‹ Mathias l'humoristeChapitre 2 sur 54 · JEAN QUI RIT · texte numérisé non relu

JEAN QUI RIT

M. Daniel, ou plutôt Daniel, était porteur d’une de ces figures sur lesquelles on peut lire comme dans un livre ouvert : la physionomie suffisait pour faire connaître l’homme. Blond, fleuri et un peu replet, il portait légèrement les années , semblait heureux de vivre et disposé à jouir de tout. Pas une ride ne déparait son front; le sourire ne quittait jamais ses lèvres. C’était un être bien venu et né sous un astre clément , voyant le

monde à travers un prisme, de bonne santé et de bonne humeur, fredonnant toujours quelque air ou débitant quelque anecdote. Rien qu’à le voir, la mélancolie s’envolait; nulle gaieté n’était plus communicative que la sienne,

— Eh bien ! les amis , dit-il en entrant et en faisant résonner le parquet sous un jonc formidable; eh bien, encore à table 1 en habits de maison ! y songez-vous ? par cette belle matinée? Il n’y a donc plus de cerises à Montmorency? Debout, debout, Mathias.

— Le temps est bien incertain, répondit celui-ci en cherchant une défaite.

— Incertain? où as-tu les yeux? Tiens, ajouta le jovial garçon, en recourant à des preuves; regarde-moi cela.

11 venait de tirer les rideaux et d’ouvrir la croisée toute grande. Des flots de lumière pénétraient dans l'appartement.

—-Qu’en dis-tu? reprit-il en triomphateur, quel clair de lune i

O soleil, brillant soleil,

Toi qui mûris les citrouilles!

' — Encore des chansons ! chut ! Je me rends.

— A la bonne heure ! autrement je te menais au vingt-deuxième couplet. Mais assez causé ! A vos toilettes, les amis : dans cinq minutes, Régine et Blanche seront ici. Surtout, madame Mathias, point d’excès somptuaire; du simple, la campagne veut cela.

■ ~ Une robe légère

D’une entière blancheur.

— Voyez-rnoi plutôt : pantalon de coutil, redingote en bouracan, gilet à bouquets, le tout de couleur claire: feutre gris, brochant sur le costume. C’est pastoral du moins, et non pas ce noir de Mathias qui tire rpaib

Car toujours la parure Embellit la beauté.

Daniel aurait pu continuer longtemps ainsi; ses chants et scs paroles se perdaient dans le vide. Ses deux amis, comme il les appelait, avaient gagné leur chambre à coucher pour y faire leurs apprêts de départ; il restait maître du terrain; les échos de la salle à manger lui donnaient seuls la réplique.

C’était de fondation, dans le courant de l’été, que le couple Mathias et le couple Daniel remplissent leurs jours fériés par des excursions dans la banlieue : un dimanche à Louveciennes, un autre dimanche à Meudon, tantôt à Montreuil , tantôt à Verrières. Daniel avait la haute main sur le programme, et se chargeait des approvisionnements. Quelquefois on les portait de la ville; d’autres fois, on se rabattait sur quelque guinguette pour y manger une salade et une gibelotte de lapin. Mathias revenait de ces parties champêtres le cœur plus libre, l’esprit soulagé; Daniel y foulait la terre d’un pied conquérant, aussi fier que si le monde lui eût appartenu, émerveillant les villageois par ses quolibets, et faisant assaut de chant avec les fauvettes des bocages.

Dans le cours ordinaire des choses, jamais un homme de l’humeur de Daniel n’aurait dû se rencontrer dans le chemin d’un homme du caractère de Mathias. Entre eux tout était contraste : autant l’un était sombre, autant l’autre était gai ; l’un vivait replié sur lui-même, l’autre ne cherchait qu’à s’épancher. Au lieu de voir un ennemi dans toute créature animée , Daniel se serait volontiers jeté dans les bras des passants, et aurait échangé des poignées de main avec l’humanité entière. Tout ce qu’il voyait lui semblait beau; tout ce qu’il mangeait lui semblait bon. Point d’envie, point de mauvaise convoitise ; il n’était jaloux de rien ni de personne. Loin d’en vouloir aux riches , il était tenté de les plaindre :

— Les pauvres gens! disait-il; que de soucis ils se donnent, et volontairement! On est bien heureux d’en trouver pour faire aller lexommerce.

Lui parlait-on de carrosses, d’équipages, de luxe d’attelage et de laquais?

— Merci ! disait-il. Un singulier bonheur! Pour avoir de grands escogriffes qui vous volent et des bêtes sur le flanc; pour être toujours aux prises avec le vétérinaire ; n’user de ses chevaux ni quand il pleut, ni quand il neige, ni quand il vente, ni quand il fait du verglas, ni par les grands froids, ni par les chaleurs excessives, c’est-à-dire les trois quarts de l’année. Merci ! vous disje. Sans compter les lardons que l’on débite à l’oftice et l’habillement complet que ces gens-là mettent sur le dos de leurs maîtres. Encore une fois, merci !

