‹ Matériauz pour servir à l'histoire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux (volume 2)Chapitre 14 sur 30 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

On se récrie déjà, peut-être, contre la thèse

que nous nous proposons de soutenir; on se dit

qu'après avoir combattu les théories qui tendent à faire des Chinois un peuplé doué de l'instinct scientifique, nous allons tomber dans l'excès contraire, en leur refusant toute originalité, et que ce n’était guère la peine de critiquer les idées systématiques de nos devanciers, pour nous briser, du côté opposé, sur le même écueil. Qu'on ne se presse pas trop de juger cette grave question ; si elle n’a pas encore été traitée spécialement, elle était du moins pressentie. Fréret, dont les beaux travaux ont servi de base à la glorification des Chinois, comprenait instinctivement qu’il y avait une voie plus sûre pour arriver à là découverte de la vérité, lorsqu'il s’exprimait ainsi (1) :

« Les Chinois ont connu, de tres-bonne heure, « les premiers éléments de la plus grande partie des «sciences spéculatives ; mais ils n’ont jamais porté «ces sciences à un certain degré de perfection. I] a « fallu que, de temps en temps, des étrangers soient « venus les instruire des conséquences qu'on devait « rer de ces premiers principes. Les Chinois, uni- « quement occupés à se procurer les commodités «et les agréments de la vie, ne portaient guère « leurs vues au delà des sciences pratiques et « des arts d’usage, qui ont atteint de très-bonne

(x) OEuvres complètes , t. XIV, p. 215.

«heure chez eux le terme de leur perfection, et « qui étaient, sous les premiers empereurs, à peu « près au même point où ils sont aujourd'hui.

« Le respect infini dans lequel les Chinois sont «élevés pour l'antiquité, et une certaine tran- «quillité d’âme qui va souvent Jusqu'à l’indo- « lence, les ont empêchés dans tous les temps de « perfectionner les sciences spéculatives; la né- «cessité de pourvoir aux différents besoins , du «nombre desquels la morale chinoise n'exclut pas «le plaisir, a pu seule les tirer de leur indolence.

« C'est peut-être à l’inquiétude naturelle aux « peuples de l'Occident et à cette espèce de li- « bertinage d'esprit qui les rend avides de toutes « les nouveautés, que nous devons la perfection à « laquelle les sciences ont été portées chez nous. «Les Grecs, à qui on ne peut refuser d’avoir « possédé au plus haut degré ces deux qualités «de lesprit, se vantaient d’avoir perfectionné « toutes les connaissances dont /es barbares, c’est- «à-dire les Égyptiens et les Chaldéens, leur « avaient enseigné les principes. Nous n’avons plus «les ouvrages de ces deux nations, et nous ne « sommes plus en état d'apprécier si la préten- «tion des Grecs était bien fondée; s’il est permis « de, deviner, j'assurerais qu'ils ne disaient rien

«que de vrai, par rapport aux Égyptiens, avec

| ( 607 ) « qui ils avaient eu plus de commerce; tout ce « qu’on sait des Égyptiens, fait penser qu'ils res- « semblaient fort aux Chinois, et que la difficulté « d'entendre leurs caractères énigmatiques faisait « le plus grand mérite des connaissances où on « parvenait par le travail. »

Cette appréciation ne serait-elle pas justifiée par un examen attentif des faits? c’est ce que nous allons tâcher d’éclaircir.

A. PREMIÈRE PÉRIODE ( De 206 av. J. C. à 718

après J. C.). — [nfluence grecque.

grecq

On se tromperait étrangement, si l’on s’imaginait que de tout temps la Chine est restée ensevelie dans son propre isolement et séparée, pour ainsi dire, des autres nations par un de ces murs de diamant dont les conteurs orientaux se montrent si prodigues.

Après l’incendie des livres et sous la dynastie des Han qui encouragèrent l'astronomie (de l’année 206 avant J. C. à l’année 220 de l'ère chrétienne ), les gens de Cashgar, de Samarcande, de la Perse et de l'Arabie, de Tai-Tsin (1) et des

(1) On comprend sous ce nom les pays situés entre la Méditerranée et la mer Caspienne. V. Souciet, Obs., t. IT, p. 119.

( 608 ) Indes vinrent constamment faire le commerce à la Chine (1); on sait d’ailleurs que les Han avaient étendu leur domination jusqu’à la mer Caspienne l’an 50 av. J. C., et qu’ils possédaient encore ces vastes contrées dans la seconde moitié de notre premier siècle (2).

En l’année 134 av. J. C., on voit Hoay-nantse consulter les juifs établis en Chine, sur la chronologie et sur les traditions de leur patrie (3). Gaubil ajoute que les Chinois ne font aucune difficulté d’avouer qu’ils ont tiré leurs connaissances de l'Occident (4).

Sous le règne de Vouti (mort en 87 av. J. C.), Tchang-Sie visite les pays situés entre le Chensi et la mer Caspienne, et laisse une relation de ses longs voyages (5).

Dans le temps que l'historien Pankou réunit d'importants documents sur l'astronomie , vers l’année 80 de J. C., son frère Pan-Tchao, général de l'empire, envoie des officiers visiter la Perse

et les contrées soumises aux Romains; les rap-

(1) Souciet, Obs., t. II, p. 130.

(2) Voy. nos Prolégomènes d'Oloug-Beg, p. cv.

(3) Lettres édifiantes , t. XL , p. 126.

