‹ Mathias l'humoristeChapitre 16 sur 54 · LE TEMPS D’ARRÊT · texte numérisé non relu

LE TEMPS D’ARRÊT

A mesure qu’il se rapprochait du personnage, Daniel sentait ses dispositions tourner à la bienveillance. Jamais physionomie plus placide ne s’offrit à sa vue : elle ne semblait guère appartenir à un artisan de complots. Le visage était haut en couleur, avec une teinte plus prononcée à l’extrémité du nez, circonstance à prendre en considération et qui trahissait une des faiblesses de

l’homme. Pour le reste, néant ; un laquais ni plus ni moins, des yeux d’un bleu-faïence et des cheveux tirant sur le roux, l’air simple d’ailleurs et exempt de malice.

L’attitude de l’homme fut encore pour Daniel un autre sujet de mécompte. Avec ces illusions que crée l’éloignement, il avait cru surprendre une intention farouche dans cette station au milieu d’une rue déserte, et il s’était préparé aux chances de l’événement. Arrivé près du laquais, il put s’assurer du véritable motif de cette halte; ce motif n’avait rien de belliqueux, bien s’en faut. Au lieu d’attendre un champion le défi aux lèvres et les coups de poing tout faits, cet homme s’était rapproché d’une barrière en lattes qui bordait la chaussée et s’y repaissait du spectacle le plus inoffensif. Sous une tonnelle garnie de liserons étaient assis des groupes de buveurs, tandis qu’un peu plus loin d’autres groupes se livraient aux jeux savants en honneur dans la banlieue, le jeu du tonneau, le jeu de siam et toutes les variétés analogues. Voilà à quelles impressions cédait cette âme soupçonnée de tant de noirceurs; telles étaient les machinations auxquelles elle s’abandonnait.

Cependant cette découverte, tout inattendue qu’elle fût, n’eut pas le pouvoir de détourner Daniel de son but. Naïf ou non, cet homme n’en était pas moins en possession du secret qu’il lui importait de connaître; il pouvait le mettre sur la voie de la naissance de Blanche et fournir la clef de ces mystères successifs dont il était préoccupé. Il manœuvra donc de manière à nouer l’entretien avec lui, et la scène qu'ils avaient sous les yeux lui en fournit le prétexte naturel.

— Délicieux bouchon ! charmant local I dit-il comme s’il eût répondu à sa propre pensée.

L’appel était direct, il ne resta pas sans effet.

— Pelle fertire, dit une voix à ses côtés.

C’était celle du laquais; elle se rattachait, par l’accent et la manière de comprendre la valeur des lettres, aux provinces le plus récemment incorporées au 1er-

ritoire français. Daniel ne s’y trompa point, ; il avait affaire à un naturel des rives du Rhin, qui fournissent à la domesticité parisienne des sujets si nombreux et si distingués. Afin de tenir son interlocuteur en haleine et de le gagner par un encouragement, il reprit ses derniers mots et en essaya une traduction libre.

— Oui, belle verdure, dit-il.

— Et pon fin, ajouta le laquais.

— Et bon vin, dit Daniel, en forme d’écho.

La glace était rompue ; les relations étaient nouées ; il ne s’agissait plus que de les resserrer de manière à amener de l’abandon. Daniel avait peu de préjugés : en aurait-il eu de plus grands, qu’ils eussent disparu devant l’idée fixe qui le dominait. Il n’hésita pas.

— Écoutez, l’ami, dit-il en s’adressant à l’enfant du Rhin.

— Gu’est-ce tone, Monsir?

— Vous m’assurez que la cave est bonne ici, n’estce pas ?

— Barvaitc, Monsir, barvaite !

— Parfaite, je comprends ; vous devez être un habitué. Maintenant, voulez-vous faire mieux?

— Folondiers !

— Volontiers, dites-vous? eh bien! c’est convenu, entrez avec moi ; je m’exécute pour une discrétion.

— Ah ! Monsir. ’ ‘ -

— Pas de gêne, mon garçon ; je suis comme ça : tout à tous. Votre figure me revient. Nous taperons sur ce qu’il y a de mieux; du cacheté, du ficelé, tout le tremblement.

— Frai, Monsir !

— Oui, vrai! très-vrai! Il fait si chaud ! Venez donc:

Aux éclairs qui traversaient la figure de l’enfant du

Rhin, il était aisé de voir qü’aucune proposition ne pouvait lui être plus douce; son œil pétillait d’aise, son nez rougissait de plaisir. Daniel n’éprouvait pas un contentement moindre ; il tenaitson homme , c’était l’essentiel.

— Je le noierai, s’il le faut, dit-il, mais j’en viendrai à bout.

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On entra dans le cabaret, et, à l’accueil des garçons, il fut facile de reconnaître que le laquais était un habitué du local ; une sorte d’aveu le trahit :

— La donnelle te troide, diLil en cédant à l’habitude, et comme s’il eût été l’amphitryon.

* — La tonnelle de droite à ces Messieurs î répéta le maître de l’établissement.

C’était un réduit charmant, tapissé de chèvrefeuilles qui exhalaient une odeur suave et jonchaient le sol de leurs débris. On y était loin du gros des buveurs et dans la partie la plus discrète du jardin. Aussi ne le livraiton qu’à bon escient et aux clients de choix : pour y aspirer, il fallait porter la consommation à un certain chiffre et s’attaquer aux articles de prix. Or, Daniel ôtait décidé à faire magnifiquement les choses ; cette disposition se manifesta dès qu’il se fut assis avec son convié à l’ombre de la tonnelle réservée. Le maître du cabaret était accouru en personne; il attendait ses ordres.

— Un panier assorti ! dit-il.

Il voulait, du premier mot, produire un certain éblouissement. Son attente ne fut point trahie. Le visage de l’enfant du Rhin s’alluma comme s’il eût reçu un coup de soleil; ses joues prirent le ton d’un buisson d’écrevisses.

— Ein bânier, dit-il.

. Le maître du cabaret semblait douter lui-même de la commande.

— Un panier assorti? répéta-t-il en homme qui demande une explication.

Daniel le prit de plus haut encore; il voulait marquer son rang et achever la défaite du laquais.

— Oui, assorti, poursuivit-il, et mettez la main sur ce qu’il y a de mieux. Du bordeaux, du bourgogne, des vins de la Côte surtout. Et prenez-y garde, vous avez affaire à des connaisseurs. Six bouteilles à cachet pour commencer; ensuite nous verrons.

Pendant que Daniel conduisait sa partie avec un art si achevé, que devenait Mathias et comment prenait-il

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les choses? Mathias assistait de loin aux détails de cette scène et se livrait à des commentaires sans fin. Il avait tout vu sans être vu; il voulait que l’épreuve fût complète. Il avait vu Daniel se rapprocher de l’homme en livrée, engager Penirclien, en venir h des manières familières, enfin, et c’était le comble, entrer avec lui dans un débit de vins.

— Jusque-là, s’écria-t-il avec amertume, jusque-là ! Oh! le malheureux! Est-il descendu assez bas dans l'échelle de la dégradation ! Depuis la régence, on n’avait rien vu de pareil.

Quelque indignation qu’il éprouvât, Mathias n’en resta pas moins sur les lieux ; il était jaloux de voir comment finirait cette aventure.

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