LA CULBUTE
Tant que Daniel avait eu l’espoir d’obtenir de son invité les éclaircissements auxquels il attachait tant de prix, il l’avait traité avec des ménagements extrêmes, rafraîchi outre mesure et comblé de toutes les jouissances que l’établissement pouvait fournir. Rien ne lui eût coûté, et il n’aurait eu de regret à rien, si cette compensation lui était échue. Mais dès qu’il vit qu’elle allait lui échapper, il changea de manières et de ton. Comme prélude, il supprima les boissons, et quand ils se trouvèrent en face de bouteilles et de verres vides, il commença une gamme qui n’était pas celle du début.
— Eh ! l’ami, dit-il, si vous répondiez aux gens qui vous parlent avec civilité! Il n’y a que les poissons qui soient affranchis de ce devoir. Je vous préviens que vous avez là un genre déplorable.
Que l’enfant du Rhin se sentît piqué ou non, il n’en fut ni plus ni moins qu’au paravant; impossible de le tirer de son inintelligible baragouin.
— Allemand, je le veux bien, reprit Daniel; soyez Allemand si vous y trouvez de l’avantage, mais soyez poli, mon garçon.
Le laquais, calme jusqu’alors, protesta par le grognement qui lui était familier.
— Ah oui! ah vraiment! c’est ainsi que vous le prenez ! Eh bien ! écoutez-moi alors, nous verrons si vous avez toujours le vin sournois. En tous cas, lorsqu’on l’a sournois le vin, on le paye. Entendez-vous, l’ami?
L’homme en livrée reçut le propos à bout portant et n’en parut pas ébranlé; Daniel continua :
— Maintenant, dit-il, suivez mon discours. Si je vous ai demaudéce que sont vos maîtres, ce n’est pas par curiosité , je ne suis pas curieux; j’ai d’autres défauts, pas celui-là. Je ne vous ai demandé ce que sont vos maîtres que parce que j’en ai le droit.
Même silence de la part du laquais ; seulement il s’opéra chez lui un jeu de physionomie qui eût frappé toute autre personne, que Daniel. Lui n’était plus de sang-froid, la colère et le dépit s’en mêlaient.
— Yos maîtres, reprit-il, sont de singulières gens. 11 y a de par le monde ..deux ménages qui ont eu la charité de se charger d’un de leurs péchés mignons, et, pour les en récompenser, vos maîtres les comblent d'avanies et de poires d’angoisses, des enlèvements, des surprises, que sais-je? de quoi mettre une àme à l’envers et une maison sens dessus dessous. Voilà vos maîtres, mon garçon ; il n’y a pas de quoi en être fier S
A mesure que Daniel se plaçait sur ce terrain, le changement dans l’état du laquais devenait de plus en plus manifeste. On voyait qu’il essayait de reprendre possession de lui-même et de ehasser les fumées du vin. Daniel insista :
.**- Et vous-même, dit-il, n’avez-vous pas été leur agent? : • '
— Bas ti dout ! bas ti dout! s’écria le laquais, qui se sentait louché au vif.
— Comment ! pas du tout ! Ah çà î vous voulez rire! Moi qui vous ai vu de mes yeux ! moi qui vous ai pris sur le fait !
— Bas lé moins ti monte !
— Encore ! voilà du plaisant! Comme si on ne vous avait pas vu entrer dans la maison avec votre carton ! Pas le moins du monde, dites-vous? A d’autres, l’ami. Vous n’avez point affaire à des enfants.
— Boint to brohos, Monsir, dit l’homme en livrée, qui commençait à s’échau ffer à son tour.
— Point do propos 1 En vérité, jo vous trouve cu-
rieux ! On en a empaillé de moins curieux que vous et qui figurent avec honneur dans nos musées. Ah çà ! soyons sérieux et mettons les points sur les ». Puisque j’ai commencé, j’irai jusqu’au bout. Ce sont donc vos maîtres qui nous accablent de persécutions et qui ont juré de ne pas nous laisser un instant de repos ! Eh bien ! l’ami, j’ai juré autre chose, moi.
