SEPTIÈME PARTIE
NES 3 7 ee . s , ne 2 ; ; Des systèmes géographiques des Grecs et des Arabes.
Ptolémée, qui eut le mérite de tracer dans son Almageste le tableau des progrès de l’astronomie grecque à la fin du premier siècle de notre ere, ne devait pas rendre un moindre service à la science en rédigeant son traité de géographie qui, depuis dix-huit cents ans, est resté le modèle et la base des travaux entrepris pour la détermination des mesures terrestres. S'appuyant, comme il le dit lui-même, sur les récits des voyageurs (1) qui avaient parcouru les divers pays du monde avec un esprit attentif, et sur les observations astronomiques, qui seules peuvent se passer de secours étranger (2), il corrigea soigneusement les fausses appréciations de ses devanciers, et réunit sur chaque contrée tout ce qui concer-
nait sa circonscription, son étendue en longitude
(1) ‘Lotopia neprodixh.— Ptolémée, chap. 2; et Letronne, Éxamen critique des Prolégomènes trad, par l'abbé Halma, p. 6. (2) Id,, ibid,
(6529 et en latitude, et les situations relatives des principales nations qu’elle renfermait. Il s’attacha, à l'égard des villes les plus remarquables, des fleuves, des golfes, des montagnes, et autres objets qui peuvent entrer dans une mappemonde, à fixer leurs distances, c’est-à-dire, de combien de degrés (dont un grand cercle contient 360) le méridien d’un lieu est distant de celui
qui limite l'extrémité occidentale de la terre,
comptés sur l'équateur, et de combien de ces degrés, comptés sur le méridien, leur parallèle est distant de la ligne équinoxiale; enfin, à l'exemple de Marin de Tyr, il choisit les iles Fortunées comme premier méridien ou point de départ de ses longitudes, et compta 180 degrés pour l’étendue des terres habitables de l’est à l’ouest. Quand on pense aux difficultés sans nombre que doit rencontrer un géographe obligé de coordonner des documents de toute espèce, sans pouvoir vérifier par lui-même tous les résultats douteux, on ne saurait être surpris des erreurs . considérables qui déparent dans plusieurs de ses parties l’œuvre de Ptolémée. Ces erreurs ont d’ailleurs régné sans contestation pendant près de deux mille ans, et, à ce point de vue, elles ont un côté respectable. On ne s’aperçut, par exemple,
qu'au dix-septième siècle de notre ére, que la
(.654:) Méditerranée des Grecs avait une longueur démesurée, et quil fallait réduire son étendue d'environ 20 degrés.
Cette correction si tardive soulève une question préalable : les Arabes, qui ont fait école dans les sciences mathématiques, et qui ont si heureusement rempli, du huitième au quinzième siècle , l’intervalle qui sépare les Grecs des modernes, sous le rapport des découvertes astronomiques, n’auraient-ils point apporté aux tables de Ptolémée quelque perfectionnement dans l’évaluation des mesures terrestres ? Après avoir revu et complété l’Almageste, n’auraient-ils point songé à vérifier de la même manière les longitudes et les latitudes des géographes grecs?
C’est là un problème historique dont on entrevoit déjà la solution; et l’on a le droit d’être surpris que personne n'ait encore songé à restituer aux Arabes l'honneur de certaines déterminations qui attestent une fois de plus l’activité de leur génie scientifique.
Nous n'avons pas à rappeler ici les noms des géographes orientaux que l’on à fait connaitre à l’Europe, soit par des traductions, soit par des notices détaillées. M. Reinaud a enrichi son édition d’Aboul-Féda d’un aperçu des recherches entreprises jusqu’à ce jour dans cette direction,
et on peut regretter que ce savant n'y ait pas Joint un exposé des nombreux travaux encore ignorés que révélent les catalogues de nos principales bibliothèques, et qui semblent voués à l'oubli. Nous ne rechercherons pas non plus si les premiers itinéraires arabes ont été composés à l'époque des conquêtes des successeurs de Mahomet, et si Ptolémée a pu donner autant de noms de villes ou de tribus, en traitant de l'Arabie, sans avoir eu à sa disposition quelques récits originaux, empruntés aux habitants du pays (1); il nous suffit de constater que les monuments écrits qui nous sont parvenus autorisent à supposer que les Arabes ne se sont pas occupés de géographie ma: thématique avant la fin du huitième, siècle de notre ère (2).
(1) La division de l’Arabie en trois contrées distinctes, telle qu’elle est indiquée par Ptolémée, ne paraît pas avoir été connue des Arabes, ce qui pourrait faire croire que Ptolémée se sera servi de relations rédigées par des voyageurs étrangers à la contrée qu’ils décrivaient; mais, d’un autre côté, on ne peut douter des fréquents rapports de l'Arabie et de l'Égypte sous les Ptolémées, et l’exactitude des indications fournies par le géographe grec donnerait à penser que les Arabes eux-mêmes avaient dü lui communiquer des statistiques ou des itinéraires assez étendus.
(2) M. Reinaud suppose (p. 41 de son introduction) que le traité de géographie de Ptolémée avait été traduit en Perse au cinquième siècle de l’ère chrétienne. Cette opinion a été,combattue par M. Quatremère, Journal des Sav. de 1849, p. 107.
Les Grecs avaient placé leur premier méridien aux îles Fortunées, qu'on a cherché à identifier avec les Canaries ; les Arabes les imiterent; plus tard, quelques géographes, et Aboul-Féda est du nombre, substituërent aux îles Fortunées la côte du continent africain , avec une différence de dix degrés; on n’a pas encore su expliquer les motifs de cette modification (1); et l’on comprend en effet qu’une constante de dix degrés appliquée à toutes les déterminations, ne changerait en aucune façon la théorie fondamentale. Il est cependant difficile de ne pas admettre chez l’auteur inconnu de cette innovation quelque intention cachée; et la découverte d’un troisième procédé adopté par les Arabes pour l’énonciation des longitudes, donnerait une certaine consistance à cette hypothèse.
Lorsque nous publiämes, en 1834, la traduction du traité d’Aboul-Hassan, qui avait mérité à mon père un grand prix décennal, on put remarquer que les longitudes des villes étaient comptées, non des îles Fortunées, mais de l’horizon occidental de KAobbet- Arine (la coupole d’Arine) (2). Cet horizon se trouvait fort éloigné des
(1) Reinaud, Zntrod., p. cexxxrit et suiv.
(2) Voy. le texte et la table d’Aboul-Hassan dans l’appendice de la septième partie, et le tome 1% de la trad., p. 312 et suiv.
côtes de l'Espagne et de l'Afrique, et lon songea presque aussitôt à un certain passage des tables Alphonsines qu'on n'avait jamais expliqué, et qui signalait l'existence de deux horizons occidentaux distants l’un de l’autre de 17° 30', l'horizon vrai et l’horizon habité (1). L’horizon vrai devait être l'horizon occidental de Xhobbet-Arine, et l'horizon habité celui d’Aboul-Féda; mais en rapprochant les longitudes d’Aboul-Hassan des longitudes de Ptolémée, on voyait que cette différence de 17° 30' entre les deux horizons était prise sur la Méditerranée. Les Arabes avaient-ils donc reconnu l'erreur des Grecs sur l’étendue de cette mer; et s'ils avaient choisi un premier méridien autre que celui des îles Fortunées, était-ce donc dans une intention vraiment scientifique?
Les deux horizons des tables Alphonsines et les changements apportés par Aboul-Hassan aux longitudes des villes situées sur le littoral de l’Afrique et de l'Espagne, avaient frappé comme nous MM. de Humboldt et Reinaud (2). L'idée de corrections importantes sur l’étendue de la Méditerranée ressortait de la comparaison des tables arabe et grecque. Exposée dès l’année 1837, elle devait être reprise quatre ans plus tard par un des
(1) De Humboldt, Asie centrale, t. TITI, p. 593 et suiv. (2) Reinaud, Zntrod., pag. ccLxxvI.
rédacteurs du Journal des Savants, sous une forme encore dubitative (1). Le problème n’était pas définitivement résolu; il restait, de plus, à fixer l’origine et la position de la coupole d'Arine, employée par Aboul-Hhassan pour l’énonciation de ses longitudes. La table d'Aboul-Hhassan permettait de trouver approximativement le méridien de cette coupole; mais plusieurs des longitudes indiquées pouvaient être inexactes, par suite d’une erreur de copiste ou pour toute autre cause; et prendre une moyenne entre des évaluations fausses n’est pas un procédé que la science puisse avouer : une semblable pensée devait pourtant venir à l’auteur des méprises que nous avons signalées dans la question des mansions lunaires. Tant il est vrai que la passion qui porte à aligner des chiffres fait passer quelquefois par-dessus les regles les plus simples de la logique.
Les traditions historiques n'étaient pas d’ailleurs d'un meilleur secours; Greaves disait bien que les Indiens avaient autrefois compté les longitudes à partir d'une ville d’4rim, située à 90 degrés du détroit d'Hercule, et ensuite à partir de la ville de Kankader (Cancadora ,5£S (2); Hyde (3) nous ap-
1) Journal des Savants , 1841, pag. 602.
(1) (2) Greaves, Chor. et Mawaralnahræ Descriptio, pag. vr. (3) Hyde, Ver. Persarum rel. hist. pag. 170 et suiv.
prenait qu'Arin 5, ou Khobbet-Arine LT &S était, aussi bien que Kankader (ou plutôt Gangdiz, le château du Gange), un des noms du Paradis terrestre, supposé à l'extrémité orientale de la Chine; mais personne n'avait cherché à expliquer ces deux assertions contradictoires ; Aboul-Hhassan établissait que la longitude |J,L)f était un arcde léquateur compris entre le méridien du lieu proposé et lhorizon occidental Lx (351 de Khobbet-Arine, et que, pour avoir la longitude d’un lieu terrestre, il fallait prendre dans les tables 2 Q> le temps du commencement d’une éclipse de lune à Xhobbet-Arine, et observer le commencement de cette éclipse dans le pays où l’on était (1).
M. de Humboldt remarquait dans les Mémoires de Christophe Colomb la mention d’une {/e d'4rin, qui pouvait avoir quelque rapport avec /a coupole des Arabes; M. Reinaud rassemblait de son côté des témoignages arabes, et me communiquait, en 1835, une note qui se trouve imprimée en tête du second volume du Traité d’Aboul- Hhassan; un passage d’Abow’lféda, rapporté dans cette note, semblait indiquer que la coupole d’4-
(1) Aboul-Hhassan, Traité des instruments astronomiques des Arabes, 1834, tom. 1%, pag. 312 et 313; et ms. ar. de la Bibl. nat. 1147, fol. 77.
(659 ) riné, appélée aussi coupole de la Terre, s’identifiait avéc Lankdessa SSI où pays de Lanka (Ceylan), ét l’on pouvait attribuer üne origine indienne à ces dénominations. — D’autres passages tirés des écrivains du moyen âge, et relatifs à la coupole de là Terre ou d’Arine, étaient recueillis par M. de Humboldt (i):4« Le cardinal d’Aïlly (3) parlait d’üñé villé d’Arim, d’une seconde Syène, située sur l'équateur à une égale distance de lorient et dé l'occident, du nord ét du midi. Dans la préface de l’Ztnerartun Portugalensiim (3), le géographe Jafredus , suivañit Madrignani, exposait qu’en tirant urnë ligne des îles Fortuünées à l’éxtrémité de l'Inde, et une seconde ligne du nord au sud, coupant là prémière à anglé droit, on déterminait par le point dé rencontre de ces deux lignes la coupole duü monde (fotius orbis umbilicum). D'après lés Tables Alphonsines déja citées (4), la ville d’Arim était située sous lé méridien de l’Arménie (lat. 6, long. 72° 30’), et l’auteur avait soin, comme üfi l’a vu, de distinguer l'occident vrai de l’occrdétit habité, éloignés l’un de Fauütre de 17° 30'; enfin, Ferdinand Colomb faisait mention de lon-
(£) Asie centrale, t. UE, p. 595.
(2) Zmago mundi, chap. xv.
