‹ Mathias l'humoristeChapitre 15 sur 54 · LA CHASSE · texte numérisé non relu

LA CHASSE

Si prompte qu’eût été la manœuvre des deux amis, celle du messager fut plus prompte encore et plus décisive. Il fallait qu’il eût reçu à ce sujet des ordres for-

MATHIAS l’HüMORISTE.

mels et qu’il l’envisageât comme la partie la plus délicate et la plus difficile de sa mission. Entre le moment où il agita la sonnette de Mathias et celui où il referma la porte, après s’être dessaisi de son paquet, à peine s’écoula-t-il quelques secondes, l’intervalle qui sépare le tonnerre de l’éclair. Daniel était encore sur le seuil du café, que déjà le laquais s’éloignait de toute la vitesse de ses jambes et avec les avantages que lui assurait une excellente conformation. Qu’allait-il faire? Deux moyens se présentaient: ou rejoindre l’émissaire, et de gré ou de force obtenir de lui des aveux explicites;' ou bien le suivre clandestinement, s’assurer de l’endroit où il allait aboutir, et tirer de là les éléments d’une information définitive.

Le premier moyen offrait quelques inconvénients. Rejoindre l’homme et l’interroger était chose aisée ; il ne s’agissait que de jouer des jambes avec plus de succès que lui, et Daniel se sentait en fonds pour cela. Mais si l’homme se taisait, s’il se renfermait dans un silence obstiné, que devenait le plan de campagne suivi avec tant de patience? Il n’en restait plus rien debout ; c’était une déroute complète, un irrémédiable échec.

Que faire alors ? Recourir au second moyen, moins décisif, mais plus sûr. Ainsi calculent les généraux expérimentés : quand ils ne peuvent attaquer une position de front, ils la tournent. Daniel suivit donc à la piste l’agent mystérieux.

De son côté, que faisait Mathias ? Quel rôle allait-il jouer dans cette aventure embrouillée? On a vu qu’à peine assuré de la présence de l’ennemi, il avait tout quitté pour s’élancer à sa poursuite. Mais ce mouvement avait pris quelque temps et entraîné quelque délai. Quand Mathias arriva devant la loge, l’émissaire avait déjà disparu.

— Eh bien? dit-il au concierge d’un air empressé.

— De quoi, Monsieur ? répondit celui-ci.

— Cet homme?

— Quel homme ?

— Celui qui a apporté le paquet?

— Ah I c’est juste, il y a un paquet. Si Monsieur veut le monter... ajouta le concierge en présentant à Mathias l’objet qui venait d’être déposé.

— Il s’agit bien de cela I répondit celui-ci. C’est l’homme, l’homiue que je veux, à qui je veux parler. Le cordon, vite, le cordon 1

— Quand vous ajouteriez: S’il vous plaît, dit à mivoix le concierge , cela ne vous écorcherait pas le gosier. .

Il se décida à ouvrir et Mathias se précipita vers la rue. . -

Cette sortie et ces pourparlers n’avaient pris qu’une minute ou deux, et pourtant cela suffisait pour déranger bien des choses. Une fois hors de chez lui, Mathias ne sut où se diriger. Ce fut donc avec une hésitation mêlée d’anxiété qu’il jeta les yeux à droite et à gauche, afin de se reconnaître et de retrouver l’homme qu’il avait aperçu d’en haut et dont sa mémoire gardait le signalement fidèle. Heureusement cette incertitude dura peu; dès le premier coup d’œil il le vit tournant l’angle de la rue par laquelle il avait débouché ; c’était frapper juste et arriver à point; une seconde plus tard l’agent lui échappait.

A l’aide d’un élan vigoureux, Mathias eut bientôt diminué les distances et gagné du terrain. Le quartier dans lequel cette chasse avait lieu se composait de ruelles étroites qui en augmentaient les difficultés. 11 fallait donc suivre l’homme de près et marcher pour ainsi dire dans ses pas. Mathias régla ses allures là-dessus. Le laquais venait de disparaître dans une rue latérale ; Mathias se mit à courir, au risque de heurter les passants et d’en recevoir des horions à titre de représailles. Déjà il se rapprochait de son homme, quand tout à coup il s’arrêta comme si la foudre l’eût atteint; ses jambes fléchirent, son cœur battit à se briser.