— Guoi tonc?
— Quoi? J’ai juré que je saurais qui ils sont. Voilà ce que j’ai juré.
— Fraiment!
— Comme je vous le dis ! A quoi bon se cacher derrière le doigt ! Et si je vous ai suivi, si nous sommes ici, si je vous ai prodigué les vins lins, si je vous ai fait une multitude d’avances, c’est afin de vous gagner à notre cause et de vous mettre dans nos eaux. Don! me disais-je, voilà un garçon qui est porteur d’une honnête figure; il se mettra avec les honnêtes gens, il sera sensible à quelques procédés. Cette opinion a pris de la force à mesure que je vous ai mieux connu ; elle n’a plus eu de limites quand je vous ai entendu. Vous avez une manière de parler le français qui n’appartient qu’à vous, et qui a bien ses avantages; on voit à'I’instant de quelle contrée vous arrivez. Un Allemand ! me suis-je écrié, tant mieux! En Allemagne, la vie de famille est en honneur, et il est impossible qu’un originaire de ee pays ne soit pas doué d’une âme pure et de sentiments généreux. Raison de plus pour croire qu’il se mettra de notre côté. Voilà mes impressions, voilà mes calculs; je n’y mets plus de ruses, plus de détours, je vous livre ma pensée tout entière. Maintenant, mon garçon, ouvrez-vous à moi avec la même sincérité. Ai-je frappé juste, ou non? ai-je eu tort ou raison de compter sur vous? Serait-ce en vain que j'aurais fait unappel à votre droiture, à votre cœur allemand, à votre accent allemand, à votre figure allemande? Parlez, répondez, un mot, un seul mot î
Daniel suivait sur la physionomie de son interlocuteur les effets de son éloquence; le laquais n’avait plus
un maintien aussi assuré; ces allusions à la patrie, aux mœurs de la patrie, faisaient sur lui une impression évidente ; il paraissait'partagé. L’amphitryon avait enfin touché la corde sensible.
— Un mot, un seul mot ! répéta-t-il avec instance.
— Quoi tonc ! dit le laquais.
— Quels sont vos maîtres? dit Daniel, posant la question d’une manière carrée.
C’était aller au delà du but. L’enfant d’Allemagne disparut, l’homme de livrée se retrouva :
— Châmais ! s’écria-t-il d’un ton résolu.
— Vous dites?
— Châmais !
— C’est la satisfaction que vous me donnez?
— Ya, ya.
Il en revenait à sa formule de rigueur; c’était une partie décidément perdue. Quand Daniel s’en fut assuré, son humeur s’aigrit, et il y avait de quoi. S’étre épuisé en frais de toute nature : frais de consommation et frais de harangues, s’être compromis à en rougir, s’être assis à la table d’un laquais, et tout cela pour échouer misérablement! Daniel sentait sa colère fermenter :
— Ah! c’est ainsi que vous le prenez? dit-iL
— Foui !
— Vous vous refusez absolument à ce que je vous demande ?
— Apsoliment!
— Eh bien ! l’ami, on les connaîtra, bon gré, mal gré, vos maîtres! 11 ne sera pas dit qu’un homme comme moi n’aura pas eu raison d’un homme comme vous; ce serait trop d’affront. Vous n’êtes pas quitte, allez.
— Che ne zuis bas guitte !
— Bien s’en faut. On saura vos secrets, vous dis-je.
— Et le moyen tonc? ’
— Le moyen? Vous êtes bien curieux, monsieur le laquais. Autrefois, il y en avait un qui ne manquait jamais son effet. Vis-à-vis de gens de votre sorte, il y
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avait le bâton. Cela se voit dans toutes les comédies.
— Monsir, dit l’homme de livrée en se levant.
— Rasseyez-vous, l’ami, vous voyez bien que je n’ai rien à la main. D’ailleurs, vous auriez la police pour vous. Rasseyez-vous donc.
