‹ Mathias l'humoristeChapitre 10 sur 54 · LE MYSTÈRE · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE

Quand ils furent certains de l’absence de Blanche, les deux coupables firent un terrible retour sur eux-mêmes et essayèrent de sé renvoyer l’un à l’autre la responsabilité de l’événement.

— C’est bien de votre faute, Monsieur.

— Dites plutôt de la vôtre, Mademoiselle.

— Pourquoi m’avez-vous emmenée?

— Pourquoi m’avez-vous suivi?

La querelle, commencée sur un ton aussi vif, n’aurait pu que dégénérer si un autre souci n’eût prévalu. 11

s’agissait de chercher l’enfant égarée, de voir ce qu’il artait pu devenir, d’interroger les factionnaires placés aux portes, d’implorer tous les secours et de recueillir tous les renseignements.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée, que, d’un bout à l’autre du jardin du Luxembourg, on savait qu’une enfant avait été perdue et n’avait pu être retrouvée. Le militaire se le tint pour dit ; il prit congé brusquement et non sans lancer un dernier trait.

— Adieu, payse! dit-il. J’en ai pour huit jours de saHe de police.

— Et moi, donc? répondit-elle. Je serai renvoyée pour sûr.

On se quitta; les cœurs ne s’entendaient plus; une campagne, si brillante au début, finissait mal.

Cependant la Lorraine ne quitta point la partie sans tenter un nouvel effort. Elle parcourut encore le jardin, adressant aux gens qu’elle rencontrait des appels éplorés, répétant à grands cris le nom de Blanche, et s’efforçant de toucher la foule par le spectacle de son désespoir.- Enfin, quand elle ne fut que trop certaine de son malheur, elle prit son courage k deux mains et regagna le logis. Depuis deux heures, Thérèse l’attendait, inquiète d’un retard inaccoutumé, et n’e» pouvant deviner la cause. Une lumière fatale allait se faire dans son esprit. La Lorraine arriva la physionomie bouleversée; elle s’assit en entrant, prit sa tête entre les mains et se mit à pleurer.

— Qu’est-ce? lui dit Thérèse, et. qu’avez-vous donc ?

L’idée d’un rapt ne lui était pas venue, celui d’un

accident encore moins ; elle croyait que Blanche était restée chez Daniel, comme cela avait lieu souvent.

— Ah ! Madame, dit cette fille, dont les sanglots redoublèrent.

— Vous est-il arrivé quelque chose ? Parlez.

— Ah ! Madame ! Madame !

— - Parlez donc.

— Ah ! Madame, quel malheur !

Un malheur ! Ce mot retentit aux oreilles de Thérèse

fie tfATttf'AS L’HCSTOUTSTE.

comme un avertissement sinistre; elle comprit, elle devina. Relevant de force la tôte de la servante et l'obligeant à affronter son regard î

— Un malheur ! dit-elle* et quel malheur?

— Mon Dieti! mon Dieu ! s’écria cette fille* au milieu de gémissements sans fin.

— -Où est Blanche? reprit Thérèse d’une voix brisée.

- Ses membres tremblaient* ses dents s’entre-eboquaient, sa lèvre était frémissante.

— Ah ! Madame, dit la servante.

— Où est Blanche? reprit Thérèse avec un accent

déchirant. ••

Elle était à bout de ses forces; le froid lui gagnait le cœur. Cependant la Lorraine ne s’expliquait pas; ses sanglots seuls répondaient.

Thérèse alla sur-le-champ au pire :

>♦*• Morte ! dit-elle. ■

— • Oh ! Madame, non !

Blessée alors ~ • ;

♦— Mais non, Madame.

Ces questions se succédaient comme autant de coups pressés. Thérèse continua i • -,

— - PCrdne,- peut-être? --

- J*- Hélas ! Madame*, dit -la servante.

Un nuagtr passa devant les yeux de Thérèse; elle se sentit défaillir.

