‹ Mathias l'humoristeChapitre 9 sur 54 · ON RAPT · texte numérisé non relu

ON RAPT

Mais, avant ce temps, et tout à fait dans le premier âge de Blanche, il s’était passé un événement qu’il est essentiel de raconter pour l’intelligence de ce récit.

Thérèse n’était pas toujours libre d'accompagner l’enfant dans ses promenades; d’autres devoirs l’en empêchaient de loin en loin. Une lubie de Mathias, un travail de ménage, une visite à rendre ou à reeevoir, mille circonstances prévues ou imprévues l’enchaînaient parfois au logis et la privaient de sa plus doucejouissance. Alors, il fallait aviser. Blanche ne devait pas souffrir 4c ces contrariétés : la vie en plein air lui convenait, elle y prospérait et s'y développait à vue d’œil. Thérèse la confiait donc, quoiqu’à regret, â une servante, en multiplia-rrt les instructions à l'appui et prodiguant les -recommandations. Cette servante était une fille venue tout récemment de la Lorrairie et des environs de Nancy; elle ne connaissait de Paris que Ce que sa maîtresse lui en avait fait connaître, avait tous les airs d’un sujet fidèle, attaché, un maintien modeste et des -principes, en apparence du moins. . -

Hélas! le démon s’en mêla : dé quoi' ne se mêle-t-il pas ? Il est pour moitié dans ce qui se fait en ce monde. Ûette fois il prit les traits d’un fantassin qui appartenait à la Lorraine ; c’est toujours sur cet écueil qu’échoüent les Vertus de la domesticité. On dirait que l’uniforme est irrésistible. Un jour que la servante débouchait sur la place du Panthéon, ayant Blanche à la main, la rencontre eut lieu et les premières paroles s’échangèrent

1 — Tiens, c’est vous? *'• * • -

— Ah! et vous donc? , . >

MATHIAS l’hUMOBISTE, ofi

Voilà des préliminaires bien innocents; que de fois ils ont conduit aux abîmes ! La reconnaissance une fois faite, on parla du pays, thème toujours vieux et toujours nouveau, de ceux qu’on y avait laissés et qu’on espérait y revoir; des morts, des absents, des mariages récents et des mariages en projet; enfin de tout ce qui peut animer l’entretien d’un fantassin et d’une fille de service. Deux heures s’écoulèrent ainsi, et ce jour-là Blanche n’eut pour promenade qu’une station en plein pavé, sous le choc des allants et venants et la menace des roues des voitures. A peine daignait-on songer à elle, et seulement pour réprimer ses impatiences et ses importunités. Tout au feu de son discours, la servante n’avait plus la conscience de ses devoirs. Pour une -première entrevue, le fantassin dut être content ; ses affaires étaient fort avancées. Au moment des adieux il y eut des engagements pris.

— Je suis Lorrain, vous êtes Lorraine : nous nous retrouverons.

En effet, on se retrouva; la persévérance est une des vertus qui s’acquièrent dans la vie des camps.

Comme on le pense, la Lorraine ne se vanta pèint de ees rencontres, et l’âge de Blanche mettait la servante-à l’abri des indiscrétions. Cependant, en une circonstance, elle faillit se trahir. Un soir, de retour au logis, elle fit un récit étrange, et qu’elle arrangea à sa manière. -

Elle raconta que, dans une rue détournée et dont elle ne savait pas le nom, elle avait vu venir à elle un mar gniflque équipage, avec laquais devant et derrière, livrée élégante, chevaux superbes, enfin un luxe de grand seigneur. Dans la voiture, doublée de satin blanc, il y avait une jeune femme, mise comme une rèine et belle comme les amours; elle était seule et appuyée sur les coussins du fond. La servante insistait sur ces détails* et elle ajoutait que* voyant la rue si étroite et l’attelage si fringant, elte avait tremblé pour Blanche et l’avait prise dans ses bras, en se rangeant du côté du mur. Or, ce mouvement si naturel avait amené une scène. Au moment où ta voiture passait, ies yeux de J#

jeune femme s’étaient portés sur l’enfant qui se trouvait à deux pas d’elle et presque à sa hauteur. De là comme un coup de théâtre. Sur son ordre, le cocher avait arrêté ses chevaux et la portière s’était ouverte. Elle était descendue alors, avait pris la petite dans ses bras, l’avait couverte de baisers, puis rendue à la servante. Tout cela en moins de temps qu’il n’en fallait pour le raconter. Après quoi, la voiture était repartie de toute la vitesse de l’attelage. Tel était le récit de la Lorraine ; pressée de questions, elle y persista invariablement et ne le compléta qu’en un seul point; en reprenant l’enfant elle avait senti ses joues moites comme si on les eût arrosées de larmes.