(4) Id, p. 127 : « Par le caractère Yn les Chinois ont en vue le pays occidental d’où sont venus les premiers princes et législateurs chinois. »

(5) Souciet, Obs., t. Il, p. 19.

( 609 ) ports de ces officiers contribuent à répandre de nouvelles lumieres sur les sciences des Grecs (1).

L'an 164 de J. C., arrive à la Chine l’ambassade de Marc-Aurèle (2), et déjà l'astronomie de Ptolémée est en vogue dans tout l'Orient.

Plus tard, vers le milieu du cinquième siècle, on nous apprend que le bonze indien Hoey-yen communique aux Chinois beaucoup de choses sur l’astronomie et la géographie (3); un autre, appelé Pou-Kong , leur enseigne, sous la dynastie des Tang, les noms des douze signes du zodiaque grec (4). Les Tang, qui règnent de 618 à 907 de notre ère , se rendent maitres de la Transoxiane et deviennent les alliés des rois de Perse, au temps où les Nestoriens persécutés portent, avec l'Évangile, les connaissances des écoles d’Athènes et d'Alexandrie dans les provinces les plus éloignées de l’Asie orientale. Tai Tsong, second empereur des Tang, reçoit à sa cour, vers 629, avec les plus grands honneurs, Olopen qui fonde des églises chrétiennes au milieu du Céleste Empire (5); enfin un astronome étranger, Ku-

tan, traduit en chinois un traité d'astronomie

1) Souciet, Obs., t. If, p. 39.

( 6ro ) venu de l'Occident vers 718(1). On comptait alors dans l’armée chinoise, au dire de Gaubil (2), jusqu’à 150,000 hommes venus d’Arabie, de Perse, de Bactriane, de Cashgar, et peut-être de Grèce, de Mésopotamie, de Syrie, etc.; et parmi les étrangers accueillis par les empereurs Tang, se trouvaient des astronomes et des astronomes employés (3).

A cette époque les Arabes musulmans ont achevé la conquête de la Perse; ils viennent de passer l’Oxus et de refouler les Chinois au delà du Turkestan.

Pendant cette période de plus de huit siécles , les Chinois n’ont pas cessé d'entretenir des rapports de politique ou de commerce avec les peuples de lOccident, et ce long espace de temps a vu s'élever, fleurir et disparaître l’école d'Alexandrie.

Dès l’année 432 av. J. C., le solstice d’été avait été observé par Méton et Euctémon , et le cycle de 19 ans, corrigé plus tard par Calippe (v. 331), était appliqué au calendrier; Pythéas déterminait à Marseille, v. 375, la longueur méridienne du

gnomon au solstice d'été, et cinquante ans plus

(1) Souciet, Obs.,t. IL, p. 125.

(2) Zd. p. 96.

(3) Id. ib.

tard, les premiers travaux des Grecs étaient portés par Alexandre le Grand au delà de l’Indus.

A peine les Lagides, paisibles possesseurs de l'Égypte, avaient-ils imprimé aux sciences exactes cette heureuse impulsion qui ne devait plus s’arrêter, qu'Aristille et Timocharis (vers 300) fixaient la position des principales étoiles du zodiaque ; qu'Aristarque , vers 26/4 (commenté par Archimède mort en 212), mesurait les grandeurs et les distances du soleil et de la lune; qu’Ératosthène (né en 276, mort en 194) faisait connaître la longueur d’un degré du méridien terrestre, et qu'Hipparque (vers 129 av. J. C.) commençait cette série d’immortelles découvertes dont Ptolémée (vers 130 ap. J. C.) nous à laissé le tableau.

Nous ne reviendrons pas sur un sujet que nous avons traité au début de ce livre (1); en rappelant les noms de Géminus (vers 77 av.J. C.), de Diophante (360 ap. J.C.), de Théon (vers 365), de Pappus (v. 390), de Proclus (né en 412, mort en 485), etc., nous ne pouvons qu'exprimer de nouveau le regret que la plupart des ouvrages sortis de l’école grecque soient perdus pour nous ; mais les connaissances qu'ils renfermaient

devaient être propagées dans l’Asie orientale par

(1) Voy. plus haut, p. ro et suiv.

Lee

(. Gra) ces hardis missionnaires du christianisme qui ont illustré les six premiers siècles de l’ère chrétienne; la Chine devait en prendre sa large part; c’est ce qu'il nous reste à démontrer.

L’incendie des livres, en 213 av. J. C., ne porta pas un coup bien rude à la science des habitants du Céleste Empire, puisque les auteurs chinois s'accordent à reconnaitre que du temps de Tsinchi-hoang il n’y avait chez eux ni astronomes habiles, ni traités d'astronomie, ni méthode connue (1). Lorsque les //an voulurent régler le calendrier, on ne put établir de concordance entre les calculs et les observations; et 1! n’en faut pas étre surpris, ajoute Gaubil (2), car que peuvent faire des gens qui sont sans connaissances étendues de la théorie des astres, sans livres doctrinaux, sans instruments el sans observations anciennes ? Ce ne fut que l'an 66 av. J. C. que l’on parvint à formuler quelques règles générales dans un ouvrage appelé San-tong ou les trois prin- cipes (3). On y trouve la première mention du cycle de 19 ans, qui s'exprime par le caractère

Tchang (4). Une année commune a douze mois lu-

(r) Souciet, Observ., t. IT, p. 3.

(2) Zd. p. 4.

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