> Perdue!- s’écria-t-elle* mais où? mais comment?

— Ah! Madame, qui le sait?

C'en fut assez. Jusque-là Thérèse avait réussi à se vaincre; elle puisait dans Ses incertitudes mêmes l’éaei’gie nécessaire pour résister. Quand elle connut l’étendue de son malheur, la crise éclata, Elle sentit ses jambes tléehir, sa vue së voiler, son sang se figer, et tomba sur le plancher de toute sa hauteur.

En un raoméht, toute k mai sert fut sur pied;-Mathias se leva, des voisins accoururent; on donna à Thérèse les soins qu’exigeait son état. Cependant un voisin officieux s’était détaché pour allef prévenir lés Daniel- et les informer de l'événement. Régine était sèule à la

«AïltfÀS i’rtüMOSlSTÈ. 61

maison; Daniel avait quitté son magasin, et battait le pavé de Paris pour ses affaires ; quand on parvint à le rejoindre, il était tard déjà. Son premier mouvement fut une profonde incrédulité.

■*** Pas possible ! dit-il.

— Ce n’est que trop vrai, pourtant.

— Pas possible 1 vous dis-je. Une mauvaise plaisanterie, voilà tout; on veut s’amuser.

Tout en parlant ainsi, il n'en regagna pas moins le logis de Mathias le plus rapidement qu’il le put. Là, le doute n’était plus permis ; la consternation régnait sur les visages. Thérèse au lit, Mathias abattu, ftégine alarmée, tel est le spectacle qui le frappa. Alors il fut tout autre; une révolution s’opéra en lui : ses traits s’altérèrent, son œil s’anima jusqu’à l’égarement. Il écouta le récit qu’on lui fit d’un air distrait, et à peine en eut-il recueilli les premiers détails qu’il s’empara du bras de la fille de service :

— Venez ! lui dit-il.

' * — Quoi donc? Monsieur, dit-elle tremblante.

— Nous n’avons que faire ici; venez, vous dis-je; l’enfant ne se retrouvera pas toute seule.

Don gré- mal gré, il fallut le suivre : le Luxembourg n-’était pas loin, il S’y dirigea. La Lorraine marchait près de lui d’un pas mal assuré et comme un patient qui va au supplice. Quand ils furent arrivés aux portes dû jardin, Daniel rompit le silence qu’il avait gardé jüsquedà :

Conduisez-moi à l’endroit où vous étiez, dit-il à la Lorraine.

Elle obéit et le devânça. A peine y étaient-ils parvenus, qu’il eommertça rinstructioil comme eût pu le faire un magistrat chargé d’un procès criminel.

- — C’est bien ici? dit-rl.

— Oui, Monsieur.

• Oü était l’erifont?

' • Là, devant cette chaise.

— Et vous?

- • mu Tout près déda pëtite, sur Ce banc.

MATHIAS L’HÜMORISTE.

— Et elle vous a été enlevée ainsi ?

— 11 faut le croire, Monsieur.

A mesure que Daniel avançait dans cet interrogatoire, sa physionomie prenait un caractère plus sévère et sa voix un ton plus irrité. Aux derniers mots de la servante, il ne put se contenir :

— Vous mentez, lui dit-il.

— Ah ! Monsieur, répondit-elle, quelle supposition !

— Vous mentez, reprit Daniel; les choses ne peuvent pas s’être passées comme vous le dites. Écoutez, la bonne.

— J’y fais de mon mieux, Monsieur.

— Peut-être ne savez-vous pas à quoi vous vous -exposez en agissant ainsi. Vous avez là une très-mauvaise affaire sur les bras, entendez-vous? Il n’y a que votre franchise qui puisse vous sauver.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle.

— C’est comme je vous le dis. Avouez tout, ou je vous livre à la justice.

La voix de Daniel avait quelque chose de si solennel, que la Lorraine en fut troublée jusqu'au fond de l’âme; elle demanda grâce.