Thérèse garda pour elle cette confidence ; il lui sembla au moins inutile d’éveiller les susceptibilités de Daniel et de s’exposer aux reproches de Mathias. En y réfléchissant, l’aventure n’était pas sans explication plausible et n’offrait rien dont on pût s’alarmer. Que de fois, dans le cours de leurs promenades, n’avait-on pas arrêté Blanche, sous les yeux et presque dans la main de Thérèse, pour l’admirer et l’embrasser ! C’était l’effet naturel et presque irrésistible de sa beauté. Seulement, madame Mathias se promit désormais de ne plus laisser allerl’enfant, autant que possible, en d’autres mains que les siennes et de surveiller de plus près la conduite de sa subordonnée. Celle-ci porta la peine de ses récits romanesques et se vit presque consignée au logis. Qu’dn juge de l’état du fantassin ! Mais il avait, dans l’exercice de sa profession, amassé des trésors de patience ; il dévora ses douleurs et attendit.

Un jour pourtant, il fallut bien que Thérèse se départît de son plan de conduite. Mathias gardait le lit, en proie à une crise qui menaçait de se prolonger. Jamais son humeur n’avait été plus âpre, son caractère plus mal fait; il s’en prenait à tout, aux objets et aux personnes, ne pouvait supporter ni mouvement ni bruit, et repoussait jusqu’aux soins qu’on voulait lui donner. Que faire en pareil cas? Dégager la maison et abandonner le malade à son accès. C’est ce que pensa

Thérèse; elle habilla Blanche; l’arrangea avec son soin habituel; puis, appelant la Lorraine, elle la lui confia.

— Et surtout ne la perdez pas de vue, ajouta-t-elle, comme avertie par un pressentiment.

— Ah! Madame, pour cela, il n’y a pas de danger, répondit la servante.

Le théâtre ordinaire des promenades de Blanche était ce beau jardin du Luxembourg, qui s’empare de l’œil le plus indifférent et qu’on ne peut se lasser d'admirer. On la conduisait tantôt dans les quinconces, tantôt dans l’allée circulaire qui domine le bassin et d’où l’on découvre les parterres et l’une des façades du .château. Ce fut au centre de cette allée que la Lorraine s’arrêta ; elle était remplie de groupes de marmots qui se livraient à des récréations bruyantes : ici on jouait au ballon, là au cerceau, plus loin au volant. A cette époque, Blanche n’était pas de taille à se mêler à ces jeux; elle marchait à peine sans lisières et bégayait tout au plus quelques mots. Aussi le programme de ses amusements n’était-il ni compliqué ni varié. On l’installait devant un banc avec une petite pelle et un chariot en bois; ainsi armée, elle s’escrimait de son mieux, soulevait le sable au moyen de la pelle, et en remplissait le chariot. Ce manège l’occupait pendant des heures entières, sans qu’elle en parût jamais lasse ni dégoûtée.

Avec un enfant d’aussi bonne composition, la tâche de la Lorraine était aisée à remplir. En un clin d’œil elle en vint à bout ; Blanche fut campée devant une chaise, où elle put prendre un point d’appui; rien ne lui manquait, ni ses instruments habituels, ni le sable du jardin. Dès lors la Lorraine était libre; elle pouvait donner cours à ses pensées et porter ses regards ailleurs. C’est ce qu’elle ne manqua pas de faire. Son œil semblait guetter, soit dans les massifs opposés, soit dans l’allée de l’Observatoire, une apparition familière, et quand elle eut découvert ce qu’elle cherchait, un soupir s’échappa de son sein et une rougeur violente se répandit sur ses joues. ' •

Le fantassin arrivait sur les ailes de l’espoir. Com-

bien de fois, depuis quelques semaines, cet espoir avaiit été déçu ! Chaque jour il revenait à la même place, et chaque jour il rentrait à la caserne avec une déception de plus. Enfin elle était làî il la voyait comme il en était vu : il allait repueillir le fruit de sa persévérance. Et pourtant, depuis qu’il l’avait aperçue, il marchait avec moins d’aplomb, avait un maintien moins assuré, exerçait sur sa tenue une inspection rapide, afin de s’assurer que sa personne et ses vêtements fussent eu bon état, prenait enfin les allures d’un homme qui doute de lui-inéoie et demande des encouragements. De son Côté, la Lorraine obéissait à des impressions analogues, si bien que ces deux êtres longtemps séparés, et qui avaient tant à se dire, ne trouvèrent dans leur imagination et sur leurs lèvres, en se revoyant, que les mêmes mots dont ils avaient salué leur première rencontre :

— Ah ! c’est vous donc ?