(3) Pag- 9:
(4) Édition de 1483, êx fine.
gitudes comptées du méridien d’Arim, et d’éclipses de lune qui y avaient été observées.» Apres ces citations, M. de Humboldt ajoutait : « Je vous «assure que plus nous réunissons de textes et de « passages, et plus la chose devient obscure; c'est Qun peu honteux pour nous, car nous ignorons ce «qui, du temps de Colomb, était encore dans la « mémoire de tous les peuples de l'Occident nourris « de l’érudition des Arabes. »
La lettre de M. de Humboldt était du 17 décembre 1837, et ma réponse renfermait sur la coupole d’Arine une théorie nouvelle qui servit de base à mon premier mémoire présenté et lu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1838 : 1° le passage d’Abou’lféda, cité dans le second volume du traité d’Aboul-Hhassan, recevait une interprétation différente; Arine était un méridien central, s’identifiant avec le 90° degré de Ptolémée, qui admettait, comme on le sait, 180 degrés pour toute l'étendue des terres habitables; Kankader JKS , et non pas Zankdessa ;x$), était le 180° degré du géographe grec pris sur l’équateur; 2° les Arabes employaient le méridien moyen pour l’'énonciation des longitudes , en raison des corrections qu'ils apportaient aux tables grecques, et les 17° 30’ de différence entre l’occi-
dent vrai et l'occident habité, signalés par M. de
Humboldt, étant pris sur l'Océan, devaient être par conséquent retranchés de la Méditerranée; quant aux Indiens, ils étaient supposés prendre Kankader ou Gangdiz pour point de départ, en retournant le système de Ptolémée (1); 3° Arine et Kankader étaient deux termes systématiques; 4° il ne fallait pas chercher l’origine de cette innovation dans l’Inde, mais bien chez les Arabes euxmêmes. Telles étaient les idées que m'avaient suggérées mes propres investigations jointes à celles de MM. de Humboldt et Reinaud, et je les exposai, le premier, publiquement. Étaient-elles venues à l'esprit d’autres personnes? je l’admettrai volontiers, mais avec cette restriction , toutefois, que jusqu'alors ces personnes ne les avaient point fait connaître; même en 1840, l’opinion qui substituait Lankdessa (Ceylan) à Kankader, ne paraissait pas complétement abandonnée (2).
À la fin de 1841, la question fut reprise
(1} Greaves, L c. p. V: «Primum meridianum in oriente «(quem Græci, Latini, Persæ, Arabes aliique in occidente fi- « gunt) per Cancadoram ducunt ; itaque quæ Ptolemæo maxi- «ma longitudo, Indis minima est, et e contra. »
(2) On lit dans l’édition du texte d’Abou’lféda, publiée par MM. Reinaud et de Slane en 1840, mais imprimée quelque temps auparavant, pag. 377 : « Dans les passages de l’Ayyn Akbery et du Borhan Cathi, au lieu de Xankadez il faut lire Lankadez | j ES pour 5SRS }. »
dans deux articles du Journal des Savants (1). Le passage d’Abou'lféda y recevait l’explication que j'avais donnée ; quelques-uns des rapports que présentent les tables grecques et arabes s’y trouvaient signalés; cependant l’auteur n’y faisait pas mention d'une note imprimée en 1839, mais non publiée (2), que je lui avais moimême communiquée, et où se trouvaient indiqués les résultats principaux de mon travail; d'un autre côté, étant, sur presque tous les points de doctrine, en désaccord avec le rédacteur du Journal des Savants, je rédigeai un nouveau mémoire (3) qui fixait nettement les droits de chacun. Depuis, M. Reinaud a mis au jour les résultats de ses recherches (4), et je ne saurais partager ses convictions ; les considérations qui vont suivre montreront pour quels motifs je suis resté fidèle à mon opinion premiére.
(x) Journal des Sav., sept. et oct. 1841, pag. 513, 602 et s.
(2) Cette note fait partie de mon Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, inséré dans le 1°° volume du recueil des Mémoires des savants étrangers de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
(3) Lu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, dans les séances des 21 octobre, 18 et 25 novembre 1842.
(4) Introduction à la géographie d’Abou’lféda, in-4°, 1848.
Nous avons d’abord à traiter une question de philologie ; les Arabes se servent, pour l’énonciation des longitudes, d’un méridien moyen qu'ils appellent coupole de la Terre ou d'Arine ; mais les anciens faisaient aussi figurer une coupole de la Terre dans l'exposition de leurs idées cosmogoniques ou cosmographiques. Tout le monde sait qu'Homère faisait de l’île d'Ogygie la coupole du monde (1), si toutefois l’on doit interpréter autrement son expression d'oupæc bañrdoonç, et n'y voir qu'une image destinée à représenter l'ile d'Ogygie battue de tous côtés par les flots de la wer; les peuples anciens considéraient presque toujours leur propre pays comme étant le centre du monde, et ils employaient, pour le désigner, la dénomination de coupole de la Terre (umbilicus Lerræ) ; ainsi faisait Ézéchiel pour les montagnes d'Israël (2), et cette opinion se retrouve dans Péritsol, à une époque très-rapprochée de nous; ainsi-chez les Grecs, la ville de Delphes était placée par Euripide au centre des terres habitées, et
(1} Homère, Odyssée, chant 1°”, vers b2.
(>) Chap. XX XVIIL, v. 12,
«664 ) cette idée de coupole du continent se trouve reproduite dans Cicéron, dans Tite-Live, etc. Les Arabes l'avaient d’abord appliquée à la Mecque; d'après un passage de lhistoire d'Égypte de Schems-eddin - Mohammed -ben-Abissorour, cité par M. Quatremere (1), on voit que certains auteurs faisaient descendre de la coupole de la Terre les quatre grands fleuves : le Sihoun, le Djihoun, l’'Euphrate et le Nil; et la lettre de M. Letronne à M. de Humboldt (2) prouve que cette idée était bien antérieure aux Arabes. Masoudi était le premier, à notre connaissance, qui eût rattaché cette dénomination au point d’intersection du 90° degré de Ptolémée avec l'équateur; conformément au manuscrit que M. Quatremère possède des prairies d'or de ce célèbre écrivain du dixième siècle de notre ère (3), la coupole de la Terre était située au sud de l'Inde et de l’'Abyssinie , à égale distance du nord et du sud, des iles habitées 3 je La)| rai (Les iles Fortunées) et de l’extrémité de la Chine; et, si nous nous en rapportons au manuscrit dont M. Sprenger vient de publier la traduction à Londres, dans une tle dont il ne
(1) Ms. ar. n° 784, fol. 131 v° ; AI-Kharezmi, r. 241.
(2) De Humboldt, Histoire de la géographie du nouveau continent, t. IL, p. 118.
(3) Fol. 46.
( 665 }) donne pas, 1l est vrai, le nom (1); nous savons maintenant qu'Albatégni, à la fin du neuvième siècle, et Mohammed-ben-Musa-al-Khowarezmi, dès l’année 825, avaient émis la même opinion (2); il est aussi question de la coupole de la terre dans le manuscrit 519 de la Bibliothèque nationale (3) cité par M. Reinaud (4). — Jusque-là, nous ne voyons pas qu'elle ait été adoptée comme point de départ dans l’énonciation des longitudes; mais lorsque, plus tard, elle sert à désigner un premier méridien géographique, elle est appelée 4rine ou coupole d'Arine ps — y is.
Quelle est l’étymologie du mot Arine? existe-t-il réellement un pays, une ville ou une île de ce nom? est-ce Arine-Giàne, dans la province de Samarcande? est-ce une épithète de Balk, surnommée XAhobbet-al-Selam , la Tour du Salut, ou plutôt XAobbet-al-Islam, la coupole de PIs-
lamisme (5)? est-ce le Ranch 5\, des Arabes ou
Madagascar ? l'ile d’4rion fils de Neptune, ou tout
(1) Sprenger, ÆT Masudis Encyclopædia, ete., tom. I, pag. 196.
(2) Reinaud, #ntrod., pag. CCXXXIX, CCXLI et CDLXI.
(3) Fol. 105.
(4) Abou’lféda, L. c., tom. 1°", pag. 376 ; et Aboul-Hhassan, t. Il, av.-pr., p. 3, d’après le Seid-chérif-zein-eddin-Aboul- Hbassan-Al.
(5) Ou plutôt la metropole de l'islamisme, not. et extr.
( 666 ) simplement le mot persan arm » À, qui signifie premier? estce une corruption d'Ardn j\,s1 (la Perse) (1) ou d'Ougein 351 (2)? Les Orientaux l’auraient su et l’auraient dit. On peut trouver une très-grande ressemblance entre ur)! Ougein et .y,| 4rine; mais comment supposer que des géographes aient eu l’idée de transporter sur l’équateur l’ééiyn de Ptolémée, placée par 117° de long. et 20° de lat. Si les Indiens plaçaient sous le même méridien l'ile de Ceylan et Ougein, ils commettaient une erreur injustifiable, puisque cette erreur n'existait pas dans les tables grecques dont ils faisaient usage (3); et les Arabes, à leur tour, en donnant le nom d’Arine au point d’intersection de l’équateur avec le 90° degré de Ptolémée, n'auraient pas choisi une ville qui ne remplissait pas les conditions du problème, pas
plus Ougein que l'Écawà éuréproy situé par 3° 30'de
des manuscrits, t. XII, pag. 172, art. de M. Quatremère, pie Yi àa9 Ar UE pi &3. — Cordoue, Delhi,
Bagdad étaient ainsi appelées. — Voyez aussi Aboul-Hhassan, t. 1, p. 318.
(1) M. Reinaud (pag. cexxvn) nous apprend que l’Zrañest placé au centre du monde, dans un tableau emprunté au Modjmel-al-tevärykh. Voy. dans l’appendice l'extrait d’une lettre que M. le docteur Perron m'a adressée au mois de mai 1849.
(a) SPACCALT.
(3) Zd., p. cexxxvan.
( 667 ) lat. (1). Pour eux A4rine était le lieu d’une proportion moyenne dans les choses à Jia Je LAN, placé à une égale distance des deux pôles(2), et ils ne pouvaient songer à l'identifier avec aucune ville de l’Inde ou de l'Afrique orientale ; c'était un terme purement systématique, et en fait d’étymologie, nous ne serions pas éloigné de croire qu'il est d’origine grecque; il sert à représenter le point le plus élevé de la terre qui répond exactement au milieu du ciel. Pourquoi Arine ne serait-1l pas le mot dépuov, comme l'avait d’abord pensé M. Quatremere? ou si dans les manuscrits on lit : ourine, un dérivé d'odpavès (le ciel), de mecougdvnous (le zénith de Ptolémée) (3)? Ne vaudrait-il pas mieux voir dans Khobbet-Arine /« montagne d'Uranus dont parle Diodore, située dans une ile, à l’ortent de l'Afrique, et sur laquelle ce dieu de la Fable, tenant l'empire du monde, venait contempler le ciel et les astres? — Faut-il
supposer une fausse leçon, .,,1 & pour 2,35,
(1) Reinaud, éxtrod., p. cexzvr.
(2) V. le passage de Djordjani que nous avons cité dans le tome II de notre édition d’Aboul-Hhassan, Paris, 1835, #2trod. : Arine était pris par les Arabes dans le sens d’Équateur.
(3) Ptolémée, L. IT, c: 1 et 4, sur pecoupavnotc et xatà xopugfv.— Ms. ar. de la Bibl. nat., n° 1139, anc. fonds, fol. 14 v°. Nous avons nous-mêmes défiguré bien des mots arabes , Zenith de Semt-al-ras, 4miral d'émir-al-bahr, ete.
en supprimant l’article, à la maniere des Persans, et formant les deux lettres U du 5e mal écrit; ou doit-on lire 4dzrine ES ou Adrine W2)9, que Castell nous dit être le synonyme du XAhobbet (coupole) des Arabes? Ce serait ouvrir un champ indéfini aux conjectures. Quelle que soit d’ailleurs la véritable origine d’Arine, peu importe; il suffit que l’on sache bien que c'est le nom donné au point d’intersection du 90° degré de Ptolémée avec l'équateur, considéré comme coupole de la Terre, et adopté pour méridien moyen dans l’énonciation des longitudes terrestres. Nous en dirons autant de Kankader, Kankder ou Gangdiz, servant à désigner le point d’intersection du 180° degré de Ptolémée avec l’équateur. Puisque 4rine est le milieu de la coupole de la Terre, de cette demi-sphéere qui constitue chez les Grecs le continent et ses 180 degrés en longitude, pourquoi Xankader où Gangdiz ne signifierait-il pas {a porte de la coupole, Kanka =K$S étant pris quelquefois dans le sens de Khobbet et de Gibbositas? Préférera-t-on lire Lankdez ;5$3, le pays de Lanka, ou bien y verrat-on Catigara (1), ville que Ptolémée place à l’ex-
(1) Journal des Savants, 1841, pag. 608. M. Renaud, après avoir substitué Lankdessa à Kankader dans son édition du
texte d’Abou’lféda, traduit ensuite ce nom par Catigara; mais à cet égard nous ne pouvons être de son avis.
( 669 ) trémité orientale des terres habitables? Mais si vous consultez la plupart des manuscrits d’Abou’lféda (1), de Nassir-eddin-Thousi, de l’'Ayyn-Akbery, etc., partout vous trouvez Kankader, et dans les traités de géographie arabe les noms de Catigara (2) et de Kankader s’écrivent tout différemment (1,.xb5 et ,sXLS); d’ailleurs, Ptolémée met Catigara à 177 long. E. des iles Fortunées, et à 8° 30’ de latitude australe; les géographes arabes ne peuvent avoir cette ville en vue en parlant de Xankader sur l'équateur et à 180° de l'extrémité occidentale des terres habitables; ils auraient choisi plutôt Cocconagara (Koxxovéyxox), à laquelle Ptolémée donne 180° de longit., et qui offrirait plus de ressemblance avec le mot
Kankader que Catigara où Cuthaigora (3). Pour-
(1) Gildemeister , Scriptorum arabum de rebus indicis Loct, etc., p. 98 et suiv.