— Avouez tout, répéta Daniel sans se laisser fléchir.

Elle s’y décida et raconta son aventure, en élaguant

les circonstances d’un caractère trop aggravant. Elle dit qu’un enfant de Bellone, Lorrain comme elle et de son propre hameau, avait, par le plus singulier des hasards, traversé le jardin du Luxembourg au moment où elle y arrivait avec la petite Blanche. Ils s’étaient rencontrés, ils s’étaient reconnus et, comme de raison, des compliments avaient été échangés. C’était là sa faute et elle la confessait sincèrement. Dans le feu de l’entretien elle avait perdu sa petite de vue, un quart d’heure, quelques minutes seulement; mais cette inadvertance avait suffi pour que l’enfant disparût.

Daniel recueillit ces aveux et suppléa sans peine à ce qu’ils avaient d’incomplet; un point seulement restait à éclaircir.

— Et ce militaire, dit-il, comment le nommez-vous?

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La Lorraine ne semblait pas s’attendre à être serrée de si près.

— De quel régiment est-il ? De quel bataillon? Où est sa caserne? ajouta Daniel.

Devant des questions si précises, il était impossible de reculer. Et pourtant la Lorraine l’eût lait ; elle n’eût pas livré de nom, si le fantassin et elle s’étaient mieux quittés. Qu’il y eût quelque risque à cela, peu lui eût importé ; c’est l’héroïsme le plus ordinaire des femmes, et elles y manquent rarement. Mais les adieux avaient eu un caractère d’aigreur qui ressemblait à une rupture; on s’était accusé réciproquement, au lieu de mettre lestorts en commun, et de là un certain levain dans l’esprit de la Lorraine ; elle se crut déliée, elle parla et livra les renseignements qu’on lui demandait.

Quand elle eut tout dit, et que Daniel eut tiré d’elle ce qu’il lui importait de savoir, il lui rendit sa volée.

— Maintenant, lui dit-il, retournez chez vos maîtres; si j’ai besoin de vous, je saurai vous retrouver.

Le cerveau de Daniel était, depuis le coup fatal, dans une fermentation extraordinaire : sans l’espoir qui l’animait encore et le besoin qu’il avait de sa présence d’esprit, il serait devenu fou. Une pensée le dominait :

— Qu’on égare un enfant, se disait-il, je le conçois ; mais un enfant n’est pas une épingle ; si on le cherche, on le retrouve. Cherchons.

Et il chercha. On eût dit que le ciel se mettait de son côté : dès le début, il obtint un succès. Une loueuse de chaises se souvenait d’une circonstance qui l’avait frappée et qui pouvait se rattacher à l’objet de ses recherches. Elle avait vu une dame dont la mise annonçait une haute condition, et que suivait un chasseur galonné et coiffé d’un chapeau à plumes vertes, s’asseoir sur une chaise près de celle qu’occupait l’enfant, l’attirer sur ses genoux et la couvrir de caresses. Cette scène s’était prolongée sans que personne vînt réclamer la petite fille, si bien que la loueuse avait fini par croire

TC) MÀTfilAS L’HÜMORfSÏI.

qu’elle appartenait à la grande dame, et que la bonne était à son service.

Tel ftlt te récit de cette femme, et, sans être bien concluant, il renfermait une circonstance qui n’était point « dédaigner. Seulement, il fallait obtenir à l’appui d’autres témoignages. Les surveillants, les concierges, les sentinelles, auraient pu également apercevoir cette dame- et ce chasseur, soit à l’intérieur, soit aux portes du jardin. Daniel s’adressa -à eux, leur parla d’une grande dame et d'un chasseur; ils lui répondirent que les chasseurs et les grandes dames n’étaient pas des événements rares dans le jardin du Luxembourg, et qu’à force d’en voir, ils avaient fini par ne plus les remarquer. Quant aux sentinelles, on les avait relevées depuis l’événement, ef il était difficile de continuer dans le sein des corps de garde une enquête sur des faits pareils et d’un caractère entièrement privé.