En parlant ainsi, Daniel était sincère; il puisait ses joies en lui-même et non ailleurs; elles naissaient, comme un fruit spontané, de son heureux tempérament, pour se répandre ensuite au dehors dans des proportions indéfinies. Il n’avait besoin ni de bonheurs compliqués ni de raffinements dans ses plaisirs; les moindres lui suffisaient. Sur un mot d’autrui, il riait aux éclats, et quand ce mot lui manquait, il riait des siens propres. La nature s’était épuisée à en faire un joyeux compagnon, ayant l’estomac sûr et le jarrêt solide, une âme saine dans un corps vigoureux-, et des facultés à la hauteur de ses organes. Aussi Mathias l’étudiait-il comme on étudie un phénomène; il ne savait à quoi le rattacher dans l’échelle des êtres vivants, et se contentait de l’appeler, dans ses moments d’ironie, Daniel le philosophe.

Quel hasard les avait rapprochés , c’est fort simple à dire. Ils étaient du même âge, et leur enfance s’était écoulée sur les mêmes bancs ; ils avaient reçu les mêmes leçons et les mêmes férules. De tous les camarades que Mathias avait vus passer près de lui, Daniel était le seul avec lequel il eût pu conserver des relations tolérables. Peut-être le contraste des caractères y aidait-il. De là une première amitié qu’alimentèrent des services mutuels et que le temps ne fit qu’accroître. Mathias aida plus d’une fois Daniel dans la rédaction de ses devoirs; et Daniel employa souvent ses poings au service de Ma-

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thias. Us grandirent ainsi en gardant l’un pour l’autre de bons sentiments : Daniel le plus naturellement du monde, Mathias en y mettant un peu du sien. Sortis du collège, ils ne se perdirent pas de vue, et quand ils eurent pris femme tous les deux, le lien qui les unissait s’étendit à leurs ménages. Ces relations n’étaient pas, il est vrai, exemptes de trouble ; M. Mathias et madame Daniel en venaient quelquefois à des propos assez vifs; mais la gaieté de Daniel et la douceur de Thérèse finissaient toujours par rajuster les ehoses.

Ce jour-là, Daniel avait arrêté dans sa tête qu’on irait à Montmorency ; il était de ceux qui croient aux cerises de cette localité et se fbnt une fête d’en cueillir sur les arbres mêmes. Du côté des Mathias, ce plan n’éprouva point d’objection ; leur toilette achevée, ils se déclarèrent prêts à partir. Mais Daniel avait compté sans sa femme; après une demi-heure d’attente, elle parut, accompagnée d’une jeune fille :

— Ah ! te voilà, Régine? lui dit son mari. Enfin!

— Qu’est-ce à dire, enfin? Sommes-nous donc à l’heure, comme des fiacres?

— Du tout, ma reine 1 du tout. Seulement il s’en va grand temps de partir. D’ici à Montmorency la course est bonne.

— Montmorency? Qui a parlé de Montmorency?

— Mais à peu près tout le monde : Thérèse, Mathias, moi.

— Vous m’excepterez alors de ce monde-là, Daniel.

— Quel caprice?...

— 11 n’y a pas de caprice, Monsieur, c’est du bon goût

seulement. Montmorency I vous croyez donc avoir affaire à des grisettes? , • • . .

— Dieu m’en garde 1 ; . . - . . ... .ne

Libre à vous d’y aller, Daniel, puisque la mauvaise

compagnie vous plaît. Partez; qui vous gêne? moi, je n’y mettrai pas les pieds. A Montmorency ! pour qui me prenez-vous? Un beau mélange d’étudiants et de demoiselles de magasin. Non ! non 1 jamais 1 je rentre au logis. Venez, Blanche, . ;

MATHIAS L’IU MORISTE. 13

Ces derniers mots furent prononcés d’un tou et accompagnés d’un geste qui ne souffraient point de réplique. La jeune ûlLe fit pourtant un effort; un dimanche passé au logis lui souriait médiocrement :

— Marraine! dit-elle d’une voix suppliante.

De leur côté, les Mathias intervinrent; on essaya de fléchir cette impérieuse volonté. Peine perdue! A. aucun prix, madame Daniel ne voulut aller à Montmorency. Probablement, il se rattachait pour elle à ce hourg célèbre le souvenir d’une aventure orageuse ou d’une amère déception; elle ne voyait ni ces coteaux, ni ces vallons du même œil que le commun des citadins et à travers le prisme de leurs cerises. En vain Daniel revint-il à la charge, il y épuisa sans fruit les ressources de son éloquence, et, se sentant vaincu , laissa exhaler un peu de dépit :

— Voilà comme tu es, madame Rabat-Joie! Il n’en va jamais qu’à ta tête. Eh bien ! commande alors, fais tes quatre volontés. Nous ne sommes plus que des zérosen chiffres. Voyons, parle, choisis, décide-toi.

On essaya d’une transaction : chacun dit son mot, proposa un but; mais il fut impossible de s’entendre. Le vent de la discorde avait soufflé et jeté du trouble dans les esprits. D’ailleurs le ciel s’en mêla ; des nuages en ternirent l’azur; les cœurs n’étaient pas seuls à l’orage. 11 était dit que la partie champêtre serait manquée ce jour-là. , ,

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