(2) Edrisi, trad. de M. Amédée Jaubert, tom. I, pag. 185 et 188.
(3) Que M. de Humboldt, analysant les écrits de Christophe Colomb {Hist. de la géographie du Nouveau Continent, tom. III, pag. 63), nous montre la liaison des idées de cet illustre navigateur sur le site du paradis terrestre vers La fin de l'Orient, avec celles des Pères de l’Église, et qu'arrivant au parallèle qui s'étend du cap Saint-Vincent à Cangara, il propose de remplacer Cangara par Catigara, cela se conçoit parfaitement; M. de Humboldt ne fait pas de cette substitution un point de doctrine; c’est ainsi qu'un peu plus loin il se de-
( 670 ) quoi, d’ailleurs, Xankader où Gangdiz ne serait-l point accepté dans son sens propre : la porte ou le chäteau du Gange (Gangothri)? Les anciens géographes de l’école d’Ératosthène, les Latins même du temps de Manilius (1), plaçaient l’embouchure du Gange dans l’océan Oriental, à lex: trémité des terres habitables. Hyde, au lieu de Kankader JS , ht Kankadiz ;SS ou Gangdz, Castellum Gangis, et il en fait un dés noms du paradis (2); nous ne voyons aucun motif de rien changer à la leçon la plus ordinaire des manuscrits, et le terme Kankader peut se justifier aussi bien que celui de Gades Alexandri, qu’on opposait au moyen âge au Gades Her: culis en les séparant par une distancé de 180°; ces expressions de Kankader où Gangdiz et de Gades Alexandri ont d’ailleurs entre elles des rapports qu’il serait trop long d'analyser ieï; élles touchent à des questions philologiques, fort cu-
rieuses à quelques égards, mais pour nous d’un
mande si l’ile ou la coupole d’Arin né serait pas, selon l'hypothèse d’un savant illustre, une des îles Bahrein dont Colonib aurait fait Bahrin, Ahrin, etc.
(3) Manilius, 1. 1v, v. 954, t. II, p. 88 de l’édit. de Pingré.
(2) Hyde, loc. cit., p. 1790.— Péritsol, Ztinera mundi, p. 34. Voyez aussi ce que dit M. de Humboldt, 1. c., t. HIT, pag. tm et suiv.; et M. Reinaud, d’après les traditions persanes, introd., Pag. GLXXIX.
intérêt secondaire. Ce qui nous importe, c'est qu’il soit Constant qu’ Arine et Kankader sont deux termes systématiques appliqués à des méridiens nettement déterminés, et que les Arabes avaient adopté un mode d’énonciation des. longitudes différent de celui des Grecs ; voilà des points établis; examinons mäinténañt si l’on doit en cherchér l’idéé primitive chez les Indiens.
Certains auteurs arabés, ne sachant comment éxpliquer le sens où l’objet des termes Arine et Kankader ou Gangdiz, trouvent plus comniode de renvoyer pour le mot de l'énigme aux traités cosmogoniques dés Indiens , et plusieurs savants se sont appuyés de leur témoignage pour süpposer que ceux-ci avaient inventé un nouveau système en géographie. Greaves, dont on ne saurait contester l'immense érudition, après avoir cité l'opinion d’Ali-Koshghi (1), dit positivement que les Indiens avaient adopté Kankader (Cancadora) pour premier méridien, en retotirnant le système de Ptolémée ; mais que ceci doit seulement $’en-
tendre du quinzième siècle, attendu que bien
(1) V. plus haut, p. 66r.
(672 ) longtemps auparavant ils comptaient leurs longitudes à partir de la ville d’Arim, dans l'Inde (1); il ajoute que les Arabes suivirent plus tard leur exemple; et, ce qui est à remarquer, le savant anglais fixe la position de la ville d’Arim à 90° des deux détroits, celui d’Hercule et celui d4lexandre, et à égale distance des deux pôles. Une telle détermination peut-elle s'appliquer à une ville de l'Inde? Il y a entre ces assertions une contradiction manifeste, dont Greaves ne cherche même pas à se rendre compte : il accepte, sans les discuter, les opinions émises avant lui, et n’approfondit pas la question. Voici donc Arine et Kankader servant chez les Indiens de premier méridien géographique. Mais ce n'est pas tout; et nous allons bientôt voir qu'on leur attribue l’adoption d'un troisième point de départ pour l’énonciation des longitudes.
Abou’lféda avait dit que, dans les idées des Indiens, il y avait aux quatre cadrans de la ligne équinoxiale, quatre lieux distincts, Djemkout, Roum, Kanka et l’antipode de Kanka. Kanka était la même chose que la coupole de la Terre ou
Arine, taä)\ » &S,et par conséquent situé au
(1) La ville d’Arir et d’Adrine est mentionnée dans Al- Makkari, trad. de M. de Gayangos, tom. 1°, pag. 81, et dans le ms. de la Bibl. nat. n° 584, anc. fonds, fol. 45 et suiv.
milieu du monde habitable. Si on lit Zanka au lieu de Xanka (1), comme on l’a proposé, ce sera le pays de Lanka ou l'ile de Ceylan, et cette interprétation se trouvera en concordance avec un passage du Dictionnaire de Wilson (art. Lanka), qui nous apprend que les Indiens avaient placé leur premier méridien dans lile de Zanka ou Ceylan ; 1 faut convenir qu'une telle hypothèse, par sa netteté même, semble au premier abord fort admissible; ce n’est plus cette confusion indigeste que nous avons signalée dans l'exposé de Greaves : que les Indiens aient placé leur premier méridien dans l’ile de Ceylan, et qu'ils aient précédé les Arabes dans cette modification apportée au système de Ptolémée, ou bien encore que dès les temps les plus anciens ils aient compté les longitudes géographiques à partir de Lanka, rien ne s'accorde mieux avec l'opinion que beaucoup de personnes ont aujourd’hui de leurs travaux scientifiques ; mais il faut des preuves à l’appui de cette supposition, et nous allons passer en revue une série de questions que la critique est en droit de soulever :
1° Le méridien de l'ile de Ceylan répond:il au méridien de la coupole de la Terre ou d’4rine,
(1) Journal des Savants, 18h41, p. 514 et 608.
identifiée avec Kanka (ou Lanka) dans les manuscrits ?
2° Peut-on substituer Lanka à la lecon de Xanka, lorsque les textes d’Abou’lféda n’offrent pas d'exemple de cette variante ?
3° Est:il certain que Kanka ou Lanka, coupole de la Terre, soit l’{/e de Ceylan?
4° Les Indiens ont-ils bien réellement placé leur premier méridien dans l’#e de Ceylan, et, subsidiairement, ont-ils jamais eu la pensée à priori de mesurer les distances géographiques par degrés de longitude?
Un examen rapide de ces diverses questions nous conduira à les résoudre négativement. |
1° Tous les manuscrits, sans exception, placent la coupole d'Arine à 90 degrés des deux extrémités (orientale et occidentale) du continent; cette position coïncide exactement avec le 90° degré de Ptolémée, qui passe entre l'embouchure du golfe Arabique et celle du golfe Persique, un peu à l’est de l’ile de Socotora. Si, d'après Abow’lféda, lon doit prendre Kanka comme synonyme de /a coupole de la Terre ou d’Arine, la situation de ces divers points doit être à peu près la même que celle des villes situées sur le 90° degré du géographe grec. En adoptant, il est vrai, le système de
quelques cosmographes de l'Orient, qui mettent
dix degrés de distance entre les îles Fortunées et. la côte occidentale de l'Afrique, et qui comptent les longitudes à partir de cette dernière limite (1), vous devez reporter de dix degrés à l’est le méridien d’A{rine ou de Kanka, qui traversera l’équateur au sud-ouest des îles Maldives ; mais de Pile de Socotora et des îles Maldives à l’île de Ceylan, il y a une distance très-considérable, que les Arabes, aussi bien que les Grecs, connaissaient parfaitement. Les nombreux renseignements que M. Amédée Jaubert a publiés, d’après Édrisi, sur la géographie de cette partie de l'Asie, ne laisseraient aucun doute à cet égard, s’il pouvait en exister la moindre trace dans quelques esprits; à plus forte raison les Indiens étaient-ils fort au courant de toutes les particularités qu’offrait la circumnavigation de l'ile de Ceylan, et ils savaient assurément quelle était la véritable étendue de cette ile, et sa situation exacte. Ainsi, dans l’'Ayynakbery, Sérendib est placé à 130° de long. E. des iles Fortunées, et à 12° de lat. N. On ne peut donc confondre Île méridien de Ceylan avec celui de la coupole de la terre où d’Arine, placé à 40° plus à l’ouest.
2° La lecon de Lanka, substituée à celle de
(1) Greaves, loc. cit.
tn > es»
Kanka, peut-elle ètre acceptée? Les raisons que nous avons alléguées pour démontrer qu'on ne devait pas lire Catigara, au lieu de Xankader, subsistent dans toute leur force, s’il s’agit de Lanka. Comment! tous les géographes arabes, tous les copistes qui se sont succédé, se seraient trompés au point de remplacer le /amn initial par un Æaf ({ par #), chaque fois que le même mot se présentait à eux, et 1ls n'auraient point expliqué les motifs de cette substitution! Abou lféda aurait été jusqu’à nous dire que Kanka devait s'écrire par un zoun entre deux #afs (un » entre deux Æ), et il faudrait lire Lanka! Cest une hypothese qu’il nous semble impossible d'admettre.
3° Supposons bonne, cependant , la leçon de Lanka : y a-t-il identité entre Lanka (coupole de la terre) et l’ile de Ceylan? Ni les Grecs, ni les Arabes, ni les navigateurs du quinzième et du seizième siècle, n’ont connu la dénomination de Lanka, appliquée à cette île, qui est toujours appelée Taprobane, Ceylan, ou Sérendib. Veut-on, avec les commentateurs de la carte catalane, faire de Tuprobane, Sumatra, et de Jana (par corruption), Lanka ou Ceylan? mais nous trouverions au moyen âge, dans les cosmographies et dans les ouvrages qui ont été publiés sur l’Asie orientale, quelque trace d’un nom dont la réalité n’au-
rait pas été contestée. Bien loin de là, l'idée de substituer Lanka à Ceylan où à Sérenlib est une idée toute moderne; on la voit se glisser assez généralement au milieu des annotations que les géographes de nos jours joignent aux anciens traités, où il est question de l’Inde et de son archipel; mais il faut se tenir en garde contre des assertions hasardées, qui ont cours parce que personne ne songe à les approfondir; et nous allons montrer que l’application du nom de Zanka, coupole de la terre, à Vile de Ceylan, repoussée par les documents de toute nature qui nous ont été transmis par les écrivains du moyen âge, l’est également, si l'on interroge les indianistes, par les monuments que nous ont révélés les admirables études faites sur le sanscrit depuis un demisiècle; il en sera de même d’un premier méridien géographique placé par les Indiens dans l'ile de Ceylan ; ce sont bien plutôt des conjectures que des faits établis; et le passage suivant, que nous empruntons au mémoire inédit de M. E. Burnouf, sur la géographie ancienne de Ceylan, dans ses rapports avec l'histoire de cette tle, et dont ce savant nous a permis de faire usage, le démontre clairement :
« Une circonstance remarquable, dit M. E. Burnouf, dans « la géographie ancienne de Pile de Ceylan, c’est le nombre
«et la diversité des noms sous lesquels cette île a été connue « de toute antiquité ; les poëmes mythologiques des Brahmanes « de l’Inde septentrionale l’appellent Lanka ou Langka (Lan- « kâdäpa, île de Langkä), et sous ce nom elle occupe une place « considérable dans l’histoire héroïque de Rama, qui passe « pour en avoir fait la conquête; selon le plus grand nombre « d’autorités, le nom de Langka est, à proprement parler, ce- « lui de la ville capitale où résidait Râvana, et ce n’est que « par extension qu’on l’applique à l’île entière. D’autres pen- « sent, au contraire, que Langka n’est pas Ceylan, mais une «île voisine qu’on peut apercevoir des côtes de Ceylan. Cette « divergence d'opinion, jointe à la grandeur démesurée et à la « position très-méridionale de Langka, selon les Brahmanes, « a fait croire à Wilford que Langka était la presqu’ile de « Malacca, dont le nom peut n’être qu’une altération de celui « Mahä-Langkä, la grande Langkâ; mais ce rapprochement, « qui paraît être favorisé par la ressemblance des mots Laccä «et Langhä, n’est pas appuyé d’assez de preuves pour qu’on « puisse l’admettre sur la seule autorité de Wilford, qui la « donne sans citer aucun texte. Sans chercher si loin l’île de « Langka, on peut remarquer que la tradition singalaise sup- « pose que la ville capitale de Ravana était placée dans l’in- «tervalle qui sépare Manar de Tutacorin, sur une portion « de terre qui passe pour avoir été submergée par la mer, « lorsque l’île de Ceylan fut séparée du continent indien. — « Rapprochée de lopinion de ceux qui croient que Langka « n’est pas Ceylan, mais bien une île visible de Ceylan, cette «tradition donne à penser que Langka désignant, dans le « principe, la capitale de Ravana, était une ile voisine du con- « tinent indien, ou un lieu situé dans la partie septentrionale « de l’île de Ceylan, et dont le nom aura été appliqué plus « tard à la totalité de l'ile.
