perse et dans « rinde, se perd, comme chez tous les peuples, « dans les ténèbres des premiers temps de leur « histoire; les Tables indiennes supposent une as- « tronomie assez avancée; mais tout porte à croire « qu'elles ne sont pas d'une haute antiquité. Ici « je m'éloigne avec peine de l'opinion d'un iUustre « et malheureux ami dont la mort, éternel sujet « de regrets, est une preuve affreuse de l'incons- « tance de la faveur populaire. Les Tables indiennes « ont deux époques principales qui remontent , « l'une à 3i02 ans avant notre ère, l'autre à i^Qi- « Ces époques sont liées par les mouvements du « soleil , de la lune et des planètes , de manière « qu'en partant de la position que les Tables in- « diennes assignent à tous les astres à la seconde a époque , et remontant à la première au moyen a de ces tables , on trouve la conjonction générale « qu'elles supposent à cette époque primitive. « Bailly a essayé d'établir dans son Traité de l'astro- « nomie indienne, que cette première époque était « fondée sur les observations. Malgré ses preuves « exposées avec la clarté qu'il a su répandre sur « les matières les plus abstraites, je regarde comme
« très- vrai semblable qu'elle a été imaginée pour ce donner dans le zodiaque une commune origine « aux mouvements des corps célestes. » Celle dernière réflexion est d'autant plus juste que la conjonction générale supposée dans les Tables indiennes n'a jamais existé; c'est uneidée purement astrologique.
Mais ici un autre ordre de faits se présente : on a prétendu que le zodiaque grec avait une origine indienne. En effet, le zodiaque indien, trouvé par John Call dans une pagode (^Philos, trans. , ann. 1772, p. 663), offre, ainsi qu'un autre publié plus tard ÇTrans, of the Royal asial. societj of Great Britain^ III, part, i), la succession des signes de notre zodiaque, sauf quelques modifications dans les formes; mais M. Letronne a montré [Sur l'o' ri glne grecque des zodiaques, p. 26 et suiv.) que le zodiaque proprement indien est le zodiaque lunaire en vingt-sept nakschatras , et que le zodiaque en douze signes a été importé de l'Occident dans l'Inde avec l'astrologie. La plus ancienne mention se trouve dans Aryabliatta, dont l'époque est indiquée par Colebrooke entre 200 et 4oo de notre ère. Il plaçait les points équinoxiaux au premier degré du Bélier et de la Balance , ce qui ne permet pas de douter qu'il n'ait connu et employé les déterminations d'Hipparque. M. Letronne
(4î»7) ( 1. c, p. 27) pense que cette importation a eu lieu dans les premiers siècles de Tère chrétienne, lorsque les relations commerciales entre l'Inde et l'empire romain prirent tant d'extension et amenèrent des relations politiques entre les deux pays. « C'est à cette époque , ajoute-t-il , que l'astrologie « grecque s'introduisit dans l'Inde, et avec elle le « zodiaque dont elle ne pouvait se séparer. La « preuve évidente existe dans certaines dénomi- « nations purement grecques dont se servent les u astrologues indiens , telles que les trente-six rt dreschanas du ciel, qui sont les décans des as- « trologues grecs; ils appellent la vingt-quatrième « partie du jour astrologique Aora(copa); l'équation « du centre, cendra (xevrpov); les moyens mouvé- « ments, midya ((/.effa) ; la minute de degré , llpta «(>.e7:Ta); certains points du cours des planètes, a anapha {œioL<:^y{) ei sunapha ((7uva<p7f), etc. L'ori- « gine grecque est palpable, et remarquez qu'on « ne peut admettre ici l'intermédiaire des Arabes, « puisque leurs astrologues ne se servent d'au- « cune de ces expressions. »
En est-il de même de la semaine planétaire , adoptée dans les calendriers chrétiens, malgré son origine toute païenne, et portée jusque dans l'hide où elle était anciennement inconnue ?
