‹ Mathias l'humoristeChapitre 19 sur 54 · LE MAL SECRET DE THÉRÈSE · texte numérisé non relu

LE MAL SECRET DE THÉRÈSE

Le temps arriva où Thérèse dut résigner ses fonctions en faveur de Régine, cl abandonner la jeune fille aux grandes méthodes d’éducation. Ce fut pour elle un cruel moment, et son cœur en saigna au point que sa santé en fut altérée. Thérèse n’avait eu, dans sa vie, qu’un sentiment bien vif, c’était celui-là; elle avait aimé Mathias par devoir ; elle aimait Blanche avec passion. Les instincts maternels, qui sommeillent chez toutes les femmes, s’étaient éveillés en elle à l’occasion de cette entant, et développés ensuite avec une grande énergie. On sait comment le cœur procède eu pareil cas : H s’attache à ces êtres innocents en raison du mal qu’ils donnent, des soins qu’ils exigent, des douleurs qu’ils occasionnent.

Cependant Thérèse avait trop de raison, elle était animée d’une tendresse trop sincère pour lutter contre la force des choses et méconnaître les intérêts de son enfant. Blanche ne pouvait plus rester entre ses mains; elle était arrivée à un âge où les études commencent, et où, aux exercices du corps, il faut joindre la culture et l’ornement de l’esprit. Combien la pauvre femme regretta alors de n’avoir pas, comme Régine, pris une position dans la carrière de l’enseignement, et essayé sur de jeunes Anglaises les bénéfices de son système! Hélas! les circonstances ne l’avaient pas permis; chacun a sa destination ici-bas. Celle de Thérèse était de se dévouer toujours cl en toute chose; elle se dévoua cette fois encore et étouffa les imirmures de son cœur.

410 M'ATni AS l’hdmoristE.

D’ailleurs la nécessité parlait : il n’y. avait plus à choisir, pour Blanche, qu’entre Régine et le pensionnat : Thérèse préféra naturellement Régine. Chez les Daniel, du moins, elle aurait encore sa fille sous les yeux, pourrait la voir tous les jours, respirer le môme air, en jouir, l’embrasser, lui donner quelques soins, la conduire à l’église ou à la promenade. Sauf les leçons, elle serait, dans l’existence de cette enfant, ce qu’elle avait été jusqu’alors. Tels étaient ses calculs ou plutôt ses illusions; calculs trompés, illusions perdues.

La première douleur de Thérèse, celle qui lui porta le plus rude coup, cè fut de voir Blanche quitter sa maison pour aller habiter celle de madame Daniel. Il se fit, ce jour-là, un grand changement dans ses habitudes. Chez elle, tout était disposé pour Blanche et à cause de Blanche; point de détail qui ne s’y rattachât : l’enfant avait sa petite chambre et ses petits meubles, ses armoires, son trousseau, ses jouets, son couvert, mille détails qui avaient leur mérite et leur prix. Il fallut se dessaisir de tout cela et modifier la destination des lieux. Dans les premiers moments, Thérèse ne pouvait s’ÿ accoutumée; il lui semblait que Blanche allait sortir de quelque coin, lui tendre les bras et lui sourire. Elle la cherchait des yeux et parcourait le logement comme une âme en peine, sans pouvoir se fixer nulle part ni prendre goût à rien. Môme vide dans ses occupations ; elle ne savait plus que faire ni que devenir, avec l’enfant de moins. Naguère chaque heure de la journée amenait sa tâche : la toilette le matin, l’après-midi le goûter, les sorties quand le temps était beau, et dans les mauvais jours un peu de lecture ou de travail d’aiguille; maintenant, plus rien que des moments sans emploi et un désœuvrement profond.

Puis, quelle révolution dans son intérieur ! A elle seule Blanche l’animait et le peuplait, elle en était le bruit et le mouvement. La jeune fille partie, Thérèse se retrouvait en face de Mathias, dont la vue n’était pas de nature à engendrer la gaieté.