« Mais il n’est pas aussi facile de concilier ces témoignages «avec l’opinion.des géographes indiens qui font passer leur premier méridien à Langka. En effet, comme ce méridien passe aussi par Oudjein (anciennement Udjdjayani), Langka, « selon cette projection, doit être reportée à l'ouest de Cey-
ES
« lan. Pour sauver cette difficulté, les Brahmanes pensent « que Langka avait autrefois une plus grande étendue vers « l’ouest que n'en à Ceylan de nos jours; et ils vont jusqu’à « dire qu’elle embrassait la douzième partie de l'équateur. Une « opinion aussi erronée n'aurait pas le droit d'occuper la cri- « tique, si elle ne rappelait celle des anciens, qui ne possé- « daient que des notions peu exactes sur l’étendue de Ceylan, « quand. ils l’exagéraient, comme Ératosthène et Hipparque, « de l’est à l’ouest, ou, comme Ptolémée, du nord au sud. Le « rapprochement permet de supposer ou que les Brahmanes «ont emprunté cette opinien aux Grecs, ou que les anciens « voyageurs, dont les données ont été mises en œuvre par les « géographes d'Alexandrie, avaient rapporté de l’Inde cette « notion sur la projection de Ceylan. »
On voit déjà, par ce qui précède, combien il faut mettre de circonspection dans l'examen des traditions anciennes ; les Brahmanes eux-mêmes sont obligés d'arriver aux plus étranges allégations pour leur donner un air de vraisemblance; au milieu des incertitudes qu'elles présentent, il est donc bien difficile d’asseoir une opinion définitive. M. E. Burnouf l’a parfaitement senti, et les doutes qu'il exprime devaient être partagés par tous les indianistes ; non-seulement on les retrouve dans l’ouvrage de M. Langlois (1), mais Wilson, dans son dictionnaire (2), expose les mêmes sentiments. L’illustre Anglais nous apprend, il est vrai, que Lanka est l'ile de Ceylan,
(1) M. Langlois, Théatre indien, tom. Il, pag. 428. (2) Wilson’s Dict., 1° édit, pag. 478, art, Lankä,
( 680 ) et que les Indiens font passer par Lanka leur premier méridien; mais il ne renvoie à aucun texte pour justifier cette supposition, qui reste tout à fait isolée et ne se rattache à aucune autre citation. Que dans les poëmes mythologiques des Brahmanes, le nom de Lanka ou Langka, qui est, à proprement parler, celui de la capitale de Ravana, soit étendu quelquefois à l'ile de Ceylan, cela ne prouve nullement que ce nom ait du être adopté généralement dans l'Inde; il faudrait savoir d’ailleurs à quelle époque cette dénomination a été introduite dans l’usage, et si elle a pu arriver à la connaissance des Grecs et des Arabes. Sans aller aussi loin que le colonel Sykes sur l’antiquité présumée du brahmanisme et du bouddhisme, nous croyons qu'il y a certainement ici confusion et de temps et de lieux. Il serait plus sage de laisser dans les écrits héroïques des Brahmanes, les noms supposés de Ceylan (1), et surtout de renoncer à l’idée de faire passer dans cette ile, à une époque ancienne, un premier méridien géographique. Séparons complétement Lanka, que nous persistons à lire Kanka avec les
(x) Voy. dans Ritter, t. V, p. 431; VI, 64, 257-266, plusieurs passages qui nous ont été indiqués par M. de Humboldt. Voy. aussi le Mahavansi, éd, Uphañ. Lond., t. I, p. 5, 67,
Arabes, ou la coupole de la terre, de Lanka ou Ceylan, et déjà nous verrons poindre la lumière. Cette coupole, ou, comme l’appelle Abou’lféda, l’éle de Kanka, est située à l’est de l’île de Soco- : tora, ou beaucoup plus près des îles Maldives, si l’on prend pour point de départ la côte occidentale de l’Afrique, au lieu des îles Fortunées. Voilà cette ile, qui n’est pas Ceylan, mais que les commentateurs supposent être visible de Ceylan ; on n’a pas besoin de donner à l’île de Ceylan cette étendue démesurée qu’elle n’a jamais eue du côté de l’ouest, pour expliquer nn fait qui se traduit de lui-même; il est aussi inutile d’invoquer les erreurs d'Ératosthène, d’Hipparque et de Ptolémée, pour justifier celles qu’on attribue, bien à tort, aux Indiens. Certainement, ceux-ci ont pu se tromper sur la configuration de l’ile de Ceylan; mais lui assigner une étendue de 30 degrés de longitude ( 12° partie de l'équateur), ou pres de 750 de nos lieues, c’est une supposition, nous devons le dire hautement avec M. E. Burnouf, qui n'est pas digne d'occuper la critique,
4° Nous n’avons pas heureusement besoin d’attribuer à l’Inde ancienne des notions qui auraient échappé, non pas seulement aux Grecs, mais aux Arabes conquérants de l’Asie orientale, et plus
tard aux Portugais eux-mêmes; Wilson, qui, dans
son dictionnaire, admet Kanka comme l'ile de Ceylan et comme le point de départ du premier méridien des Indiens, consacre aussi un article spécial à Kanka ; il nous dit que les Indiens avaient adopté la dénomination de Kanka pour représenter l’une des dix-huit divisions de la terre habitable (ces dix-huit divisions ne sont probablement autre chose que les 180 degrés de Ptolémée divisés par dix); et il nous donne les, noms de la plupart de ces dix-huit divisions (1),.qui paraissent former la base de la géographie indienne, et qui ne sout, comme nous l'a fait observer M. Letronne, qu’une application des décans astronomiques à l'équateur, par conséquent une idée grecque; et ce qui est bien digne de remarque, c’est que les ouvrages indiens, cités par Wilson à la suite de ses indications géographiques, sont tous modernes; c’est le Medin: Cosha, c’est le Sabdamala, composés postérieurement au douzième siècle (2); c’est surtout le Sabdaretnavali,, écrit en 1666, il y a cent soixante et seize ans (3).
C'est qu’en effet, il faut le dire, on ne doit point chercher chez les anciens Indiens, non plus que chez les Indiens du moyen âge, un système de
1) Wilson's Dict., p. 143, 172, 296, 1036, 1044, 104b, ete.
(2) Wilson’s Dict., p. xxIx et xxx VI.
(AUTANT Ne sr:
( 683 ) géographie générale nettement déterminé, et qui leur appartienne en propre. La difficulté de tirer des géographes grecs aucun résultat satisfaisant sur l’état de l’intérieur de l'Inde dans l'antiquité, avait fait croire qu'on ne pourrait parvenir à le connaître que par les traités que les Indiens ont conservés en langue sanscrite, pourvu toutefois que les fables et les allégories qui forment la majeure partie de ces ouvrages, ne Îles eussent pas rendus trop obscurs, ou peut-être inexplicables ; mais c’est une espérance à laquelle il paraitrait qu'il faut aujourd'hui renoncer. Les Indiens ont eu d’habiles philosophes, mais là se borne leur gloire; si les sciences leur avaient dû de véritables progrès, assurément la géographie aurait été l’objet de leurs études, et ils l'ont entièrement négligée. Les notions éparses que l’on trouve même dans les Pouranas, dont la date n’est pas très-reculée (1), sont jugées bien séverement par les indianistes eux-mêmes, puisque Ward (t. IT, p. 449) les déclare utterly contemptible, tout à fait à dédaigner; et Wilford, qui s’en est occupé spécialement, n’en a rien pu tirer d'intéressant. Les Indiens mesuraient sans doute les distances par journées de marche, ou par coss
(1) M. Langlois, Thédtre indien, tom. IT, p. 443.
ou corou (1), mais la géographie, prise comme science, d’un point de vue général, leur a été toujours inconnue; ni Arine, ni Kankader, ni Lanka, ne leur ont servi de premier méridien pour l’énonciation des longitudes terrestres; il fallait que les écrits des Grecs et des Arabes leur parvinssent, pour qu'ils sermassent leurs ouvrages d’indications bien imparfaites encore, ainsi qu’on peut s'en convaincre par la lecture du grand mémoire de Wilford (2). On peut donc leur demander des descriptions de lieux, des détails sur les mœurs et les coutumes de leur pays; mais non des positions exactement déterminées au moyen d'observations astronomiques. Ils ne faisaient point usage de degrés de longitude, et n’avaient point de premier méridien spécial pris dans la contrée qu’ils habitaient, puisque dans la table géographique de lAyyn-akbery, au seizième siecle, le point de départ des longitudes est encore celui des Grecs, c’est-à-dire, les îles Fortunées.
Si nous admettons, d’ailleurs, l’antériorité des Arabes sur les Indiens, la question s'éclaircira d'elle-même.
Les Arabes substituent au méridien des îles Fortunées un méridien moyen, la coupole d’Arine,
(1) D’Anville, Traité des Mesures itinéraires, p. 145 et suiv. (2) Asiatic researches, tom. VIIE, p. 376 et suiv.
( 685 ) dont on fait une ville, une île, etc. Ils disent, de plus, que les Indiens comptent les longitudes à partir de l'extrémité orientale du continent, en un lieu appelé Kankader où Gangdiz; les Brahmanes sont bien embarrassés pour expliquer des notions qui devraient leur être familières et qu'ils ne peuvent comprendre; ils savent très-bien qu'une distance très-considérable les sépare de l'océan Oriental, de ce lieu appelé Kankader ; comment auraient-ils été chercher leur premier méridien géographique dans des pays qui leur sont inconnus ? Aussi repoussent-ils hautement une semblable assertion ; l’identité d’Arine avec Kanka ou Lanka, coupole de la terre, leur paraît non moins singulière , et l'analyse du mémoire de Wilford, cité plus haut, montre dans quelle confusion ils sont tour à tour entrainés. Voyant que Xanka est représenté comme étant la coupole du monde (1), ils pensent que ce doit être le Gange. Le Gange coule au milieu de l'Inde, qui, dans leurs idées cosmogoniques, a toujours été le centre de la terre habitable. Cette opinion est donc très-vraisemblable ; mais la coupole du monde est placée sur l'équateur, et les Indiens savent fort bien que l'embouchure du Gange est à une grande distance
(1) Aboul-Hhassan, t. IL, av.-prop., p. 3, citation d’Aboulféda.
de la ligne équinoxiale. Ils ne croient même pas que Kanka puisse être le Gange de l'île de Ceylan (1),car dans l’4yyn-4kbery, Ceylan, ou plutôt Sérendib , est située à 130 degrés des îles Fortunées et à 12 degrés de latitude nord; ils conservent donc Kanka comme terme systématique , ils en font l’une des divisions de la terre. Bien plus, frappés de l'opinion de quelques commentateurs qui veulent voir dans Xanka un ancien Indien très-savant, ils disent que c’est un faux Brahmane (2). Quant à Kankader où Gangdiz (la porte ou le château du Gange), situé à l’extrémité orientale des terres habitables, ils le remplacent par Yamakota (le Dyemhkout d'Abou’lféda), le chàteau d'Yama; et, attendu qu’'Yama est chez eux le régent du Midi, et non pas le régent de l'Est, ils ajoutent, comme M. Langlois nous l'a fait remarquer, qu'Yama et Kanka sont synonymes.
Mais à côté de Kanka nous voyons alors surgir la leçon de Zanka. Ward (3) nous apprend que les quatre points de la ligne équinoxiale sont Lanka, Siddheepoor, Romaka, à VO., et Yama- Kotee, à VE. — Lanka et Siddheepoor sont le
(1) I y a un fleuve de ce nom dans l'ile de Sérendib.
(2) À false Brahman, a Brahman pretended. — Wilson's Dict., art. Kanka.
(A TAlL p.56,
( 687 ) Kanka et l'antipode du Kanka d'Abou’lféda; on lit, dans le Xala-Sankalita (1), que Lanka ou .Lanca est un point imaginaire pris sur l’équateur, au sud-ouest de l’île de Ceylan (2); c’est une des quatre villes bâties, suivant la Fable, par Devatas, à 90 degrés les unes des autres, ainsi que de Soumerou et de Badaouanal, les pôles septentrional et méridional, dont les murailles sont d’or (3). Jusque-là, il est pas question de faire de Lanca l'ile de Ceylan. En outre, les Indiens prétendent que le méridien de ZLanca passe par quatre villes : 1° Lanca; 2° Rôhitaca ; 3° Avant; 4° Sannihita-Saras (4), et que Avanti n'est autre que la ville d'Ougein, dans le pays des Mahrattes (5). Nous voici bien loin de l'ile de Ceylan. Il y a plus : Zanca est considérée comme un point purement astronomique. Quand les planètes, au
moment de la création, commencèrent leur révo-
(1) Kala-Sankalita, éd. J. Warren, Madras, 1825, pag. 9. Voy. aussi le Mémoire de Whish, p. 71, Trans. of the Lite. soc. of Mudras, part. 1, 1827.