— Ah 1 mon Dieu 1 s’écria-t-il ; qu’est-ce que je vois?

Si cette crise eût duré, la poursuite en eût été compromise et l’incident eût emporté le fond. Mathias parvint à se contenir.

— Est-ce bien lui? poursuivit-il en homme qui doute du témoignage de ses sens, est-ce vraiment lui ?

Il venait d’apercevoir Daniel qui continuait sa chasse, et ne perdait pas le pied du gibier.

— Décidément c’est lui, ajouta-t-il; c’est bien lui, tout à fait lui; je ne me trompais point. Un pas de plus, et je le coudoyais. Quelle découverte !

La mise en scène était complète , rien n’y manquait. En tète marchait l’homme à la livrée, sur qui se réglaient les mouvements; derrière le laquais, Daniel empressé à le suivre, puis Mathias qui suivait à la fois Daniel et le laquais. Chacun de ces personnages était animé de sentiments particuliers, qui s’échauffaient et fermentaient davantage à mesure que la course prenait plus d’ardeur.

— Tu ne m’échapperas pas, malotru, disait Daniel en essuyant les flots de sueur qui découlaient de son front; tu ne m’échapperas pas, ni toi, ni les tiens. Tu ne te doutes pas à qui tu as affaire ; tu as beau avoir cinq pieds dix pouces et des jambes assorties, tuas beau exécuter ton pas gymnastique, tu as trouvé ton maître dans cet art.

Pendant que Daniel s’abandonnait à ses réflexions en réglant sa marche sur celle du laquais, derrière lui quelqu’un le serrait de près aussi et n’était pas en reste de commentaires.

— Enfin, pensait Mathias, je le prends sur le fait; il est là; il ne s’en cache plus ! Un laquais galonné ! C’est assorti aux cadeaux qu’il faisait à l’enfant ! Depuis Sardanapale, on n’a rien vu de plus vicieux que ce garçon-là.

Au milieu de ces réflexions, le temps courait et le chemin s’allongeait sous les pas des poursuivants. On eût dit que l’homme aux traces duquel ils s’attachaient se faisait un jeu 'de leurs efforts et prenait plaisir à les mettre hors d’haleine. Non-seulement il forçait son allure, mais il multipliait les détours et se dirigeait par d’abominables ruelles où à chaque instant ils manquaient le perdre de vue. Ce fut ainsi qu’ils parcou-

rurcnt, l’un derrière l’autre, une grande partie du quartier Latin et le revers de la montagne de Sainte- Geneviève.

— Nous fera-t-il trimer longtemps ainsi ? disait Daniel.

— Mais où me conduit-il ? disait Mathias.

Cependant l’homme qui guidait la marche parut changer subitement de tactique. Jusque-là il ne s’était dirigé qu’au travers de quartiers populeux, sièges d’un grand mouvement de circulation, comme si, au milieu de l’affluence des piétons et des voitures, il eût voulu se dérober à d’invisibles témoins. Tout à coup, il quitta cette partie active de la cité, et gagna des rues moins bruyantes et plus solitaires, puis ces longues avenues plantées d’arbres qui touchent au mur d’enceinte et ressemblent à des faubourgs de Paris. Peu à peu, dans cette nouvelle partie de l’itinéraire, le vide se flt autour des poursuivants, et quand l’homme à la livrée eut pris une rue détournée qui coupe l’un des boulevards intérieurs, ils restèrent tous les trois seuls à la suite l’un de l’autre.

Alors le laquais se retourna et flt face aux assaillants. Mathias n’eut que le temps de se jeter dans l’encoignure d'une porte. Daniel marcha droit à l’émissaire ; la nécessité l’y obligeait : il modifia ses plans.

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