L’homme en livrée ne déféra pas à cet ordre , il resta debout; on voyait que la colère le gagnait aussi.
A son tour, Daniel s’était levé; il mesurait de l’œil son interlocuteur; on eût dit deux champions en présence. La table qui les séparait était fort étroite, rien ne les eût empêchés de se prendre au collet. Ils se contentaient de s’observer.
— Je saurai vos secrets, répéta Daniel, ou j’y perdrai mon nom.
— Gomment? dit le laquais.
— Comment ! Vous ne devinez pas? Il faut pour cela que vous soyez furieusement de votre pays. Comment? Mais c’est bien simple : je vous tiens, je ne vous lâche plus. Quand vous prendrez à droite, je prendrai à droite; quand vous prendrez à gauche, je prendrai à gauche.
— En féridé !
— C’est comme je vous le dis. Ah ! vous croyiez en être quitte ainsi : boire mon vin et puis aller avec vos pareils en faire des gorges chaudes à mes dépens ! Non, l’ami, non; les choses ne finiront pas si gaiement que vous le croyiez; je vous tiens, vous dis-je, pour un empire je ne vous abandonnerai pas. Vous iriez en enfer, que je vous y suivrais encore. Quand je vous ai dit que je saurais votre secret.
Dans le cours de cette sortie, l’irritation de Daniel n’avait fait que grandir, et au moment où il l’acheva, elle était parvenue à son comble. Le laquais, de son côté, n’était tranquille qu’en apparence; l’orage couvait dans son cœur. Sans doute il réfléchissait aux suites de cette séance au cabaret. Quelle responsabilité pour lui ! Que diraient ses maîtres? que feraient-ils? Il se voyait chassé de la maison avec de mauvaises notes, une garde-robe en piteux état et d’insignifiantes ressources. De là un violent désir de sortir de cette situa-
tion, et une énergie capable de briser tous les obstacles.
Lorsque Daniel eut achevé son discours, te parti du laquais était pris; il savait ce que serait l’attaque, il ne fit point attendre la riposte. Aux derniers mots il tira ses jambes du banc où elles étaient engagées, de manière à en assurer le jeu et à leur ménager de l’espace.
— Où allez-vous? Que faites-vous? s’écria Daniel, que ce mouvement prenait au dépourvu.
— Che bars, dit le laquais en gagnant l’issue de la tonnelle.
— Sans moi? dit Daniel, en manœuvrant à son tour de manière à lui couper la retraite et à le prévenir.
— Zans fous, répondit le laquais.
Ces paroles avaient été échangées avec la vitesse de l’éclair et comme le sont des dégagements de fleurets dans des assauts d’armes. Les mouvements avaient été comme les paroles, rapides aussi. Daniel y eut le dessus ; d’un dernier bond il sauta sur son adversaire, et parvint à le saisir au collet.
— Je vous disais bien que je ne vous lâcherais pas! s’écria-t-il. Maintenant, marchons, l’ami. La carte est payée, le pavé assez large pour deux; conduisez-moi vers vos maîtres !
— Tarteifle ! dit le laquais.
A l’aide de ce juron, dont un Allemand n’use que dans les moments solennels, et du poignet le plus vigoureux que le Rhin ait vu éclore sur ses rivages, il parvint à se dégager de l’étreinte de Daniel, non pourtant sans quelque dommage ; un morceau de sa livrée resta entre les mains de l’ennemi. En môme temps, il eut soin d’assurer sa retraite par un mouvement non moins décisif. Usant d’un art connu, il enveloppa la jambe de Daniel, et à l’aide d’un léger effort, lui fit perdre l’équilibre.
— Malédiction ! s’écria celui-ci en mesurant le sol de toute sa hauteur.
Quand il se releva il était fou de colère ; ses yeux
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brillaient comme des lames d’acier; ses joues étaient pourpres.