(2) Romaka, qui est une locution arabe, devient dans le Kala-Sankalita Bornacoti, et FYamacota, Yavacoti.
(3) Recherches asiatiques, rad. de Labaume, t. IT, p. 306, 332, etc.; t. 1°", p. Lxx1u1, 68, 69, 70, 103 et 104.
(4) Zd., t. A, p. 305; on lit dans le Kala-Sankalita, |. c. : The meridian of Lanca is supposed to pass through Avant... being Ujjayini now called Oogein, etc.
(5) Recherches asiatiques, À. c., p. 272.
lution, une ligne droite tirée du point équinoxial Lanca par le centre de la terre, aurait atteint la première étoile du Bélier, en passant par le centre du soleil et des planètes (1). Par /agnas de Lanca, on entend les points de l’équateur qui se lèvent respectivement avec chaque trentième degré de l'écliptique, compté du Bélier dans une sphère droite (2); et si l’on se rappelle les recherches de M, Letronne sur les constellations zodiacales, on reconnait encore là une preuve que l'astronomie indienne est celle d'Hipparque et des Arabes. Voici donc Zanca identifié avec o du Bélier; c'est un premier méridien céleste : cependant on trouve dans les poëmes mythologiques de l'Inde que Lanka est un des anciens noms de l'ile de Ceylan, et Legendre (3) cite en tête d’une table de la longitude de la lune : Différence en longitude du premier méridien qui est au milieu de l'ile de Ceylan pour Tirvalour, à 4 lieues à l’ouest de Negapatnam, ville maritime aux Hollandais, sur la côte de Coromandel ; de Lanka on fera lile de Ceylan. Mais ces indications toutes modernes ne
(1) Recherches asiatiques, À. c., p. 315 et 316.
(2) Jd., id, — Voy. aussi t. T1, p. 306, sur le nom de Sälmata appliqué à l’île de Ceylan.
(3) Legentil, Voyage dans les mers de l'Inde, tom. K°,
p. 279.—Delambre, d’après Bailly, 4stron. anc., t, 1, p. 40h, 168, etc.
prouvent en aucune maniere que les Indiens aient eu un premier méridien géographique. Jamais Lanka ou Kanka (point équinoxial, coupole de la Terre, ou terme astronomique) n’a été identifié réellement au moyen âge avec Ceylan, et sur ce point tous les indianistes seront de notre avis; un passage cité par M. Reinaud lui-même le prouve clairement (r).
Les Indiens n'ont point eu de méridien moyen pour l'énonciation des longitudes terrestres ; et assurément ce n’est pas chez eux que les Arabes ont trouvé leur premier méridien d’Arine. Et nous pouvons dire hardiment que les grands travaux entrepris dans ces derniers temps sur la langue sanscrite, travaux qui nous ont donné une idée très-complète des richesses littéraires que les Anglais ont recueillies dans l’Inde, ne sont pas de nature à faire espérer qu’il puisse être rien changé à ces conclusions.
. Une dernière hypothèse reste à examiner : les Arabes n'auraient-ils point emprunté aux Grecs
leur méridien de KhAobbet-Arine ?
(1) Zntrod., p. cexxxvur. D’après M. l'abbé Guérin, c'est le nom de Sala, Zxhat (Ceylan), que l’on donnait à l'ile de Taprobane.
La coupole d’Arine, placée sur l'équateur à 90 degrés des extrémités orientale et occidentale du continent, représente un méridien central; elle coïncide avec le 90° degré de Ptolémée. Cette idée d’un méridien central ne pourrait-elle pas appartenir (1) à Ptolémée lui-même, qui aurait distribué dans un ordre symétrique toutes les parties du monde habité autour d’un méridien central, figuré par une ligne droite au milieu de la projection, c’est-à-dire à égale distance des deux extrémités de la terre?
Si l’on considere, en effet, la carte de Ptolémée dressée par Gosselin, on voit que le méridien qui passe par le 90° degré est un méridien central, puisque le géographe grec admet 180 degrés pour les terres habitables de l’est à l’ouest; c’est ainsi que dans leurs cartes générales ou partielles, Moletius, Bertius et autres ont toujours soin d’indiquer le meridianus medius qu'ils ont adopté, que ce soit le 36°, le 50° ou le 74° degré, etc. Chaque carte a son méridien central; mais il n’y a dans ce fait aucune intention scientifique. — Ptolémée,
(1) Journal des savants, 1841, p. 516 et suiv.
dans la confection de sa carte, a-t-il pris le 90° degré pour base de son système géographique ? y a-t-il rattaché les longitudes soit orientales, soit occidentales, par suite d’une comparaison raisonnée de tous les documents qu'il avait sous les yeux? l’a-t:1l considéré, en un mot, comme devant être le point de départ de son travail? Voilà la question.
Les anciens nous ont laissé pour les déterminations géographiques des monuments d’une valeur inestimable : ce sont leurs itinéraires (1). Marin de Tyr, sans parler de Posidonius, entreprit de composer avec ces itinéraires une géographie générale, et il renferma toute la longueur du continent entre deux méridiens extrêmes, dont le premier passait par les {les Fortunées, et le dernier par Sera et Thinæ; ces méridiens, selon lui, étaient éloignés l’un de l'autre de 225 degrés.
Ptolémée vint ensuite : il réduisit les 225° de Marin de Tyr à 180°. S'il avait voulu faire une œuvre nouvelle et vraiment scientifique, il aurait étudié les travaux d’Ératosthène et de Strabon:; il les aurait comparés à ceux de Marin de Tyr, et, se formant une opinion personnelle d’après les rectifications qu'il eût apportées aux tables de
(1) Voyez M. Walckenaer, Géographie des Gaules, t. TIT,
introd.
ses devanciers , il se serait écarté du chemin frayé; puis, adoptant un méridien central pour premier méridien, À aurait distribué les longitudes à l’est et à l’ouest, en s’attachant à corriger le plus grand nombre d'erreurs possible; lon aurait pu dire alors que « son esprit éminemment ordonnateur n'avait pu consentir à employer les éléments qui se trouvaient à sa disposition, qu'après une nouvelle discussion, dirigée avec toutes les connaissances mathématiques et astronomiques qu'il possédait (1). »— Mais ce n’est pas ainsi qu'il a procédé, et nous allons voir combien il est resté au-dessous du rôle qu'on voudrait lui faire jouer.
Ératosthène est le premier, parmi les Grecs, qui ait réduit en système la description du globe. Ses connaissances particulières en géographie et celles de son siècle étaient très-bornées ; mais il paraitrait qu'il avait à sa disposition des matériaux d’une exactitude assez remarquable. En effet, il avait porté à 126° 7° 34" l'intervalle compris entre le cap Sacré et l'embouchure du Gange, ce qui ne donne qu'une erreur de 26° 43° 49”; et, persuadé que le Gange se jetait dans la mer Orien-
tale, il pensait que là se trouvait la limite extrême
(1) Journal des Savants, 1841, p. 516.
du continent. Marin de Tyr vint ensuite; il ajouta aux terres habitables du côté de l'Orient, l’Inde au delà du Gange; mais exagérant les fausses évaluations d’Ératosthène sur la longueur du continent, il compte 145° des {les Fortunées à embouchure du Gange, et 80° entre le Gange et Thinceæ.
Si Ptolémée, au lieu de conserver l'opinion de Marin dans la partie la plus essentielle de son ouvrage, s'était efforcé d’en faire ressortir linexactitude par la comparaison des monuments, on aurait pu dire assurément qu'il avait discuté avec le
plus grand soin tous les systèmes et signalé leurs différences , avant d'adopter lui-même une marche nouvelle et régulière ; mais sil s’est contenté de reproduire les données les plus inexactes, sans y rien changer, si, en se présentant comme le restaurateur de la géographie, comme ayant en quelque sorte recréé la science , il admet les erreurs de ses devanciers, cette maniere de procéder, sans aucun doute, ne pourra s'appeler diseuter, car on ne discute une opinion fausse que pour y apporter quelque correction; et lorsqu'on adopte purement et simplement des erreurs consacrées, on s’en rend personnellement responsable, et l’on peut être accusé à juste titre de manquer
de critique.
Eb bien, Ptolémée n’apporta aucune modification aux principales longitudes que Marin de Tyr avait fixées depuis les îles Fortunées jusqu’au promontoire Cory de l'Inde, qu'il laissa à 125° 20° du premier méridien. Quant aux 100 degrés que Marin ajoutait pour l’espace compris entre le promontoire Cory et Thinæ, le géographe d'Alexandrie les réduisit à 54° 4o', en se servant des mêmes itinéraires que son devancier, mais en resserrant les distances d’après les déviations de la route, dont on n'avait pas, disait-il, tenu | compte avec assez de précision, et de manière à former un nombre rond de 180 degrés pour toute l'étendue du continent; rien, d’ailleurs, n’était changé aux indications premières, soit pour les degrés de longitude à l’ouest du 90° degré jusqu'aux f/es Fortunées, soit pour les degrés de longitude à l’est jusqu’au cap Cory; et ce 90° degré de Marin devenait le 90° degré de Ptolémée, sans que les positions voisines fussent en aucune façon modifiées : on ne peut donc trouver dans un pareil travail l’idée d’un méridien central pris pour base de tout le système; et si Ptolémée a donné à l'étendue des terres habitables 180°, c’est-à-dire la moitié du globe, on ne saurait reconnaître dans cette détermination une pensée scientifique.
Il y a plus : à la fin du second livre de son
Almageste, Ptolémée, en parlant de la situation des villes Les plus remarquables de toutes les contrées, suivant leurs longitudes et leurs latitudes calculées d'après les phénomènes célestes observés de chacune de ces villes, ajoute que c’est au méridien d'Alexandrie qu’il rapportera ceux des autres points de la surface terrestre; il n'aurait certainement pas manqué de substituer son méridien central au méridien d'Alexandrie, s’ils’en était servi dans la confection de sa carte, ou du moins d’en parler quelque part. S'il place Alexandrie à 66° 30’ de longitude à l’est des fes Fortunées, cette évaluation fractionnaire ne vient pas de la distance angulaire qu’il admettait sans doute entre cette ville et le méridien qu'il avait choisi pour placer son 90° degré intermédiaire entre les extrêmes, mais des déterminations de Marin de Tyr, qu'il ne copie que trop servilement jusqu'au 125° degré.
Ge n’est pas à dire, pour cela, que nous soyons injuste envers Ptolémée; 1l est bien loin de notre intention, on peut le croire, de nous montrer ingrat à son égard, et personne plus que nous n'admire le vaste édifice auquel il a attaché son nom; son Traité de géographie est, pour lhistoire de la science, un monument aussi important, dans sa spécialité, que l’Almageste. S'il avait pris
pour guide Marin de Tyr, il avait du moins rejeté
( 696 ) ses cartes à projection plate, pour adopter la méthode d’Hipparque, dans laquelle tous les méridiens et les parallèles sont représentés par des portions de cercle qui, à leurs points de rencontre, doivent se couper à angles droits; et les meilleurs géographes emploient, encore aujourd’hui, cette projection, pour décrire les parties du globe comprises entre l'équateur et le pôle. Mais à quelles erreurs ne s'est-il pas laissé entraîner sur les traces de Posidonius et de Marin de Tyr! bien qu’il füt, selon la réflexion de Gosselin, entouré de tous les secours que son siècle pouvait fournir. Les ouvrages d’Ératosthène et d'Hipparque existaient encore, ainsi que ceux où les marches d'Alexandre et de Séleucus étaient tracées; ilavait, de plus, les journaux d'une navigation répétée le long des côtes de l'Inde, et des itinéraires qui détaillaient une route à travers le continent, depuis la Macédoine jusqu’à la Sérique, bien au delà des sources du Gange; ainsi, il pouvait avoir une idée assez exacte des distances de PAsie; il était même impossible que son opinion différat beaucoup de celle d’Ératosthène sur l'intervalle qui devait se trouver entre les principaux points qui lui étaient connus. Pourquoi donc les erreurs de Ptolémée sont-elles bien plus fortes que celles d'Ératosthène ? 11 met 146 degrés d'intervalle
( 697 ) entre le cap Sacré de l’Ibérie et l’embouchure orientale du Gange; il s’est, par conséquent, trompé, d’après nos observations modernes, de 46° 36’ 15" (1). Rejetant bien loin les évaluations d'Ératosthène, pour suivre fidèlement celles de Marin de Tyr, il donne à la Méditerranée vingt degrés de plus qu’elle ne doit avoir. Aurait-il méconnu, comme on le lui a reproché, l'étendue qu'il devait assigner au degré de longitude ? A-t-1l eu le seul tort de substituer à la graduation qui embrassait 700 stades par degré, celles de 500 stades? M. Walckenaer, dans son /ntroduction à l'analyse géographique, que nous avons déjà citée, a passé en revue les différents modules employés par les peuples de l'antiquité, et recherché avec soin la valeur du stade; et l’on voit, par ses remarques, combien il faut tenir compte de la diversité des mesures anciennes. Mais quelles que soient les difficultés qu’un tel travail présente, on reconnait qu'il est indispensable, et qu’il faut revenir aux itinéraires, le compas à la main, lorsqu'on étudie Ptolémée , ou s'appuyer sur la découverte d'inscriptions authentiques. Les erreurs du géographe d'Alexandrie sont évidentes; au lieu de se’
rapprocher, avec Ératosthène et Strabon, des dé-
(1) Gosselin, Géogr. des Grecs analysée, p. 120 et suiv,
terminations modernes, il s’en écarte démesurément, Par un renversement de principes encore plus étrange , tandis qu’il parait réduire les degrés de longitude à 5oo stades, comme le dit Gosselin, il conserve 700 stades pour les degrés de latitude, et au lieu de chercher, par une discussion intelligente, à se rendre raison des contradictions de ceux qui l'ont précédé, et d'adopter pour sa carte les données communes sur lesquelles ces géographes se sont habilement appuyés, il exagère leurs fausses appréciations et altère de plus en plus la vérité.