Nous venons de signaler la trace d'emprunts
( 4^8 ) faits par les Indiens aux Orientaux; Laplace avait aussi ren^arqué que les Tables de la lune, qui sont attribuées aux premiers, étaient évidemment postérieures à celles de Ptolémée (Laplace, 1. c, p. 20 et 2i). Cependant, V antique réputation des Indiens ne lui permet pas de douter qu'ils n'aient dans tous les temps cultivé l'astronomie, et que les Grecs et les Arabes^ quand ils commencèrent à se livreraux sciences, n'en aient été puiser chez eux les premiers éléments.De quels Arabes s'agit-il ici ?Ce n'est pas de ceux qui ont succédé à l'école d'Alexandrie, car on verra bientôt à quoi se réduisent les emprunts qu'ils ont pu faire. Pour les Grecs, que Laplace appelle un peu plus loin (1. c.) les disciples des Égyptiens et des Chaldéens, nous avons vu qu'ils recueillirent bien peu d'enseignements nouveaux sur les rives de l'Indus et du Gange. Est-ce de là que nous vient l'ingénieuse méthode d'exprimer tous les nombres avec dix caractères, en leur donnant à la fois une valeur absolue et une valeur de position ? Mais les chiffres n'ont été inventés que fort tard, peu avant le dixième siècle de notre ère; l'origine de ce système de numération, si simple et si important, est encore enveloppée d'obscurité, et, dans tous les cas , c'est une découverte toute moderne que les Grecs ont pu faire, et qu'à coup sûr ils n'ont point trouvée dans l'Inde à l'époque de
( 4^9 ) leurs reiations les plus actives avec cette contrée. A ces conclusions, toutefois^ il est une réponse qui mérite examen; on a souveni répété que les philosophes indiens étaient peu communicatifs,et qu'ils conservaient précieusement, comme en un sanctuaire impénétrable, des connaissances trèsavancées dans les diverses branches scientifiques. Les Grecs, et sous ce nom nous comprenons aussi bien ceux de l'empire d'Alexandre que les habitants de l'empire romain, n'ayant jamais soumis l'Inde à leur domination, et n'ayant eu avec ce pays que des rapports de politique et de commerce , ont pu rester étrangers aux conquêtes intellectuelles de ces sages. Quoique les récits de l'histoire ne soient pas de nature à nous donner une bien haute idée de ces gymnosophistes , rêveurs assez médiocres, qu'Alexandre voulut attirer près de lui , admettons l'existence d'une science supérieure, qui, pendant les beaux travaux de l'école d'Alexandrie, n'aurait jamais franchi la porte des temples; admettons que les Nestoriens n'aient point fait pénétrer dans l'Asie orientale les idées grecques vers le cinquième siècle de notre ère. Certes, les Arabes qui envahirent l'Inde l'an 707 de J. C. , et qui s'en rendirent maîtres, durent y recueillir une ample moisson de faits nouveaux et intéressants, et les écrits de tout genre de l'école
( 43o ) d^ Bagdad, en conservant et développant les sciences de l'Inde et de la Grèce, durent porter l'empreinte de leur double origine.
Examinons en premier lieu si les travaux astronomiques des Arabes, qui eurent pour base principale l'Almageste de Ptolémëe, s'enrichirent de quelque découverte indienne. Il est souvent question dans leurs traités de tables appelées sindhùid, traduites en arabe par Mohammed-ben-lbraliim-A.lfazari, dès l'année 773, qui servirent de guide jusqu'au temps d'Almamoun, pour l'observation des mouvements célestes. ( Voy. notre Introduction aux Tables astronomiques d'Oloug-Beg, t. F"*, p. 35.) On lit dans Gasiri (i) : « Almansoris principatuadvenisse tradit Al-Hosainus-ben-Mohamad-ben-Âladami in suis Tabulis majoribus quas margaritarum seriem inscripsitastronomum quemdam Indum sideralis scientise peritissimum cum tabulis sequationum secundum medii gradus calculum digestis tum aliis observationibus de duplici eclipsi signorumque ascensionibus instructum; hasce tabulas Indus ipse retulit se ex tabulis àPhigaroIndorum rege olim confectisexcerpsisse. Quamobrem imperator Almanzor bujusmodi librum et arabicè converti et Arabibus in iis quae
(1) Casiri, Bibl. arah. hisp. Esc, t. I , p. 428, et notre Jntrod. aux tables d'Oloug-Beg ^ p. 35,
( 43i ) ad sideriim motus pertinent, veluti normam proponi jussit. Provincia bœc Moharamedo-ben-Abrabim-Alpbazaii demandata , cujus arabicam versionem astronomi libi um Sinduni Indiim. majorem appellant quâ plerique ad Almaimonis usquè tempora usi sunt. — Voici le texte de ce passage extrait de la Bibliothèque des Philosophes. )î
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Le sind-hind, comme on le voit par ce qui précède, donnait le mouvement moyen du soleil et de la lune,leurs principales équations sans doute, avec quelques explications sur les éclipses et sur l'ascension des signes du zodiaque. Plus tard, sous le règne d'Almamoun , Mobammed-ben-Musa-al-
Rliowart^zmi, rédigea, à la demande de ce prince, un abrégé du livre, traduit par Alfazari cinquante ans auparavant, et les emprunts qu'il fit à un auteur indien nommé Katka semblent indiquer qu'il était versé dans les sciences alors répandues cbez les peuples de l'Inde. (V. notre Introd. aux tables as^ tronom. d'01oug-Beg,p. 62.) Ce seul fait ne prouverait nullement toutefois, que l'algèbre dont il enseigna les principes aux Arabes de Bagdad ne leur fut point venue des Grecs, comme nous le montrerons plus loin, et qu'elle eût une origine indienne. Mais pour revenir à notre sujet, nous allonsciler les textes qui se rapportent aux extraits du sind-hind faits par Mobammed-ben-Musa, et aux livres de Katka. (^Bibliothèque des Philosophes^ loc. cit.).