‘Son logement était devenu pour elle comme un de

MATHIAS L’HÜMORISTE..' 141

ces déserts où l’on ne trouve ni ombre, ni eau, et qui semblent maudits de Dieu et abandonnés des hommes. Elle ne pouvait plus s’y souffrir, elle en sortait sur le moindre prétexte, et presque toujours pour aller retrouver Blanche chez les Daniel*

Hélas ! de ce côté aussi un mécompte l’attendait. Régine n’était pas seulement une femme douée de grands moyens et possédant sa géographie sûr le bout du doigt ; elle était surtout et avant tout une personne à cheval sur la méthode. Dès qu’elle eut Bianche sous sa direction, elle lui créa une vie pleine de formalités et dans laquelle chaque heure de la journée avait une affectation spéciale. Une fois rendue, la loi devint inflexible ; à aucun prix on n’en dévia. Il y avait temps pris pour l’histoire, pour les compositions de style, pour les exercices de grammaire, pour les langues étrangères, pour la musique, pour le dessin. Tout bien compté et en dehors des repas, à peine restait-il une heure de libre* C’était l’un des caractères du système d’éducation de Régine et l’une de ses vertus les mieux éprouvées; il remplissait l’existence. Il était à l’esprit ce que le corse! est à la taille; il le gênait sous le prétexte de le former, et l’enlaçait si bien qu’il ne lui restait plus aucune liberté de mouvement.

Lorsque Thérèse arrivait chez les Daniel avec l’espoir de retrouver sa fille, d’entendre son babil, de jouir de ses caresses, presque toujours elle s’en trouvait empêchée par un des articles de ce programme, aussi rigide que la règle d’un couvent. C’était une leçon ou une autre, un devoir ou une répétition. L’enfant avait une dictée à écrire ou un morceau de piano à étudier. Qu’y faire? se résigner; c’est le parti que prenait Thérèse; elle, pliait devant ses désappointements eten souffrailsans se plaindre. Seulement, à titre de faveur, elle demandait d’entrer dans la pièce où était l’enfant, de l’embrasser à la hâte et de travailler silencieusement h côté d’elle ; et encore Régine n’y consentait-elle pas toujours ; elle y voyait une distraction nuisible aux études et un genre d’émotions peu favorable aux exercices de l'esprit.

Dans ces combats qui se renouvelaient chaque jour, Thérèse prenait beaucoup sur elle ; son courage la soutenait. Même au plus vif de ses douleurs, son front ne laissait apercevoir aucun mécontentement, sa bouche n’exhalait aucune plainte. Cependant, à la bien examiner, il était aisé de reconnaître que cette tranquillité apparente cachait un travail intérieur, et que ces victoires remportées sur elle-même ne s’obtenaient qu’au préjudice de sa santé. Des symptômes évidents trahissaient ce désordre des organes, et Daniel s’en ouvrit un jour à son ami.

— Mathias, lui dit-il, un mot, un mot sérieux.

— Qu’est-ce donc? tu as l’air bien solennel.

— Est-ce que tu causerais quelque chagrin àtafemme? Voyons, sois sincère. Thérèse aurait-elle quelque sujet de se plaindre de toi?

— De moi? Tu veux rire.

— Mon Dieu ! tu sais, les hommes ! 11 y a des choses qu’ils se permettent sans y attacher de ['importance : (les distractions ! des passe-temps 1 Mais pour les femmes, vois-tu? il n’y a point de petites affaires. Tout devient des montagnes à leurs yeux. Si tu as quelque péché sur la conscience, avoue-le-moi.

Mathias n’avait pas pour habitude de prendre les choses en bonne part, et il n’était guère disposé à faire une exception pour des ouvertures semblables. Aussi cachait-il mal ses impatiences et son dépit. Dans un autre temps, il eût renvoyé à Daniel son accusation et cru qu’il cherchait, dans cet étrange interrogatoire, une diversion à ses propres torts. Mais ses vieux soupçons s’étaient éteints faute d’aliment; sa marotte avait changé.

— Ah çà! dit-il à Daniel de son ton le plus bourru, où veux-tu en venir et que signifient ces préambules?

— Où j’en veux venir, Mathias? A une chose qui aurait dû te frapper avant moi : Thérèse a un chagrin secret.

— Un chagrin secret? Thérèse? Où prends-tu ces inventions? Dans ton cerveau, sans doute.

— Je les prends où il faut les prendre, Mathias ; je les vois où il faut les voir : sur sa physionomie.

— Sa physionomie? elle est toujours la môme.

— Elle change à vue d’œil ; comment ne l’as-tu pas remarqué?

— Lubies pures!

— A la bonne heure ! 11 en sera ce que tu voudras. C’est ta femme, après tout , et non la mienne. Pauvre Thérèse ! Dieu veuille que je me trompe dans mes pronostics !

Daniel eut beau insister et revenir plusieurs fois à la charge, Mathias n’en voulut pas démordre. Il trouvait à sa femme le même air qu’elle avait toujours eu, et s’obstinait à ne point apercevoir l’altération croissante de son visage. Enfin, cette lutte eut le dénoûment que l’on devait prévoir. Un jour, Thérèse se sentit il bout de ses forces et ne put quitter son lit; elle était gravement malade.

Page 1