Nous avons voulu montrer, par l'exposé de la marche suivie par Ptolémée dans la composition de son Traité de géographie et des erreurs fondamentales qu'il n'avait pas su reconnaitre, qu'il n'avait point eu l’idée de prendre comme base de son système un méridien moyen, et qu'il n'en avait pas même eu besoin. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce sujet. Quant à la détermination du méridien terrestre à lorient de Paris, qui coincide le plus approximativement avec le 90° degré de Ptolémée, par une moyenne prise entre cerjaines positions choisies, soit dans la table d’Aboul-
Hhassan, soit dans les Tables grecques (1), elle
(1) Journal des Savants, 1841, p. 518 et suiv.
( 699 ) repose sur des éléments variables, incertains, et par conséquent une semblable évaluation est tout à fait arbitraire et véritablement indigne de la science. Le géographe grec dit positivement que le Syagros extrema est à 90° de longitude des iles Fortunées ; en identifiant cette position avec celle qui lui est assignée par les cartes modernes, nous voyons que ce méridien coïncide avec 54° 8° E. de Paris, selon les uns (1), et avec 56° 46’ selon les autres (Mercator, d'Anville, etc.); on pourrait prendre également comme point de comparaison l'ile de 7ylus ou d'Aracia, dans le golfe Persique, les villes d’Ionaca, de Batthina, de Chorodna ou de Parta, échelonnées à différentes latitudes sur le 90° degré de Ptolémée; mais extraire de la table de ce géographe sept positions entre 70° et 93° de longitude, et tout en reconnaissant que quelques-unes ne s’identifient pas exactement avec les positions modernes que l’on donne (den, par exemple, avec 4rahiæ emportum, le cap Sandra avec le Syagros extrema, etc.), conclure de la moyenne de ces sept évaluations entachées d'erreurs, la position physique absolue du 90° degré de Ptolémée, et la fixer à 53° 14° 45" de lon-
gitude orientale du méridien de Paris, voilà de
(1) Journal des Savants, L, cit., tableau À,
( 700 ) ces résultats que personne ne pourra Jamais accepter, puisqu'en multipliant les positions, ou en en réduisant le nombre, la moyenne n’est plus la même.
Ce qui précède suffit pour démontrer que Ptolémée n’avait attaché aucun caractère scientifique à son 90° degré, et qu'il ne lui était point venu à l'esprit de le prendre pour point de départ de ses longitudes comme méridien moyen.
Mais l’idée de ce méridien, inutile à Ptolémée, devait-elle devenir nécessaire aux Arabes pour leurs déterminations géographiques? Oui, sans
doute, et c’est ce que nous allons démontrer.
Lorsque les successeurs de Mahomet se furent rendus maitres de l'Afrique et de l'Espagne aux septième et huitième siècles de notre ère, les communications entre Alexandrie, Tanger et Tolède devinrent fréquentes. L'établissement du khalifat ommiade de Cordoue n'interrompit en aucune manière les relations entre l'Espagne et l'Afrique, et les diverses dynasties qui se succédèrent dans cette dernière contrée depuis l'Égypte jusqu’au Magreb , contribuerent à multiplier les rapports
des populations musulmanes le long des côtes de
( 7Oi )
la Méditerranée, en decà et au delà du détroit.
On sait qu'à la fin du neuvième siècle, et particulièrement vers le milieu du dixième, les sciences cultivées avec le plus grand succès en Orient, depuis le khalifat d’Almamon, commencèrent à se répandre dans les pays occidentaux; le Caire et Alexandrie, Fez et Maroc, Tolède, Cordoue, Séville, devinrent les foyers d’une activité littéraire qui s’étendit à presque toutes les branches des connaissances humaines. Nous avons exposé ailleurs le résumé des travaux astronomiques de l’école de Bagdad, et nous avons suffisamment établi que les Arabes s'étaient non-seulement approprié la science des Grecs, mais encore qu’ils avaient ajouté d'importantes découvertes à celles de leurs devanciers; en géographie, leurs progrès ne furent pas moins réels. Maîtres du littoral de la Méditerranée , ils purent reconnaitre de bonne heure, soit par leurs observations astronomiques, soit par la détermination de nouveaux itinéraires, soit par la comparaison des écrits d'Ératosthène, de Strabon et de Ptolémée (1), que l'étendue donnée par le géographe d'Alexandrie à la mer Intérieure de l’ouest à l’est était beaucoup trop considérable, et, de plus, qu'il s'était glissé les plus
(1) Voyez sur ce point M. Letronne (Journ, des Savants, 1831, p. 54 et suiv.).
graves erreurs dans les distances intermédiaires. l’école de Tolède, car, selon toute apparence, c’est là qu'il faut chercher le point de départ des modifications apportées aux longitudes de Ptolémée; l’école de Tolède, disons-nous, appliqua probablement les premières corrections aux villes d’Espagne, et indépendamment des erreurs qu'elle eut à rectifier dans leurs positions relatives, elle adopta une constante de 17° 30° ajoutés aux déterminations de Ptolémée ; ce qui donnait raison, à quelque différence près, des 20 degrés que le géographe d'Alexandrie attribuait de trop à la longueur de la mer Intérieure. Le premier méridien se trouvait donc reporté fort au delà des iles Canaries du côté de l’ouest, et l’on établit entre ce méridien ou occident vrai, et le méridien des îles Fortunées ou occident habité, éloignés l’un de l’autre de 17° 30’, la distinction dont nous avons parlé plus haut d’après les Tables Alphonsines.
Mais une objection, assez spécieuse au premier abord, s'offre naturellement. Si les Arabes occidentaux réforment les longitudes de Ptolémée en se servant d'une constante de 17° 30', le premier méridien placé par le géographe grec aux iles Fortunées, et les positions que donnent ses
Tables, doivent être reportés à l’ouest de 17° 30; ? ?
( 703 ) son 90° degré devient 72° 30', et la correction est tout à fait illusoire. Tel est le raisonnement que bien des géographes paraissent avoir fait, et il en est résulté que la ville d’Arim ou la coupole d’Arine, dont la position coïncidait avec le go° degré de Ptolémée, a été reportée systématiquement par plusieurs savants au 72° degré 30° à l'est des iles Fortunées (1), c'est-à-dire à 30’ du méridien de Tébènes (que nous avons cru être Tovin), indiqué par Chrysococca comme point de départ des longitudes chez les Persans; et c’est sans doute cette position occidentale rapprochée de Syène, qui faisait dire au cardinal Pierre d’Ailly
(1) On pourrait croire, à la vérité, que l’auteur des Tables Alphonsines place 4rèm sur le méridien de l'Arménie, dans la pensée que cette coupole d’Arine ou d’Arim west autre que l'Arménie elle-même. Nous savons en effet que ce pays tire son nom d’AÆram, et que toute sa partie orientale, possédée actuellement par les Persans et les Russes, est appelée dans presque tous les ouvrages orientaux modernes Aran Hbt Aranieh MAN et dans les livres Zends on trouve le nom d'Aeriano, qui est évidemment le même que celui d’Aran. (Saint-Martin, Mém. sur l’ Arménie, t. 1,"p. 270, 271). Mais en premier lieu les Arabes désignent toujours l'Arménie par le nom d’Arminiah ans), les Persans par celui d’Armeu 3h et, en second lieu, jamais ils n’auraient eu l’idée de mettre sur l'équateur, soit une province, soit une ville de l'Arménie, et dans toutes les tables géographiques la ville d’Arim, ainsi que l'ile et la coupole d’Arine, sont marquées par o latitude,
( 704 ) qu'Arim était une seconde Syene placée sur l'équateur (1).
D'un autre côté, comme les 17° 30° adoptés pour constante par les géographes arabes , faisaient coincider assez exactement le premier méridien avec les Açores, dont la position avait été déterminée par les Portugais, on a prétendu (Velsch (2) entre autres) que, par les iles Fortunées , il fallait entendre, non pas les Canaries, mais les Açores elles-mêmes ; et vers la fin du moyen âge, cette opinion a eu de zélés partisans. L’explication ne sera pas difficile. Les Arabes, en prolongeant de 17° 30’, c’est-à-dire jusqu'aux Açores, la partie occidentale du monde habitable, conservaient religieusement les 180 degrés de Ptolémée ; seulement ils faisaient entrer dans les 90 premiers degrés, 17° 30° pris sur l'Océan à l’ouest des îles Fortunées, qu'ils savaient être les iles Canaries, et non point les Açores. La Méditerranée se trouvait donc réduite d’une somme égale de degrés, et au moyen d’un raccordement
progressif qui se terminait avec le rivage oriental
(1) M. Reinaud suppose dans son Zatrod., p. xxx1Lv1, que la seconde Syene est l'Ecoivà éuropuv de Ptolémée. (2) Welsch, Comm. in Ruzname naurus, p. 42.
( 705 ) de la Méditerranée elle-même, on revenait aux longitudes de Ptolémée (1).
On comprend très-bien que les Arabes reportant leur premier méridien au delà des Canaries, et n'ayant plus qu’un point initial fictif, puisqu'ils ne connaissaient pas la position géographique des Açores, durent recourir à un méridien spécial, dont la situation füt généralement admise. Ils substituèrent donc aux iles Fortunées le 90° degré de Ptolémée, et comptèrent comme auparavant les longitudes, sans solution de continuité, de l’ouest à l’est, pour toute l'étendue du monde habité; on pourrait croire qu'ils ne le firent pas avant le douzième siècle, puisque Édrisi n’en parle pas dans son Traité écrit en Sicile vers 1130. Mais pourquoi adoptérent-ils le 90° degré du géographe grec et non le 180°, c’est-à-dire l'extrémité orientale du continent? Ils auraient dit, tout aussi exactement, après avoir appliqué à ces deux méridiens les termes systématiques de Khobbet-Arine (coupole d’Arine) et de Kankader ou Gangdiz : « Telle ville est à 20° à partir de l'occident vrai, à l’ouest de Kankader,» que : «Telle ville est à 20° à partir de l'occident vrai, à l’ouest de Khobbet Arine. » Mais ils s’en tinrent à cette dernière de-
er l,
(1) Aboul-Hhassan, tom. p. 317 el suiv. — Journal des
Savants, 1841, p. 602.
nomination, parce que les corrections qu'ils apportaient aux Tables de Ptolémée n’allaient pas au delà de la Méditerranée, et que leur occident vrai coincidait avec l'horizon de Khobbet-Arine : ce n'était point de leur part une ruse , une sorte de déguisement, comme on la avancé (1), mais une idée ingénieuse et d’une application facile. La marche suivie par les géographes arabes de Occident nous est suffisamment révélée par la T'able des longitudes d'Aboul-Hhassan ; et tout imparfaite qu’elle ait pu paraître, cette Table n’est pas seulement utile à l’histoire des sciences par lindication d'un mode particulier dénonciation des longitudes terrestres, elle nous donne, comme on le verra plus loin, la solution d’un des points les plus curieux de l'histoire de la géographie, en prouvant que les Arabes avaient reconnu l'erreur de Ptolémée sur létendue de la Méditerranée , erreur conservée par Sanson, et que de l’Isle a lun des premiers parmi les modernes cherché à corriger au commencement du dix-huitième siècle.
Il ne suffit pas de dire en effet que « les Arabes durent s’apercevoir de l’expansion disproportionnée de la Méditerranée, et chercher à rectifier les
évaluations si défectueuses des Grecs (2); » il faut
(x) Journal des Savants, loc. cit., p. 514, 607, ete. (2) Zd., id., p. 602.
