LA CRISE
Dès les premières heures, le mal prit un caractère violent; c’était comme une revanche de la résistance opiniâtre qu’on lui avait opposée. La pauvre femme n’avait plus la conscience de son état; son cerveau battait la campagne. Pendant plusieurs semaines on désespéra : point de changement dans l’état du pouls, point d’amélioration sensible. Les jours étaient mauvais et les nuits affreuses. On n’eût jamais cru qu’une organisation aussi tranquille comportât des désordres aussi violents. La malade semblait en proie â des obsessions dont elle cherchait à se défendre en roidissant hors du lit ses bras égarés. En même temps ses lèvres murmuraient quelques mots, et le nom de Blanche y était toujours mêlé.
ili MATHIAS L'HUMORISTE.
Il n’y avait pas à se tromper sur la cause du mal; trop d’indices la dénonçaient.
Régine et Daniel virent bien que tout provenait de cette séparation douloureuse, à laquelle Thérèse ne s’était résignée que par raison :
— Qu’y faire? disait madame Daniel, il faut pourtant bien que cette enfant s’élève !
— Nous verrons, nous verrons, répliqua son mari; il y aura peut-être moyen d’arranger les choses.
Enfin, vers le vingtième jour, les symptômes devinrent meilleurs et lè médecin donna quelque espoir. La fièvre cédait du terrain. Le cerveau se dégageait, et Thérèse put reconnaître ses amis. En voyant Blanche près de son lit, elle poussa un cri de joie, l’attira sur son sein et l’étreignit avec une force dont on ne l’aurait pas crue capable. La vie lui revenait du môme côté par où elle avait failli la perdre.
Daniel avait réfléchi et il avait trouvé la combinaison qu’il cherchait, celle qui devait concilier deux choses qui semblaient s’exclure : la santé de Thérèse et l’éducation de Blanche. Un matin, il alla relancer Mathias jusqu’au fond de son cabinet.
— Eh bien! dit-il en entrant, elle est sauvée!
— Qui le sait? répondit l’humoriste qui broyait du noir plus que jamais.
— Elle est sauvée, te dis-je. Le médecin l’assure, et je le vois bien. Qui n’est pas un peu médecin ? L’œil est bon, le pouls se calme; elle nous parle, elle a pu manger. Encore une fois, elle est sauvée.
— Que le ciel t’entende !
— Sauvée , bien sauvée : seulement elle a besoin de ménagements. Et surtout gare aux rechutes ! Il faut y songer.
— A la bonne heure ! Songeons-y; mais comment?
— Voici mon idée. Tu sais ce qui a frappé Thérèse? Un mal moral; sa séparation d’avec Blanche. Là-dessus, point de doute dans ton esprit, n’est-ce pas?
— Aucun.
— D’un autre côté, il faut que l’éducation de Blanche
MATHIAS L’HUMORISTE, l]p
s’achève ; la jeune fille ne doit pas être sacrifiée à Thérèse, ni Thérèse à la jeune fille.
—r C’est difficile, Daniel.
— C’est trouvé, Mathias, Dès demain je me mets en campagne, et, avant huit jours, j’aurai ce qu’il nous faut. Sois tranquille.
— Mais encore?
— Voici. Il y aurait le ménage à quatre, si tu étais plus facile à vivre et si Ilégiue s’en accommodait. Mais vous y répugnez et moi aussi, je l’avoue. Ces cboses-là sont de celles qui commencent bien et qui iiuissent mal.
— A qui le dis-tu?
— Donc point de ménage à quatre ; c’est convenu 4 l’unanimité. Mais, à défaut du ménage à quatre, voici une combinaison qui en a les avantages et qui n’en a pas les inconvénients. Un peu d’attention.
— Je t’écoute. .
— Et moi, j’achève en quelques mots. D’abord, nous
logeons trop loin l’un de l’autre; ce sont des voyages quand il faut s’aller voir. Nous allons donc donner congé. • .
— Congé? s’écria Mathias en jetant un coup d’œil douloureux sur ce cabinet, arrangé de ses mains et le confident de ses pensées.
— Il le faut, reprit Daniel avec l’accent d’un stoïcien ; il le faut!... Et moi aussi j’y tiens, à mon logement!.. Mais, que veux-tu? les choses ne vont pas toujours icibas au gré de nos vœux.
— Puisqu’il le faut ! dit Mathias résigné.
— A la bonne heure! tu cèdes d’emblée! Je ne t’ai jamais vu comme cela. Ainsi, voilà qui est convenu : nous donnons congé?
— Nous donnons congé.
— Et dès demain, pas plus tard que demain, je vais chercher deux logements contigus, porte à porte, ou bien, sur le même palier. Il y aura deux cuisiues : c’est le moyen de ne pas avoir de querelles sur l’ordinaire; mais il n’y aura plus qu’un seul et même cœur, blanche
sera sous la main de Régine pour l’éducation, et sous la main de Thérèse pour la tendresse ; chacune sa spécialité. Et maintenant faut-il t’avouer tout, Mathias, faut-il dévoiler ma pensée la plus secrète?
— Fais, Daniel.
— C’est que, vois-tu, j’ai là une idée, un caprice, un goût de luxe, une véritable inspiration de capitaliste.
— Va toujours.
— Tu le veux, je me rends. Eh bien! j’ai l’idée d’un petit jardin, le mot est lâché, d’un jardin où je pourrai me livrer à la culture des légumes, qui est une de mes faiblesses, où Blanche s’ébattrait et où Thérèse se remettrait; un jardin à nous, avec des espaliers, des bordures d’œillets et des plate-bandes d’épinards. Voilà mon rêve; qu’en dis-tu?
— Oui, mais comment trouver cela?
I! ne s’agissait plus que d’un scrupule d’exécution, et Daniel en vint facilement à bout. Le sujet l’animait ; il fut pressant, éloquent, et présenta sous un si beau jour les avantages de la combinaison, que Mathias capitula. On arrêta donc que, dès le lendemain, il se mettrait à la recherche de nouveaux logements, et dans les conditions qu’avait imaginées Daniel dans une heure de fantaisie.
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