*— Et vous donc?

Tant il est vrai que le langage se refuse parfois à exprimer ce que le cœur ressent.

Ce qui eut plus d’éloquence, ce fut la scène qui suivit. Le Lorrain et la Lorraine avaient mis leurs mains droites l’une dans l’autre, et, pour un empire, ils ne se seraient pas lâchés. De temps en temps ils imprimaient à leurs bras un mouvement d’oscillation pour suppléer au* lacunes du langage, et par accès ils poussaient les choses jusqu’à se disloquer les articulations. C’était la passion qui se manifestait ainsi. Quant aux yeux, ceux du fantassin étaient fixés sur le sable, ceux de la servante sur la verdure des massifs ; autre forme de déclaration à l’usage de l’armée et des bonnes d’enfant.

Enfin, les langues se délièrent et l’on parla du pays. Le fantassin avait reçu, à titre onéreux, des nouvelles toutes fraîches, et il tenait à s’indemniser de ses frais de poste en les transmettant à litre gratuit. Par une allusion des plus transparentes, il ne parla que des alliances qui se préparaient dans la localité ; Gros-Jean devait épouser Madeleine, Gertrude devait épouser Mathurin. En citant cçs faits du domaine de l’état civil, le fantassin ca-

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chait mal son embarras, tandis que la Lorraine rougissait jusqu'aux oreilles : la situation se tendait de plus en plus. Des deux parts il y eut un grand coup de coude administré, avec ces mots à l’appui :

— Et. donc Vous?

— Et vous donc?

On entrait en plein dans les voies de la déclaration directe; les esprits s’échauffaient, visiblement. Mais voyez le Contre-temps : l’endroit oft ces mots s’échangeaient était l'un des plus fréquentés du jardin; on s’y trouvait en vue de tous les yeux et k la portée de toutes les oreilles. Comment poursuivre cet entretien dans un pareil lieu et près de tant de témoins? Impossible, et des deux parts on le sentait bien. Non pas qu’on en parlât ; parle-t-on de semblables choses? Mais peu à peu et par la force des affinités, le bras de la Lorraine s’engageait dans le bras du fantassin, et ils se dirigeaient tous deux vers la partie la plus discrète des quinconces. Ce ne fut qu’au bout de quelques pas et en se ravisant que le militaire eut un scrupule.

— Et l’enfant? dit-il.

— Tiens, c’est vrai, dit la Lorraine, l’enfant !

Elle l’avait complètement oubliée. Touchant exemple de l’intérét que portent aux familles les trois quarts au moins des serviteurs !

On revint donc vers Blanche. L’enfant n’avait pas bougé de sa place ; elle s’y livrait tranquillement à sôn exercice favori. Sur la chaise s’élevaient des monceaux de sable, qu’elle formait à grand 'peine et qu’elle détruisait un instant après. Son chariot était plein, et elle n’en persistait pas moins à en augmenter la charge. Que lui importaient les absences de sa bonne ! Elle n’y prenait pas garde seulement. Ce spectacle charma le fantassin; il daigna caresser l’enfant et lui accorder un témoignage d’approbatioH :

— Comme c’est gentil ! dit-il.

— Elle ne se dérangerait pas pour un empire ! ajouta la Lôrraine.

-œ. Dites donc, payse !

— Quoi donc, pays?

— Dès qu’elle reste là tranquille, cette petite, à quoi bon nous gêner?

— Au fait !

— D’autant que nous n’irons pas loin. Voilà. Et donc, vous?

— Et vous donc?

Le couple s’éloigna sur ces mots; peut-être n’avait-il pas le dessein de pousser cette excursion bien loin, ni de la prolonger outre mesure. Mais il était dans une situation où les sages résolutions s’oublient. La fatalité s’en mêla. On commença par des propos et l’on finit par des poussées ; de poussées en propos et de propos en poussées , le temps s’écoula, et, pour rendre un peu de sang-froid à ce favori de Mars jeté hors de ses voies, il fallut qu’il entendit sonner l’heure de rigueur qui le rappelait au quartier.

Devant la discipline, le sentiment s’effaça; le militaire ramena la Lorraine en toüte hâte vers l’endroit où ils devaient retrouver Blanche au milieu de ses jeux.

O surprise ! l’enfant avait disparu.

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