Daniel quitta donc le jardin du Luxembourg te désespoir et la mort dans l’âme, aussi peu avancé que lorsqu’il y était entré. La nuit qui survint augmenta ses perplexités; il ne se eoucha pas, il ne dormit pas, et les pensées les plus lugubres l’assiégèrent pendant cette longue insomnie. Parfois il lui semblait voir Blanche errer dans les rues de Paris, en compagnie de ces malheureuses qui exploitent l’enfance et la dressent aux raffinements de la mendicité. D’autres fois, il croyait l’apercevoir dans un équipage brillant, et ne la reconnaissant même pas au milieu de la foule. Ces visions remplissaient son cœur d’amertume, et il éclatait.-

— Impossible! se disait-il, impossible! je m’exagère les choses. Je n’ai plus ma tête à moi. C’est un mauvais rêve, un cauchemar! Au réveil tout se dissipera.

• Dès que le jour parut, il recommença 9es recherches, sâhs s'affecter des rebuts, sans être découragé par les échecs. Dix fois il frappait à la même porte, s’il le fallait, jusqu’à ce qu’elle s’ouvrît. Son deuil était si profond, sa douleur si sincère, que partout on l’accueillit et on l’écouta. Le commissaire du quartier reçut sa dé-

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claration et mit sur-le-champ des ageuts en campagne.

— Et surtout, dit Daniel, qu'on ne les gagne. pas !

nous avons affaire à des gens qui sèment l’or à pleines mains. *.

Toutes ces démarches lui avaient pris beaucoup de temps ; aussi la mercerie eut-elle tort ce jour-là. Dès qu’il fut libre, ce ne fut pas vers son magasin, mais vers la maison des Mathias, qu’il se dirigea. Il voulait voir Thérèse, la rassurer, la consoler par le détail de ses opérations, lui dire ce qu’il avait fait, les promesses qu’il avait recueillies, lui montrer une armée d’agents en campagne qui devaient ramener Blanche infailliblement, aujourd’hui peut-être, demain au plus tard.

Il- était dans le plus vif de celte préoccupation, lorsqu'il entra chez ses amis. Que l’un juge de son étonnement ! sur le seuil même se trouvait une jeune enfant, blonde, fraîche, pins belle et plus souriante que jamais. C’était Blanche, qui se jeta dans ses bras.

— Bonjour, papa Daniel, dit-elle.

Celui-ci croyait réver; il se tâtait comme un hojnme qui doute de son identité. Mathias survint.

— Eh bien I oui, c’est elle, dit-il. La voilà de retour.

Daniel porta la main à son front, il avait trouvé le mot

de l’énigme :

<--- La police! s’écria-t-il. Déjà! connue j’ai été servi!

II fallut lui arracher cette illusion; la police était complètement étrangère à l’évéuemnnt. Dans la matinée môme, et d’assez bonne heure, un- violent coup de sonnetu? avait retenti à la porte des Mathias. La Lorraine était accourue, avait ouvert, et qu 'avait-elle vu? la petite Blanche, pomponnée comme la veille ; la petite Blanche toute seule et comme si elle fût sortie de dessous du chou. On interrogea le concierge ; il n’avait gu monter personne ; on essaya dé tirer quelques éclaircissements de l'enfant ; peine perdue! le mystère restait sans explication. Seulement, dans le tablier de Blanche, se trouvait un petit billet tracé au crayon, et contenant ces mots d’un caractère presque illisible :

«-Plaignez et pardonnez. »

Telle fut cette aveüture. Elle eut pour résultat le renvoi de la Lorraine, et la salle de policé pour le fantassin, complice d’un moment d’oubli. Les petits pâtirent pour les grands : ainsi va le monde.

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