DEUXIÈME PARTIE
De l'astronomie arabe.
Pendant que l’Europe chrétienne retombait, aprés la mort de Charlemagne, dans les ténèbres de la barbarie que ce grand prince avait tenté vainement de dissiper, les Arabes, que leurs conquêtes et des rapports multipliés avec les peuples vaincus, avaient conduits à un degré de civilisation avancée, cultivaient avec succes les sciences et les lettres, et s’appropriaient les travaux des Grecs (1).
En 827, le kbalife Almamoun, fils du célebre Haroun-al-Raschid, et surnommé à juste titre l'Auguste des Arabes, faisait traduire lAïmageste de Ptoiémée (2), et répandait ainsi dans ses États les connaissances astronomiques de école d’A-
lexandrie; mais jusqu'au commencement de ce
(1) Voy. mon /ntroduction au traité d'astronomie d'Aboul- Hhassan, in-8°, p. 5.
(2) Boulliau, Astron. philol., Prol., p. 14, et notre Zatrod. aux tables astronomiques d’Oloug-Beg, t. 1, p. 4o et suiv.
siècle, les écrits des astronomes arabes nous étaient peu connus.
Le seul ouvrage important que lon cität, l72troduction aux tables de Mohammed ben Geber Albattani, nomimé par le traducteur latin 4/bategnius où Albatégni, composé au neuvième siècle (1) et commenté avec soin par Régiomontan (2), paraissait indiquer que les Arabes, imitateurs scrupuleux des Grecs, en avaient conservé les théories générales; qu’ils avaient seulement un peu perfectionné les instruments, mieux déterminé l'obliquité de Fécliptique, lexcentricité du soleil, son mouvement moyen et la précession des équinoxes; qu'ils avaient employé les sinus au lieu des cordes dans les calculs astronomiques, ais qu'ils n'avaient pas été plus loin,etque, pour signaler de nouveaux progres, il fallait se reporter aux astronomes européens du seizième et du dix-septième siècle.
Les éléments de Ahmed ben Kétir Alfergani, qui
(1) Boulliau (1. c.), le considère à tort comme le premier astronome arabe qui ait véritablement mérité le titre d’observateur ; mais cette opinion n'en est pas moins restée généralement admise jusqu’au dix-neuvième siècle,
(2) Albategnius astronomus peritissimus de Aotu stellarum ex observationibus tum propriis tum Ptolemæi, cum demonstrationibus geometricis et additionibus Joannis de Regio- Monte. Norimbergæ, anno M.p.XxXVIL.
r-—ERE
(25) florissait cinquante ans avant Albatégni (1), n’offraient qu’un extrait superficiel de Ptolémée, et Thébit ben Corrah son contemporain, que Delambre appelle le Ronsard de l'astronomie, s'était jeté dans des aberrations qui semblaient lui ôter toute autorité (2).
Albatégni avait donc seul quelques titres à l’eslime des savants, et Bailly le présentait en effet comme le plus grand astronome qui eût paru sur la terre depuis Ptolémée jusqu'à Régiomontan.
La traduction de quelques chapitres d'Ebn-Jounis en 1804, par M. Caussin (3), fit connaitre une suite d'observations jusqu’en 1007, fort utiles pour la détermination des moyens mouvements, et qui, remontant au règne d'Almamoun (829), montraient chez les astronomes arabes antérieurs à Albatégni une partie des résultats attribués à ce
dernier; on ne pouvait plus dire que les recueils
(1) Voy. notre Zztrod. aux tables astronomiques d'Oloug-
Beg, 1, p.80 et suiv. Nous avions, en 1834, placé Alfragan . . CE Cha" :1 \
parmi les astronomes du dixième siècle, d’après Delambre. Voy.notre Zntr. au traité d’Aboul-Hhassan, p.6.(Aboul-Hhas- Se ALES, p°35
(2) Delambre, Hist. de l’astron. au moyen âge, passhn.
(3) Notices et extraits des manuscrits de la Bibliotheque royale, t. VIE. — Le livre de la grande table Hakémite, avants propos et chap. 1v et v.
d'observations rassemblées uniquement pour elles-
mêmes, n'appartenaient qu’à l'astronomie moderne (1).
Mais la doctrine, les méthodes, en un mot l’histoire de la science, restaient dans l’obscurité ; les Arabes s'étaient contentés de vérifier les tables de Ptolémée, sans rien changer à ses théories, sans y rien ajouter (2).
Telles étaient les seules notions que l’on eût recueillies, lorsque J.-3. Sédillot, mon père, soupconnant chez les Arabes des travaux plus étendus, plus parfaits , se livra à des recherches approfondies sur ce sujet, et commença cette série de découvertes qui forment la partie vraiment neuve et originale de l’histoire de l’astronomie au moyen àge de Delambre (3).
J.-J. Sédillot complète la traduction d’Ebn- Jounis, d’après le manuscrit tiré de la Bibliothèque de Leyde ; il retrouve vingt-huit nouveaux chapitres de cet astronome dans un ouvrage d’Ebn-Schatir, et nous montre des progrès dont on n'avait aucune idée. Un grand nombre de pratiques et de règles qui rapprochent la trigonométrie arabe de celle des modernes; l'emploi des
(1) Laplace, |. c., p. 52.
(2) Voy. notre Zntroduction au traité d’Aboul-Hhassan, p. 7. (3) Id., p. 7 et 10.
| ME tangentes et des sécantes comme moyen subsidiaire en certains cas plus compliqués, des artifices de calcul qui n’ont été imaginés en Europe que dans la première moitié du dix-huitième siècle : voilà ce que J.-J. Sédillot nous donne d’après ces derniers chapitres d'Ebn-Jounis (1).
Mais ce n’est pas tout : 1l découvre dans Ebn-Jounis et ses contemporains, les formules des tangentes et des sécantes, des tables de tangentes et de cotangentes pour tout le quart de cercle. Les géomètres arabes en faisaient le même usage qu'aujourd'hui dans les calculs trigonométriques; ils changent les formules des triangles ; ils en bannissent ces expressions composées si incommodes, où se trouvaient à la fois le sinus et le cosinus de linconnue ; ils complètent enfin la révolution dont l’auteur était incertain. On en faisait, sans aucun fondement, honneur à Régiomontan, qui n'avait jamais été plus loin, ni même aussi loin qu'Ebn-Jounis, et l’on n’en a joui en Europe que six cents ans après l’invention première par les Arabes, dont malheureusement les ouvrages n’ont pas été assez répandus (2).
(1) Delambre, Analyse des travaux de l’Académie royale des sciences, 1817, p. 54 et suiv.
(2) Delambre, Î!. e., et Hist. de l’astron, au moyen äge, passim.
Me
Animé par ce succes inespéré, J.-J. Sédiilot étend ses recherches aux astronomes persans et tartares ; 1] nous apprend que le catalogue d’Oloug-Beg est vraiment original, comme celui d'Hipparque, et que toutes les étoiles en ont été réellement déterminées par des observations nouvelles; que tous les autres catalogues ne sont que des copies de Ptolémée, qui avait copié Ménélaüs, lequel Ménélaüs avait tout pris dans Hipparque. Albatégni, au neuvième siècle, et Nassir-Eddin Thousi, au treizième , pour calculer la préces- . 7 e Y'A K f sion, s'étaient bornés à observer, comme Ménélaüs, deux ou trois étoiles, et avaient pris les autres dans Ptolémée, en faisant aux longitudes la correction commune, qui résultait d’un petit nombre de comparaisons. J.-J. Sédillot reconnait, en outre, que lastronome Abderrhaman-Soufi,