L’ÉDUCATION
î- . Il était impossible que de [semblables événements eussent lieu sans laisser des traces dans l’esprit de Mathias. Un homme comme lui, à qui tout paraissait suspect, ne pouvait prendre en bonne part les surprises qui lui arrivaient. Précisément alors, il commençait l’une de ses plus malheureuses campagnes contre les corps savants et venait de lancer, avec un médiocre succès, deux ou trois grands hommes de sa composition. Toutes ces circonstances lui portaient sur l’humeur et n’étaient pas de nature à lui améliorer le caractère.
Au fond Mathias aimait Blanche et ne s’en serait pas séparé sans chagrin; mais il avait une manière d.’aimer qui ne ressemblait à aucune autre; pour un rien, sur le moindre prétexte, les gronderies arrivaient. L’enfant était-elle gaie? cette gaieté le contrariait. Était-elle triste? cette tristesse l’inquiétait. Tantôt elle faisait trop de bruit; tantôt elle était trop sédentaire; constamment des reproches; nul moyen d’y échapper. Apercevait-il sur Blanche un nouvel objet de toilette ? vite une querelle :
— Madame Mathias, disait-il, voilà des excès. Tu perdras cette enfant, je t’en préviens.
— Pour un chiffon? répondait-elle. -
— Oui, pour un chiffon, Thérèse. C’est de chiffon en chiffon que les femmes vont à l’abîme. L’histoire est connue. Qu’on interroge toutes celles qui sont déchues,
Piyt tt ibU by ^uJ T fo lf
et l’on verra. Au début, de quoi s’agissait-il? rien que d’un chiffon.
Au fort de ces débats, quelquefois Régine survenait, et Mathias la prenait pour arbitre. Ce n’était point une tâche aisée ni exempte d’embarras. A aucun prix madame Daniel n’eût voulu donner gain de cause au mari ; c’eût été d’un trop mauvais exemple. D’ailleurs Mathias et elle vivaient sur un pied d’observation et presque de rivalité. Ils étaient trop d’égale force sur les sciences exactes pour n’être pas un peu jaloux l’un de l’autre. D’un autre côté, approuver les faiblesses de Thérèse eût été, de la part de Régine, donner un démenti à sa vie entière. Elle avait, en matière d’éducation, des idées trop arrêtées pour qu’elles pussent fléchir. Or, le système de Thérèse était précisément l’opposé de celui qui avait porté de si beaux fruits au delà du détroit : Régine n’y pouvait songer sans se voiler le front. Thérèse s’abandonnait aux inspirations de son cœur : en fait de méthodes, elle s’en fiait à la nature ; l’art lui était étranger. Elle laissait Blanche se développer à son gré, comme une plante de belle venue, sans trop gêner son essor ni comprimer ses mouvements. Quant aux petits écarts, elle ne s’en inquiétait pas et les conjurait à force de tendresse.
Régine ne pouvait rien admettre de pareil; c’était trop simple et trop élémentaire. A ce prix, tout le monde serait entré de plain-pied dans le domaine de l’éducation : examens, brevets de capacité, grades, diplômes, tout devenait superflu. Le régime de Thérèse péchait donc par la base. Il ne faisait une part assez grande ni à la dignité, ni à la majesté, à aucun des principes sur lesquels l’autorité se fonde. On pouvait obtenir ainsi de passables sauvageons , mais qu’était-ce auprès des produits d’une greffe savante? Qu’était cette enfant, charmante, il est vrai, vive et enjouée, auprès des sujets qu’elle avait formés et qui savaient marcher d’après les règles, garder la tenue qui convient, rester, en toute circonstance et à tout propos, fidèles à l’observation des formes sans qu’on pût les surprendre un
74 MATHIAS- L’iIBMOaKTK^
instant en faute ni trouver la moindre lacune dans le programme de leur enseignement? Ainsi pensait Régine, fidèle à ses propres traditions.
Elle était donc partagée : elle ne voulait pas se mettre avec Mathias, et ne pouvait pas se déclarer pour sa femme. Que fit-elle? Ce qui se dénouait mal, elle le traneha. Elle se dit qu’après tout le dernier mot de l’éducation de Blanche lui appartiendrait, et qu’à l’aide de ses méthodes elle redresserait aisément les torts d’une première direction. Plus elle y réfléchit, plus cette combinaison lui agpéa. Que chaque jour Thérèse empirât les choses et rendit le succès plus douteux, tant mieux; le mérite n’en serait que plus grand. Voilà quels furent les calculs de Régine et sous l’empire de quel sentiment elle se mêlait à ce débat. Quant à Thérèse, elle supportait tout, pourvu qu’on lui laissât l’enfant, et plus d’une fois elle s’en épancha dans le sein du mercièr.
— Allez, Monsieur Daniel, lui disait-elle, ils auront beau faire, personne ne l’aimera comme moi.