— Où est-il? où a-t-il passé? s’écria-t-il en s’élançant du côté des issues. Qu’on me ramène ce drôle ! il me le faut 1 j’en ai besoin 1
Il parcourut ainsi le jardin, alla vers toutes les portes sans trouver son ennemi, sans en apercevoir môme l’ombre. Les groupes de consommateurs s’étaient formés sur ses pas; on le suivait, on le pressait, on s’informait du motif de cet esclandre.
— • C’est un voleur, disaient les uns.
— Un assassin, disaient les autres.
On s’expliqua pourtant, quand le sang-froid fut revenu. Le laquais était un habitué du débit de vins; il y venait quelquefois, mais aucun des garçons ne Savait ni qui il était, ni à quels maîtres il appartenait. Il y venait seul, s’y grisait en conscience, mais silencieusement, n’échangeait avec les employés que les paroles strictement nécessaires, et s’en allait comme il était venu, sans faire plus de bruit ni d’embarras.
Ainsi, toutes les chances tournaient contre Daniel; il en était pour son temps, ses peines, son argent, sa boisson, son éloquence et ses menaces restées sans effet. Sorti du cabaret, une autre surprise lui échut. Il venait de faire quelques pas, abîmé dans ses réflexions, quand il se trouva face à face avec un passant qui paraissait aussi préoccupé et aussi mélancolique que lui, Ils se heurtèrent presque.
— Mathias ! dit Daniel.
— Daniel ! s’écria Mathias.
Ni l’un ni l’autre ne voulaient se confier le vrai motif de cette reconnaissance hors de leurs quartiers ordinaires et de cette course an clocher qui avait si mal tourné pour eux; aussi n’y eüt-il de franchise d’aucun côté dans les explications qu’ils se donnèrent.
— Que viens-tu faire si loin? dit Daniel.
— Et toi donc, dans des lieux si reculés? dit Mathias.
— Moi, je viens d’une fabrique d’épingles façon anglaise. Il y en a beaucoup dans ces environs.
— Ah! Eh bien, moi, je viens de donner une leçon | d’algèbre: j’ai deux élèves hors de l’enceinte de l’octroi.
Ils en restèrent là, tout en se soupçonnant l’un l’autre.
Par une sorte de concert, jamais il ne fut question entre eux de cette rencontre, ils n’en parlèrent ni à Thérèse ni à Régine : ce fut comme non avenu.
Cependant, cette journée eut des suites qu’il n’est point inutile de constater.
Dès ce moment, il y eut une sorte de trêve dans ces messages qui troublaient le repos de Daniel et de Mathias; personne n’agita plus, à des jours déterminés, la sonnette de leurs portes et ne déposa chez le concierge des cartons mystérieux. Cette trêve ne fut pas, il faut bien le dire, du gré de tout le monde. Blanche avait pris goût aux belles robes et aux chefs-d’œuvre de confection qui lui venaient pour ainsi dire du ciel; Thérèse et Régine étaient obligées de convenir que depuis que , ces envois avaient cessé, il manquait à la toilette de leur enfant un accessoire essentiel. Mais on s’y accoutuma comme on s’accoutume à toute chose.
D’ailleurs, si les surprises d’autrefois ne se renouvelaient plus, on en eut d’autres dont il était absolument impossible de se défendre. Ce n’était qu’un changement de formes, et voici comment : A chacune des époques où naguère les cadeaux avaient lieu, le facteur de la poste apportait régulièrement une lettre, ou plutôt une enveloppe de lettre qui renfermait un billet de banque de cinq cents francs ou de mille francs, avec cette simple désignation :
« Pour Blàhche. »
Que faire? Renvoyer le présent? Oui, mais à qui? C’était toujours le même embarras et le même problème.
On gardait donc l’argent en l’appliquant d’une manière exclusive à la dépense de la jeune fille, ou bien en le mettant en réserve, de manière à lui former un petit capital.
Pendant ce temps les années s’écoulaient, et ajou-
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taicnt quelque trait de plus aux charmes de Blanche ; elle grandissait à tue d’œil, et s’épanouissait comme une fleur des champs.