‹ Maternité; pièce en trois actesChapitre 11 sur 16 · LUC.IK · texte numérisé non relu

LUC.IK

Oh!

MATERNITÉ lo7

ANxNETTE

Oui, que ce n'était pas vrai ! Il s'est mis en colère, il a commencé à m'injurier. Il m'a dit qu'il devinait mon jeu, que je voulais faire du scandale afin de le forcer à m'épouser, — oh ! il ne m'a rien épargné, — afin de le forcer à m'épouser, parce que je savais qu'il était riche. Et comme j'allais lui sauterau visage, il m'a menacée d'appeler la police... J'aurais dû le fuir, me sauver, revenir, n'est-ce pas... Mais je ne pouvais pas d'un seul coup le croire aussi misérable, voyons ! et je ne voulais pas m'en aller avant d'avoir perdu toute espérance. Tu comprends, tant que j'étais avec lui, rien n'était définitif, tant que je tenais son bras, j'étais encore sa fiancée... Lui parti, je n'allais plus être qu'une fille-mère abandonnée... Alors, j'ai eu peur de le fâcher par des violences ; je sentais que je jouais ma vie et pour la

sauver, je suis descendue jusqu'au fond de la honte et de la lâcheté. J'ai pleuré, j'ai supplié, à mains jointes... Je n'ai plus eu aucune pudeur et je lui ai offert d'aller avec lui, demain, chez un médecin, pour avoir la preuve que je ne lui mentais pas. Tout de même, ce qu'il a trouvé à répondre à cela, je ne puis pas te le dire. C'est trop, vraiment trop. Je n'ai pas compris tout de suite. Ce n'est qu'après, au retour, en me répétant toutes ses paroles, que le sens de celles-là m'est apparu. Ce qu'il m'a dit, il ne le croyait pas. Ilnepouvaitpaslecroire, certainement. Il sait bien que je ne suis pas une fille des rues! Mais, d'abord, je n'ai pas compris... Alors... où enétais-je? Je ne sais plus... A un moment, il a regardé sa montre, m'a déclaré qu'il n'avait plus que le temps d'aller prendre le train., il m'a dit adieu et s'est dirigé vers la gare à grands pas. Moi, toujours pleurant, toujours suppliant, lâche à me faire

honte à moi-même, je le suivais dans les rues noires, forcée parfois de courir à dem, — je te dis : c'était abject et ridicule — ne voulant pas croire qu'il m'avait dit ses derniers mots... Et, tout essoufflée, je l'implorais au nom de son enfant, au nom de mon malheur, de mon amour, au nom de ma vie et je le prenais par le bras pour le retenir. A qui devais -je ressembler, mon Dieu !.. . A la porte de la gare, il m'a dit, me tutoyant pour la seconde fois : « Tu vas me lâcher, n'est-ce pas? » J'ai répondu : « Vous ne partirez pas! » Il s'est alors précipité vers le train, il est monté en voiture, il a refermé la portière sur lui, au risque de me broyer les doigts, et il est allé se cacher derrière sa mère qui me menaçait, elle aussi, de me faire arrêter, pendant que Gabrielle un peu pâle affectait d'être indifférente et de ne pas me connaître. Je suis revenue et je n'ai pas eu assez de courage pour me tuer, mais je

voudrais mourir. [Défaillant en sanglots, et dans une siqjplication fervente.) Lucie! ma grande, je ne veux pas souffrir tout ce qui m'attend. Je suis troj) petite, je suis trop faible, je suis trop jeune pour pouvoir tout supporter. Vrai, je n'en ai pas la force.

LUCIE

Annette, ne dis pas cela! Tais-toi!...

ma chérie, tais-toi. Non, tu ne mourras pas. D'abord, tout n'est pas perdu. Tu as prié ces gens-là. Maintenant, il faut les menacer.

ANNETTE

Ce sera inutile.

LUCIE

Non pas. Leur fuite uKune prouve leur peur du scandale. Dès que mon mari va rentrer, je vais le mettre au courant de tout.

ANNETTE

Mon Dieu !

LUCIE

Il ira les voir là-bas. Il les menacera d'un procès et alors, ils céderont.

ANNETTE

On ne peut pas leur faire un procès. Il me l'a dit.

LUCIE

Alors, il y a d'autres moyens de te défendre. Crois-moi. J'en suis certaine.

ANNETTE

Il n'y en a pas.

LUCIE

Si. Et quand même ! Est-ce qu'il faut^ à ton âge, penser à mourir ? Est-ce que

je ne suis pas là... Annette, Annette, ma petite sœur! Allons, tu le sens bien : je ne t'abandonnerai pas ; réponds, tu me crois^ tu sais comme je t'aime, ta sais que maman m'a chargée de veiller sur toi?... Je te le jure, je partagerai tes peines, je pleurerai avec toi, je t'aimerai tant que tu oublieras. .

ANNETTE

Oublier !

LUCIE

Eh oui ! on oublie, vois-tu. Sans cela, personne ne vivrait !

ANNETTE

Je suis lasse comme si j'avais vécu cent ans. La vie est lourde, lourde, trop lourde, en vérité.

LUCIE

Elle est lourde pourtoutes les femmes.

ANNETTE

Pour moi, plus que pour toute autre,

LUCIE

Si tu savais, Annette !

ANNETTE

Oh ! ce que j'avais rêvé quand je voyais des mères !

LUCIE

Situ savais! Presque toutes celles que tu crois heureuses ont eu le cœur brisé. Il est peu de femmes qui ne portent en elles le cadavre de la femme qu'elles auraient voulu être.

ANNETTE

Ma pauvre grande, cela t'est facile, à toi.

LUCIE

Ma chérie, il ne faut pas te croire une

exception dans la souffrance. Tu me supposes heureuse au milieu de mes enfants et de mon mari et il te semble que mon bonheur s'accommode trop vite de ta détresse. Non, je ne suis pas heureuse. Tes larmes font ma douleur plus lâche et je t'avoue ce que j'aurais voulu toujours te cacher. Mon mari ne m'aime pas. Je ne l'aime pas. Tu entrevois la désolation de la solitude : si tu savais ce que c'est que de vivre avec son ennemi et d'en subirles caresses !

ANNETTE

Ma pauvre grande !

LUCIE

Tu vois, ma petite Annette, il ne faut pas songer à la mort parce que j'aurai peutêtre besoin de tes consolations, autant que toi des miennes... On vient de fermer la porte de la rue. C'est Julien.

Je t'en supplie, épargne-moi la honte de lui dire...

LUCIE

Oui, oui.

A?,'NETTE

Tu m'as rendu un peu d'espérance. Ma grande, défends-moi. Je n'ai que toi...

LUCIE

Va. [Elle sort. Entre Brignac.)

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