(707 ) encore le démontrer, et la Table d’Aboul-Hhassan ne paraissait pas de nature à lever les doutes. à cet égard, puisqu'elle ne pouvait que « donner une très-pauvre idée des connaissances géographiques des Arabes, en admettant qu’elle dût en offrir l'expression (1).» « Elle révélait des erreurs de 5 à 6 degrés du cercle, entre des lieux. si fréquentés et si peu distants les uns des autres, que la seule discussion critique des itinéraires aurait dû les faire découvrir (2).»
Néanmoins, en comparant cette table avec celle de Ptolémée, on ne pouvait manquer d'être frappé d’une singulière modification dans les positions les plus occidentales. Les longitudes de Tolède, Malaga, Cordoue, présentent une différence de 17 à 18 degrés , qui se rapporte assez exactement à la distance de 17 degrés 30 minutes, indiquée par les Tables Alphonsines, entre l'occident vrai et l'occident habité. Quelle était origine de cette évaluation nouvelle? Était-ce une correction purement systématique? Les Arabes avaient-ils été conduits par des observations d'éclipses faites simultanément à Tolède, à Malaga, à Bagdad ou
à Alexandrie, à resserrer l'étendue donnée par les
(1) Journ, des Savants, |. e., p. 607.
(a) 1d., id., p. 673.
Grecs à la Méditerranée, sans faire dans les distances intermédiaires toutes les rectifications nécessaires? C'était un premier point qu'il était important d'éclaircir, et sur lequel les manuscrits arabes, examinés jusqu’à ce jour,.ne fournissent aucune indication précise; cependant, on pouvait croire que les Musulmans, maitres du littoral de l'Afrique septentrionale depuis près de six cents ans, à l’époque où Aboul-Hhassan écrivait son traité d'astronomie (vers l’année 1230 de l’ère chrétienne), s'étaient aperçus des fausses évaluations de Ptolémée. On sait que dès 674, Akbah s'était avancé jusqu’à l'océan Atlantique, et qu'il avait préparé, par la fondation de Kairowan, la conquête définitive de l'Afrique, qui eut lieu trente ans après, et entraina celle de l'Espagne (712). Lorsque l'empire des Arabes se démembra par ‘établissement du XAhalifat de Cordoue (750), lorsque des dynasties indépendantes s’élevèrent de toutes parts en Afrique, les communications entre Tolède, Séville, Cadix, Tanger, Kairowan, Alexandrie, continuerent d'exister. Les Fathimites avaient possédé le Magreb avant de fonder le khalifat du Caire (969); les pays qu'ils avaient abandonnés tomberent au pouvoir de dynasties qui, plus tard, devaient faire place aux Æ/moravides (1069) et aux Æ/mohades (1149); mais les
relations de l'Espagne , de l'Afrique proprement dite et de l'Égypte, ne furent jamais interrompues. Sans parler des caravanes de commerce, chaque année le pèlerinage de la Mecque attirait, des bords de lOcéan vers Arabie, un grand nombre de fidèles musulmans; et, sans aucun doute, les Arabes, qui avaient une connaissance tres-exacte des côtes occidentales (1) et septentrionales de l'Afrique , devaient avoir des itinéraires dressés pour ces longues excursions. Le traité d'Édrisi le prouverait au besoin (2). Mais, dira-t-on, ce sont encore des hypothèses; ce qui nous manque, c'est un de ces itinéraires qui puisse les confirmer, et substituer des faits réels à de simples conjectures.
Cet itinéraire , nous le possédons, et c’est la Table d'Aboul-Hhassan qui va nous le fournir. En effet, cette Table, qui contient les longitudes de 13x lieux terrestres, offre deux parties tout à fait distinctes : Aboul-Hhassan avait parcouru en observateur éclairé le midi de PEspagne et tout le littoral de l'Afrique septentrionale, depuis l'Océan
jusqu'à Alexandrie, à ,X%t, ayant relevé lui-
(1) W. D. Cooley, The negroland of the Arabs, p. 2 et suiv. (2) Voyez aussi les Rech. géogr. de M. Walckenaer sur l'A:
frique septentrionale, 1821.
même la hauteur du pôle dans quarante et une villes, depuis Ifran, Os! , par 17° 4o' de long, c'est-à-dire, sur un espace d’environ 900 lieues de l'O. à l'E; il avait réuni dans une Table les longitudes de ces mêmes villes, en les comptant, comme il le dit lui-même’, à partir de l'horizon occidental de Khobbet-Arine. Voilà donc une série de déterminations qu’Aboul-Hhassan a dû vérifier par lui-même; c’est un itinéraire qui comprend le littoral de la Méditerranée, et il faut le séparer des 90 villes ou pays qu'il ne connaissait pas ou qu'il n’avait point visités, et dont il donne la longitude d’après d'anciens écrits.
I ne suffisait pas, d’un autre côté, de rapprocher les évaluations d’Aboul-Hhassan de celles que contiennent nos Tables actuelles ; 1l était nécessaire de les comparer avec celles de Ptolémée, afin de voir clairement sur quels points les Arabes different des Grecs, et s'ils leur ont fait d’utiles corrections, en se rapprochant des déterminations modernes.
Ce travail, nous l'avons entrepris, et l’on pourra embrasser d’un coup d’œil les différences de chaque système sur les cartes jointes à ce mémoire, et particuliérement sur un extrait des tableaux que nous avons dressés, extrait que nous publions
dans l’appendice. Les résultats ne doivent être
(#14 acceptés , il est vrai, que par approximation ; 1l faut tenir compte de la valeur du degré de longitude, soit chez les Grecs, soit chez les Arabes, soit chez les modernes ; il faut se rappeler que nous n'avons pas une seule édition correcte des Tables de Ptolémée, dont tous les manuscrits offrent dans les nombres des divergences notables ; il faut, en dernier lieu, reconnaitre que l’identification des lieux cités par le géographe grec avec les pays et les villes dont les Arabes font mention, présente souvent de très-grandes difficultés. Mais, quoi qu'il en soit, la distinction que nous avons établie entre les déterminations empruntées par Aboul-Hhassan à des ouvrages antérieurs et celles qui lui appartiennent en propre, dégage ses évaluations de ces erreurs grossières dans les nombres, évidentes pour tous et qu’on n'avait pas cherché à rectifier; ainsi Damiette et Alexandrie se trouvent à une distance de 50’ en long., au lieu de 1° 54; Gènes et Rome, qui sont à 3° 33 l’une de l’autre, sont placées sur le même méridien, etc., sans parler des longitudes orientales qui présentent des divergences de 14 à 28°. Si l'on choisit arbitrairement dans la Table d'Aboul-Hhassan 43 positions parmi lesquelles sont comprises celles des villes que nous venons de mentionner, et
qu'après les avoir rapprochées des estimations
modernes, et noté les différences, on veuille, par un milieu arithmétique entre les résultats obtenus, fixer le méridien de Khobbet-Arine à 58°47'E. de Paris, on aura fait un travail bien inutile, car on ne saurait tirer des conséquences exactes de documents manifestement erronés; qu’au lieu de 43 positions, ce soit 42, 44 ou 45, la moyenne varie indéfiniment; il fallait ou ne prendre qu'une de ces positions comme terme de comparaison, ou les prendre toutes; ou mieux encore, se contenter d'identifier géométriquement le 90° degré des Arabes avec celui de Ptolémée.
La partie la‘ plus épineuse de notre travail était la recherche des positions grecques correspondant aux positions arabes. M. Walckenaer a eu plusieurs fois l’occasion de signaler dans sa Géographie des Gaules les erreurs graves auxquelles ont donné lieu, soit de fausses leçons, soit des rapprochements mal fondés; et les opinions contradictoires des savants sur des positions que l’on aurait dû croire très-exactement déterminées, prouvent qu’on ne saurait s'engager avec trop de défiance dans un tel ordre d’appréciations : à cet égard , rien de complet n’a encore été fait; les ouvrages des de l'Isle, des d’Anviile, des Gosselin, etc., les compilations des Hartmann et des
Bischoff, sont d’un faible secours, et le plus grand
service à rendre à l’histoire des sciences serait la comparaison raisonnée des livres et des tables grecs, arabes et modernes. Pour nous, nous bornant à la Table d’Aboul-Hhassan, divisée en deux sections , nous nous sommes d'abord attaché à identifier quelquefois approximativement, mais avec tout le soin possible, les positions qu'il donne, avec celles de Ptolémée et des modernes, en faisant usage de tous les documents que pouvait nous fournir la collection géographique de la Bibliothèque nationale, et que M. Jomard à bien voulu mettre à notre disposition, et nous sommes arrivé aux résultats suivants :
Aboul-Hhassan avait une idée fort nette, pour son temps , de la longueur de la Méditerranée ; il corrige l'erreur de Ptolémée, et ses déterminations ne différent pas très-sensibiement de celles des modernes. Pour les quarante et une villes qu'il a traversées, 1l n’adopte pas la Table du géographe grec avec une constante de 17° 30'; ses rectifications portent également sur les distances intermédiaires , et l’on voit qu'il s'appuie, sinon sur ses propres observations, du moins sur des observations suffisamment exactes, et non pas sur des données systématiques acceptées d'avance.
Si, au contraire, l’on jette les yeux sur les
longitudes qu'Aboul-Hhassan n’a pu vérifier par
(714) lui-mème, on s'aperçoit aussitôt qu'il n’a fait que copier ses devanciers sans corrections, sans critique; il laisse, à Marseille, la constante de 17° 30; et pour quelques-unes des villes de l'Italie qu'il n’a jamais vues , aussi bien que pour les positions orientales , il adopte les chiffres de Ptolémée; il ne parait même pas s'inquiéter de leur exactitude relative, soit que les manuscrits qu'il avait à sa disposition fussent défectueux, soit qu'il eüût identifié, d’une manière tout à fait erronée, les pays conquis par les Arabes avec les contrées décrites par les Grecs. Sous ce dernier rapport, au reste, 1l serait très-excusable, puisque de nos jours encore il est fort difficile de reconnaître les lieux que Ptolémée a voulu désigner, particulièrement en ce qui concerne l'Asie orientale et la péninsule de l'Inde.
Quoi qu'il en soit, un premier point se trouve établi : c’est que, pour les pays qu'Ahoul-Hhassan n’a pas parcourus , les longitudes rapportées dans sa Table générale ne sont autres que celles des copistes de Ptolémée, à quelques différences pres suffisamment justifiées par limperfection des manuscrits dont il s’est servi : quant aux 41 villes où il a relevé lui-même la hauteur du pôle, le sys-
tème des Grecs est notablement réformé, ainsi
(715) qu'on peut le voir sur les cartes anuexées à ce volume.
Nous avons dit plus haut que les Arabes occidentaux avaient fait entrer dans les 90 premiers degrés de Ptolémée, 17° 30’ de l’océan Occidental, et que le premier méridien était ainsi reporté des iles Canaries en un point correspondant à la position des Açores (1).
Sans aucun doute, si les Arabes occidentaux eussent connu la situation des Açores, ils n’auraient pas eu besoin de la coupole d’Arine, c'està-dire, d’un méridien central auquel ils pussent rattacher leurs longitudes. M. de Santarem, qui s’est occupé avec un soin tout particulier de lhistoire de la navigation au moyen âge, pense que les Arabes n'avaient pas, en effet, déterminé la position géographique de ces iles; et cette opinion se trouve, à notre avis, complétement démontrée par ce qui précède. Les Arabes occidentaux ont pu établir un commerce de cabotage le long des côtes de l’Afrique jusqu'au 10° degré de lati-
tude nord (et encore est-il aujourd'hui assez clai-
(1) M. de Humboldt, dans son Cosmos, t. II de la trad., p. 531, me fait dire à tort que je place le méridien d’A4rine dans le groupe des Acores; il s’agit ici de l'horizon occidental d’Arine, dont Ja position réelle ne peut laisser aucun doute,
rement établi qu'ils n’y formèrent aucun établissement maritime, et que c'était par les caravanes que les échanges avaient lieu pour les villes du littoral, aussi bien qu'entre Ghanah, Tekrour et Sedjelmesse); mais qu'ils se soient aventurés dans l'Océan, qu'ils y aient fait des découvertes de terres nouvelles, et qu'ils en aient estimé Îles distances relatives, voilà ce dont il est permis de douter.
Puisque le nouveau méridien occidental des Arabes coïncide avec les Açores, sur lesquelles ils n'avaient aucun document précis, nous pourrons du moins prendre pour terme de comparaison les longitudes modernes à partir de ces îles, situées entre 29 et 34° ouest du méridien de Paris, en adoptant pour constante 33° 3’ (occident vrai des Arabes où horizon de Khobbet-4rine); eh bien, nous trouvons des points de rapprochement fort curieux entre ces longitudes et celles d'Aboul- Hhassan. Lorsque, par suite d’une erreur qui s’explique naturellement, Aboul-Hhassan déterminant la longitude d’un lieu sur un itinéraire que des détours ont allongé, se trompe d’un ou deux degrés, les distances relatives des villes qu'il traverse ensuite en ligne droite sont indiquées assez exactement. La différence devient plus grande lorsque
notre voyageur arrive aux Syrtes. Mais si Fon
examine l’ensemble de ses déterminations, on reconnait qu'il à introduit d'importantes corrections dans les nombres de Ptolémée. D’Asfi ou de Safi à Alexandrie, Ptolémée compte 53° 45, Aboul- Hhassan, 41° 4o', les modernes, 38° 58; l'erreur des Grecs, qui est de 14° 47', est réduite par les Arabes à 2°42’.Si Aboul-Hhassan avait conservé la détermination de 6o 30’ donnée pour Alexandrie par ses devanciers (1), l’erreur eût été réduite à 12°. Pour Damiette, elle est de 1° 39° : les Grecs comptent de Cadix à Damiette 56° 40’, les modernes 38° h', les Arabes 39° 44.
Ce n’est pas tout: les longitudes d’Aboul-Hhassan pour Sala sur la côte de l'Océan et Constantine, c'est-à-dire pour une étendue en long. de 37° 20’, s'accordent à 10 minutes près (2) avec les longitudes modernes.
Dans les distances intermédiaires, bien qu'il faille tenir compte de l'insuffisance des itinéraires, des fautes de copiste, de la difficulté d'identifier exactement les positions indiquées par les Grecs, les Arabes et les modernes, plusieurs des rectifi-
cations sont remarquables :
(1) Le Manuscrit ar. de la Bibl. nat., n° 1141, f. 27, porte 60° 30’.
. 2 . , (2) Si dans le Ms. on lit 5 au lieu de | 6, l'erreur est re-
duite à zéro.
De Sala à Constantine l'erreur de Ptolémée, qui est de 6° 50° est réd. à 19’.
De Sala à Bizerte (Hippo Zarilus, non loin d’Ifyea?), 10° 7 — 25’. De Sala à Tanger, 14585" 111 (0026 De Cherchell (Julia Cæsarea) à Constantine, 50 950 Lie 2145" De Ceuta à Oran (Deorum porlus, suivant M. Hase), 1° 3! — ci D'Oran à Bougie (Saldæ Colonia), 2°.85 ani 2, 107. De Bougie à Bizerte, d'env. 6° 35! — 8".
À partir de Constantine et de Kairowan, Aboul- Hhassan paraît s’'égarer dans l’intérieur des terres ; il corrige de 4° l'erreur de Ptolémée sur les Syrtes, en donnant encore à cette côte une inclinaison trop orientale; 1l est toutefois très-probable que les Arabes avaient des notions exactes sur cette partie du littoral de l’Afrique ; mais l’on sait que dans leurs itinéraires ils ne suivaient pas le rivage de la mer. Du reste, les longitudes assignées par Aboul-Hhassan à Cabès et à Djerbeh sont, entre elles, dans le même rapport que les longitudes modernes; il en est de même, à 23° près, pour Cabès et Tripoli. Eufin notre auteur réduit à 27 l'erreur de 4° 57 que présente la Table de Ptolémée pour la distance de Mahadia à Alexandrie. Ce n'est pas le hasard seul assurément qui peut produire de telles concordances.
On trouvera ci-après dans l’Appendice un extrait des tableaux que nous avons dressés pour nous rendre un compte exact des corrections faites par les Arabes; nous avons pris, comme on le verra,
pour point de départ des longitudes modernes
(719) l'ile Fayal (Açores), située vers 31° ouest du méridien de Paris.
En substituant l'ile Flores à Fayal, c’est-à-dire, en reculant de 2 degrés le point de départ, nous avons de Sala à Kaïrowan, pour toutes les villes qu'Aboul-Hhassan a visitées lui-même, une série de rectifications qui s’éloignent des chiffres adoptés par Ptolémée, et se rapprochent d’une manière
surprenante des évaluations modernes. En voici
le tableau :
Différence des longi- Différence des longitu- Noms des villes. tudes arabes avec les des arabes avec les lonlongitudes grecques. gitudes modernes, Sala. + 17° 20’ — »° 17 Cadix. + 18 5o + 3 Tanger. + 17 40 AS Le Méquinez. + 16 45 OU 42 Fez. + 16 45 — » 35 Ceuta. + 17 bo — » 38 Séville. + 18 25 +, ».,17 Robath Taza ? + 14 + 1: I Tlemcen. + 16 9 — » 55 Orar. + 16 40 + 10 Tunis. + 18 » + » bo Breschk. + 17 10 + » 10 Cherchell. + 16 ,4o + » 148 Médéah. +4 16 » + 1 5 Alger. + 16 30 + » 46 - Dellys. + 16 25 + | 3 5 Bougie. + 14 5 + + » 20 Constantine + 10 30 + 3 Bone. + 7 45 HIS dE Badjah. + 9 1 + » 46 Bizerte. nt de ve + » 08 T'unis. At SUD Hilo (:54 Kairowan. + 7 EE LY (0
Apres avoir resserré le littoral de l'Afrique, les géographes arabes appliquérent la mème correction aux côtes septentrionales de la Méditerranée. Pour l'Espagne, les rectifications ont quelque valeur; mais au delà elles paraissent avoir été faites systématiquement, et sont fort défectueuses; pour Marseille, par exemple, la constante de 17° 30° a été ajoutée à l'évaluation de Ptolémée, ce qui produit une erreur de plus de 5°; la longitude de la Sicile et de Rome est déterminée assez exactement; mais il n’en est pas de même, à beaucoup près, pour Génes et Pise. Quant à Constantinople, Ascalon, etc., leur longitude, prise des Açores et comparée aux estimations des modernes, donne, à 18° et à 47° prés, un résultat identique.
Il nous parait donc ressortir de la Table d’Aboul- Hhassan, que les Arabes occidentaux possédaient des documents précieux, en raison de leurs connaissances aux douzième et treizième siècles, sur l'étendue du littoral de l'Afrique septentrionale, et par conséquent de la Méditerranée.
Mais, dira-t-on, quelle confiance peut-on accorder à un géographe qui place Alexandrie à 63° de longitude, et Damiette à 63° 50’? La réponse est aisée. Aboul-Hhassan s'arrête à Alexandrie; il donne
la longitude de cette ville d’après son itinéraire;
ce n'est point un géographe, c’est un voyageur qui nous offre le résultat des notes qu'il a prises; il complète ensuite sa Table de longitudes avec les déterminations qu'il trouve dans les auteurs qui l’ont précédé. Damiette est placée par Ptolémée et par les Arabes orientaux à 63° 32’ ou 50’; il écrit 63° 50’, et fait de même pour les positions plus orientales. — Il ne s’est pas donné la peine de rectifier des évaluations fausses par rapport aux siennes; 1l a donc manqué de critique? Nous ne voudrions pas nous engager à ce sujet dans une discussion qui nous entrainerait trop loin, d'autant plus que les raisons que nous ferions valoir, quelque bonnes qu'on les suppose, seraient peut-être rendues inutiles par la production d’un manuscrit qui prouverait que le débat roule sur une faute de copiste; qu'il nous suffise de répéter qu'Aboul-Hassan ne peut être rendu responsable des longitudes des villes qu'il n’a pas visitées, longitudes qu’il a prises chez les Arabes nourris des idées de Ptolémée (1).
Nous ne nous arrêtons pas aux latitudes com-
parées des Tables grecques et arabes ; il suffit de
(x) Les mathématiciens arabes de l'Orient avaient égale ment reconnu les erreurs du géographe d'Alexandrie sur l’Asie en général; nous donnerons ailleurs un aperçu de leurs travaux.
dire que si les instruments dont se servait Aboul- Hassan n'étaient pas parfaitement exacts, du moins le maximum de ses propres erreurs est bien loin du maximum de celles de ses devanciers;, on peut le voir par les cartes jointes à ce Mémoire. Notre astronome place Oran par 35° 22’, Bone par 36° 30’; les Tables grecques portent 33° 45" et 32° 15’; les Tables modernes 35° 44! et 36° 52’. On voit donc que les observations d'Aboul-Hassan ne mäânquaient pas d’une certaine précision.
Le fait historique que sa Table nous démontre, c’est que les Arabes avaient au treizième Siècle une idée beaucoup plus nette que les Grecs de la véritable longueur de la Méditerranée; qu'ils étaient arrivés à ce résultat non-seulement par l'examen des écrits d’Ératosthène et de Strabon, et par des observations simultanées d’éclipses , mais encore par des itinéraires; celui que nous avons extrait du traité d’Aboul-Hassan justifie à cet égard nos hypothèses.
Nos conclusions sont faciles à déduire de ce qui précède :
1° L'idée tres-ancienne de coupole de la Terre, léppoñds Oakdcons des Grecs, umbilicus Terræ des Latins, le X hobbet-al- Ardh des Arabes, doit être
tout à fait séparée de l’idée d'un ou plusieurs
points de la ligne équinoxiale considérés également comme coupoles du monde, mais servant à déterminer la position d’un premier méridien géographique.
2° Ces divers points de la ligne équinoxiale ont été appelés : Arine, Khobbet-Arine, Kanka, Lanka, Kankader, Gangdiz, etc.; quelle que soit l’étymologie de ces divers noms, quelle que soit leur liaison avec les systèmes cosmographiques de l’antiquité et du moyen âge, on ne doit point les regarder comme représentant un pays, une ville, une île, un fleuve, etc. Ce sont des termes purement systématiques.
3° L'origine de ces dénominations à été placée à tort dans l’Inde par les compilateurs du moyen âge, qui ont cru que les Indiens comptaient les longitudes géographiques à partir de l'extrémité orientale des terres habitables en retournant le système de Ptolémée; non-seulement les Indiens ne sont point les inventeurs de ces termes systématiques, mais il ne paraît pas qu'ils aient eu jamais un mode particulier d’énonciation pour les longitudes terrestres, puisqu’au seizième siècle de notre ère les Tables de l'Ayyn-Akbery sont encore, comme celles des Grecs, dressées pour le méridien des iles Fortunées. ;
4 L'opinion qui attribue aux Indiens un pre-
mier méridien géographique placé dans l'ile de Ceylan, appelée Lanka, doit être également rejetée. Si dans quelques poëmes mythologiques de l'Inde Îe nom de Lanka est appliqué à l'ile de Ceylan, ce nom n'a jamais été d’un usage vulgaire en Orient;-il a été toujours inconnu aux Grecs et aux Arabes conquérants de l’Asie. Jamais les Indiens n’ont identifié au moyen àge leur Lanka ou Kanka (point équinoxial, coupole de la Terre) avec l’île de Ceylan, et jamais à cette époque ils n’ont placé un premier méridien géographique dans cette ile pour la détermination des longitudes. ;
be Le Traité d'astronomie d’Aboul-Hassan nous fournit le premier exemple d’une table de longitudes géographiques calculées pour le méridien de Khobbet-Arine; ce méridien coïncide avec le 90° degré de Ptolémée pris sur l'équateur; et en cherchant à déterminer sa distance orientale du méridien de Paris par une moyenne prise entre un certain nombre de positions géographiques choisies arbitrairement et manifestement entachées d’erreurs, on commet tout simplement une hérésie scientifique.
6° L'idée de ce méridien central, dans son application à un système géographique déterminé, n'appartient pas à Ptolémée, mais aux Arabes
occidentaux : ce nest plus de leur part une ruse, ou un déguisement ayant pour objet de dissimuler des emprunts qu'il est toujours aisé de découvrir; en corrigeant l'erreur de Ptolémée sur le bassin de la Méditerranée, erreur qui ne s'élevait pas à moins de 20 degrés en longitude, et qu’on signalait pour la premiére fois à la fin du dix-septième siècle , les Arabes avaient été naturellement conduits à substituer au méridien des {es Fortunées, le méridien de KhAobbet-Arine, dont l'horizon occidental, à défaut des Açores qui ne leur étaient pas géographiquement connues, leur offrait toutes les conditions nécessaires de raccordement pour leurs rectifications.
7° La différence de 17° 30° environ qui existe entre les évaluations des Grecs et d’Aboul-Hassan pour la longitude de quelques villes de Espagne et de l'Afrique occidentale, adoptée comme constante par certains géographes, explique la distinction des deux occidents des Tables Alphonsines, occident vrai (horizon de KAobbet- {rine) et l'occident habité, distants l’un de lPautre de 17° 30’, et en même temps les opinions diverses des écrivains du moyen âge, qui plaçaient tantôt par 90° à Porient des îles Fortunées, tantôt par 72° 3o’ la ville d’Arim devenue une seconde
Syene , etc.
( 726 ) 8° La correction apportée aux Tables de Ptolémée sur toute l'étendue du littoral de l'Afrique et de l'Espagne par Aboul-Hassan, montre que les travaux géographiques des Arabes ont une importance véritable, et que l’on doit attendre, de l’examen de ces travaux et de leur comparaison avec
ceux des Grecs et des modernes, les documents les plus précieux pour l’histoire des sciences au
moyen àge.
Nora. Sur les cartes ci-jointes : p signifie : suivant Ptolémée; a, suivant Aboul-Hassan; #2, suivant les modernes,
Signes conventionnels : tracé de Ptolémée ; tracé d’Aboul-Hassan— ; trace des moder- 2 LCA IELTE PR